Changer le monde nécessite de lier empowerment individuel (comprendre et reprendre prise) et empowerment collectif (lutter pour transformer les structures sociales). Dans une époque dominée par l’esprit néolibéral où les luttes collectives peinent à obtenir des victoires, il est tentant de se replier uniquement sur des stratégies liées aux comportements individuels. Cette question traverse deux ouvrages récent : La Révolution féministe, d’Aurore Koechlin, et La Conjuration des ego, d’Aude Vidal.

Chacun et chacune d’entre nous est traversé·e et reproduit des structures de domination. Vouloir transformer la société nécessite de nous déconstruire, de décoloniser nos esprits et nos pratiques des normes et des rapports sociaux qui nous ont été inculqués : en prendre conscience, pour, et ce n’est pas le plus facile, réussir à nous en débarrasser. Et ensemble, construire d’autres normes non oppressives. La non-mixité est un outil pour cela. Se regrouper en­tre opprimé·es est nécessaire pour libérer notre parole, notre pensée et notre capacité à agir.


Dans La Révolution féministe, Aurore Koechlin [1] détaille les différentes vagues du féminisme. Elle montre que bien qu’ayant connu des évolutions, les mouvements féministes ont depuis longtemps pratiqué la non-mixité, de façon plus ou moins choisie et revendiquée. Et cela fait au moins un demi-siècle que celle-ci est pensée et défendue comme un outil pour les « premières concernées ».

Mirages et risques de l’entre-soi

Cependant, la non-mixité ne peut se penser comme une fin en soi. Or il arrive que des militantes et militants concentrent toute leur énergie sur l’enjeu de se déconstruire, dédaignant parfois celui de transformer la société au-delà d’elles et eux-mêmes. Sur ce point, Aude Vidal, dans La Conjuration des ego [2] questionne notamment la tendance des mouvements queer à préférer la subversion à la lutte.

Il se pourrait même, qu’« il y [ait] dans la théorie queer un certain anti­féminisme » [3], ringardisant « ce féminisme dont les femmes ont toujours un besoin criant ». L’autrice s’interroge : « Abolir le genre passe par la remise en cause des identités genrées au niveau individuel… De même qu’on sauve la planète du désastre écologique en fermant le robinet quand on se brosse les dents ? ».

Les stratégies liées au style de vie sont séduisantes, car elles créent l’impression d’être engagé·es dans une pratique ; mais sont-elles suffisantes ? On ne peut nier la puissance coercitive des rapports sociaux ; alors, que signifie « choisir » de s’extraire de son genre et de son camp social, comme le font les personnes qui se disent non-binaires ?

Croire qu’on puisse s’extraire de sa condition de femme est extrêmement individualisant et culpabilisant. C’est peut-être également « enfermer les femmes dans leur rôle convenu », puisque sortir de ce rôle ne pourrait se faire qu’en refusant d’être une femme. Quant aux hommes, « leur douteuse désertion de l’autre camp ne fait pas forcément d’eux des alliés ».

Avec le féminisme intersectionnel, la non-mixité est recherchée comme étant un safe space, un espace où l’on s’extrait de la domination subie. Sauf que, comme le souligne Aurore Koechlin, des dominations continuent forcément de s’exercer et sont bien souvent niées.

Mais les choses deviennent contre-productives quand, pour garantir le caractère safe de ces espaces, certains groupes procèdent à « une chasse aux sorcières infinie » dans leurs propres rangs : l’espace safe se réduit alors de plus en plus. Cette critique d’Aurore Koechlin rejoint celle d’Aude Vidal : les pratiques de safe spaces mettent la « bienveillance » au centre de leurs principes, mais quand celle-ci devient une fin en soi, elle disqualifie toute tentative de débat en la qualifiant de « violence ». Comme le dit bell hooks citée par Aurore Koechlin : « Un combat, c’est rarement safe et agréable » [4].

Ces pratiques extrêmes posent un problème supplémentaire, celui de faire de la radicalité une fin en soi, ainsi qu’une « forme de sélection sociale », une « culture de l’élection et de la distinction ». Dans l’entre-soi, on accumule du capital symbolique basé sur la radicalité, et on s’affronte d’autant moins avec le réel que « le message politique que l’on défend devient inaudible, on se coupe de tout le monde, y compris des personnes principalement concernées ».

La non-mixité comme un outil

Une autre stratégie féministe qui peut se retourner contre les femmes est celle qui valorise le choix, le contrat, le consentement. En effet, comme le souligne Aude Vidal, le concept de consentement acte « l’individualisation des rapports sociaux ». La doctrine libérale considère que le contrat est la forme suprême des relations entre individus, supérieure aux protections collectives.

Ce faisant, elle nie le fait que ces individus sont rarement égaux, et elle établit une « coresponsabilité des victimes et de leurs bourreaux » : elle n’avait qu’à dire non ! De même, continue Aude Vidal, « le féminisme du choix postule, à hauteur d’individu, que les choix effectués en connaissance de cause par des femmes libres sont de fait des choix féministes ».

Or s’il peut arriver que des femmes choisissent de devenir « travailleuses du sexe », leur choix ne peut être considéré comme féministe étant donné que « l’ensemble des rapports sociaux de sexe pâtit de la reconnaissance de la prostitution, mise à disposition des femmes dans le besoin à des hommes solvables ».



Enfin, on parle de plus en plus des « personnes premières concernées ». La progression de la reconnaissance de leur légitimité particulière à parler de leur situation et, plus encore, à mener la lutte qui les concerne, est une vraie victoire sur les pratiques paternalistes.

Cependant, il ne faut pas confondre la légitimité de la parole avec une impossibilité de la discuter. Gardons-nous de toute essentialisation : être femme ne suffit pas pour être féministe. La protection de la parole des premières et premiers concernés est avant tout une nécessaire mesure d’autodéfense après des siècles d’oppression.

En conclusion, Aurore Koechlin et Aude Vidal nous invitent à mener nos luttes dans la société, à utiliser la non-mixité comme un outil mais pas comme une fin en soi. Le combat féministe nourrit ses luttes de différentes stratégies. Mais chacune d’elle a des limites, et à l’époque néolibérale nous devons tout spécialement nous méfier des tendances à surinvestir les enjeux individuels et à négliger l’importance des structures et du collectif.

Adeline (UCL Paris nord-est)


Article publié le 25 Juil 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org