Février 7, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Actuellement nous parlons de féminismes au pluriel, parce que nous sommes conscientes de notre diversité et du nombre de débats ouverts en son sein. La visibilité croissante du discours féministe sur des questions précises comme les féminicides et les viols a accéléré le besoin de revenir à l’idée de la lutte contre le capitalisme et le patriarcat en tant que luttes devant aller de pair. Cette idée fait appel au féminisme de classe. Le concept d’interclassisme ne vient probablement pas de nos aînées ouvrières. L’histoire (par exemple, Mujeres Libres) nous montre que le débat tournait autour de certains choix, faire abstraction ou pas des féministes bourgeoises, leur faire la guerre, les ignorer, ou s’y associer ponctuellement, mais que jamais on ne mettait en doute la nécessité de lutter contre le patriarcat ou de créer des espaces de lutte et de conscience des et pour les femmes travailleuses.
Un autre grand élément de pression est la tendance des théories et organisations de classe à établir une sorte de hiérarchies des luttes, qui voudrait que la lutte des classes soit la principale et que les autres découlent de sa résolution. Dans le meilleur des cas, il n’y a pas hiérarchie mais une compartimentation des luttes : d’un côté la lutte des classes, de l’autre la féministe, de l’autre l’écologiste, et ainsi de suite comme si elles n’étaient pas profondément liées entre elles. Sachant que tant le capitalisme que les institutions et les États sont fondées sur la domination du corps des femmes, le modèle de la famille, la natalité, il est essentiel de dire qu’on ne peut en finir avec le capitalisme sans en finir avec le patriarcat. Et si nous allons plus loin, on ne peut en finir avec le patriarcat sans dynamiter les États et les institutions. À nous de mettre cette proposition en valeur. Beaucoup de femmes avant nous nous ont expliqué par la propagande ou par l’action ce qu’est le féminisme de classe, qu’il est essentiel pour en finir avec tout ce réseau d’oppressions, qu’elles ne sont pas compartimentées, et qu’une hiérarchie des luttes ne fonctionne pas et ne fonctionnera jamais.
Dans cette bataille pour savoir si l’essence du féminisme est bourgeoise, si les ouvrières en lutte parlaient de leurs droits de travailleuses, si elles le faisaient dans des espaces mixtes ou pas, si elles se présentaient comme féministes, si elles disaient à leurs compagnons qu’ils étaient comme les patrons, si elles devaient leur expliquer qu’elles ne voulaient pas être au-dessus d’eux mais être traitées comme des personnes, on perd pour moi l’essentiel. Le féminisme de classe, outre sa lutte sur de nombreux fronts pour construire un monde meilleur, pour les femmes aussi, a été un outil de mobilisation qui a réussi au long de l’histoire à créer des espaces d’ouvrières, de femmes au foyer, de chômeuses, de migrantes, etc.. Des espaces pour lancer leurs revendications comme femmes de la classe laborieuse et comme femmes en lutte contre le patriarcat, en les réunissant sans problème dans le même discours et en créant des réseaux d’entraide leur permettant d’exercer l’action directe et la solidarité. Mujeres Libres en est l’exemple le plus évident. Aucune autre organisation de classe n’a su capter comme elles le sentiment, les besoins, le regard des femmes travailleuses. Ainsi donc, il ne fait plus aucun doute que parler de ce qui nous arrive depuis notre perspective et pour nous, les femmes, sans déléguer ni demander à être chapeautées est au plus près de l’action directe et de la pratique révolutionnaire de la lutte des classes.
Mon féminisme idéal est d’abord un féminisme de classe car si le féminisme part sur les bases de l’émancipation et l’épanouissement des femmes hors de l’autoritarisme patriarcal, cela n’a aucun sens de conserver d’autres relations de pouvoir, qu’elles soient classistes, racistes ou autres. Il faut déterrer l’histoire des femmes travailleuses afin de ne pas continuer à penser que nous partons de zéro. Ses outils sont anarchistes et anarchoféministes : l’usage de l’autodéfense, à savoir l’action directe (pédagogie révolutionnaire, autogestion, sabotage, grève ou boycott), pour faire face aux agressions directes et du système, se débarrasser des tutelles patriarcales et de la philosophie de la délégation ; la pratique de l’entraide et des communautés fondées sur la solidarité entre personnes égales.
C’est un potentiel à apporter à l’explosion féministe en cours. Il est vrai que des intérêts sont en jeu pour coopter cette explosion, en faire un produit commercial, la vider de sens et même la réorienter. Mais est-ce que les compagnes avant nous nous auraient cessé de parler de leurs vies et de leurs droits parce que les féministes bourgeoises se réappropriaient leur discours ? On peut aussi retourner la question et se demander quelle valeur aurait notre projet de société si nous n’envisagions pas une lutte explicite et sans quartiers contre le patriarcat comme autre forme de pouvoir et d’autorité. Pour l’anarchoféminisme, qui est bien entendu un féminisme de classe, notre action doit se situer entre l’éducation révolutionnaire et l’action contre toute forme de pouvoir, donner la chasse à toute forme de machisme où qu’il réside et avec tous les outils qui seront nécessaires. Quelle phrase résume le mieux l’anarchoféminisme ? Comme l’a écrit Peggy Kornegger, “nous ne voulons la prise d’aucun pouvoir, nous voulons qu’il disparaisse“.

MIREIA REDONDO PRAT
Dossier CNT nº 423. Lutte des classes. (Extraits)




Source: Monde-libertaire.fr