Août 4, 2022
Par Bibliotheque Anarchiste
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Ce texte est divisé en quatre parties principales pour la présentation de la pensée politique de Malatesta : a.) une brève description de la vie de l’auteur, du milieu politique dans lequel il se trouvait et de ses principaux interlocuteurs ; b.) une discussion théorique-épistémologique, qui différencie la science de la doctrine/idéologie et, par conséquent, les méthodes d’analyse et les théories sociales de l’anarchisme. Une notion qui sera appliquée à la discussion de la pensée malatestienne elle-même ; c.) éléments théoriques-méthodologiques pour l’analyse sociale ; d.) conception de l’anarchisme et positions stratégiques.

“Errico Malatesta reste vivant et intégralement présent dans nos esprits et nos mémoires”.

– Luigi Fabbri

Introduction

Traiter de la pensée politique d’Errico Malatesta n’est pas une tâche simple et doit être effectué avec la prudence nécessaire. Il est pertinent de garder à l’esprit trois questions fondamentales qui traversent toute analyse plus attentive de son œuvre : 1.) Il a été anarchiste pendant plus de 60 ans ; 2. ses œuvres complètes ne sont pas disponibles, même en italien ; 3. il n’a jamais été, ni voulu être, un grand théoricien ; il a été essentiellement un propagandiste et un organisateur.

Cela signifie que les lectures générales, comme celle que l’on veut réaliser ici, doivent tenir compte du fait qu’il n’y a pas d’uniformité concernant ses positions au cours de ces 60 années, dont certaines varient de manière significative. Elles doivent également tenir compte du fait que, comme une partie importante de son œuvre n’est pas connue, on ne peut pas avancer des conclusions excessivement définitives. Enfin, ils doivent tenir compte du fait que, bien que la majeure partie de son œuvre soit composée de textes destinés à l’exposition et à la diffusion de l’anarchisme, et que, bien que l’auteur n’ait pas l’ampleur d’autres penseurs libertaires, il apporte des contributions pertinentes, qui seront reprises brièvement.

La pensée politique de Malatesta sera reprise dans la suite, tenant compte de ces précautions méthodologiques et visant à dégager des continuités et des constances dans sa pensée tout au long de cette longue période de production, qui s’étend des années 1870 aux années 1930. À cette fin, le texte est divisé en quatre parties principales : a.) une brève description de la vie de l’auteur, de l’environnement politique dans lequel il s’est trouvé et de ses principaux interlocuteurs ; b.) une discussion théorico-épistémologique, qui différencie la science de la doctrine/idéologie et, par conséquent, les méthodes d’analyse et les théories sociales de l’anarchisme. Notion qui s’appliquera à la discussion de la pensée malatestanaise elle-même ; c.) éléments théoriques et méthodologiques pour l’analyse sociale ; d.) conception de l’anarchisme et positions stratégiques.

On espère ainsi donner au lecteur une idée relativement approfondie de la pensée politique de l’auteur ; en cas d’intérêt, on pourra poursuivre avec les études de la bibliographie en fin de texte.

Informations biographiques et environnement politique

Errico Malatesta (1853-1932) était un anarchiste italien important qui a contribué, en théorie et en pratique, à la trajectoire de l’anarchisme dans de nombreux pays ; il a organisé des mouvements dans différents endroits en Europe, en Amérique et en Afrique. Sur la base de quelques études sur l’auteur (Fabbri, 2010 ; Nettlau, 2008, 2012 ; Richards, 2007), on peut esquisser certaines de ses données biographiques et caractériser brièvement l’environnement politique dans lequel il a vécu.

Fils d’une famille de commerçants ayant accès à quelques ressources, il étudie au Lycée de Santa Maria Capua Vetere, sa ville natale, pour s’inscrire ensuite à la faculté de médecine de l’université de Naples. Les revers, en partie de nature politique, lui font abandonner le cours et vivre, dès lors, de petits boulots, notamment dans les métiers de la mécanique et de l’électricité. Encore jeune, il croit, pendant un temps, au républicanisme de Giuseppe Mazzini mais l’abandonne rapidement, se convertissant à l’anarchisme entre 1871 et 1872 – processus dans lequel Mikhaïl Bakounine joue un rôle crucial – doctrine qu’il défend jusqu’à sa mort à Rome.

Sur les presque 80 années de sa vie, Malatesta a été anarchiste pendant plus de 60 d’entre elles. Il a donc accompagné, sur une large période, la trajectoire de cette idéologie en différents lieux, les flux et reflux des mouvements populaires et de l’anarchisme lui-même, ainsi que les différentes idées et pratiques hégémoniques qui se sont produites durant cette période.

Il participe, avec Bakounine, à l’Alliance de la démocratie socialiste en 1872 et à une tentative de recomposition de cette organisation politique en 1877, dirigée par Piotr Kroptotkine ; il crée et fait vivre le Parti socialiste révolutionnaire anarchiste de 1891, le Parti anarchiste d’Ancône de 1913 et l’Union communiste anarchiste italienne/Union anarchiste italienne de 1919/20. Il est membre de la section italienne de la Première Internationale à partir de 1871 ; il fonde les premiers syndicats révolutionnaires en Argentine à la fin des années 1880 ; il participe aux grèves en Belgique en 1893 et aux protestations contre la hausse du prix du pain en Italie en 1898 ; il contribue à l’Union syndicale italienne (USI) ; il participe à la grève générale et à la Semaine rouge de 1914, en Italie ; il articule la gauche antifasciste au sein de l’Alliance ouvrière au début des années 1920. Il a participé, les armes à la main, aux insurrections des Pouilles, en 1874, de Bénévent, en 1877, et a été arrêté plus d’une dizaine de fois.

Luigi Fabbri, dans une biographie sur Malatesta, souligne quelques unes de ses caractéristiques en tant qu’anarchiste, montrant sa plénitude militante :

“Sa vie active d’anarchiste fut un monolithe d’humanité : unité de pensée et d’action, équilibre entre les sentiments et la raison, cohérence entre la prédication et l’action, liaison de l’inflexible énergie de lutte avec la bonté humaine, fusion d’une douceur attirante avec la force de caractère la plus rigide, accord entre la fidélité la plus complète à ses bannières et une rapidité mentale qui échappait à tout dogmatisme. […] Il était un anarchiste complet”. (Fabbri, 2010)

Cette qualité de conciliation des caractéristiques fondamentales pour le militantisme anarchiste impliquait également, toujours selon Fabbri, la recherche permanente de la conciliation entre les fins et les moyens et de l’établissement de relations saines avec les masses opprimées.

« L’emploi des moyens nécessaires à la victoire restait, dans ce qu’il disait et faisait, en rapport constant avec les fins libertaires auxquelles il se proposait d’arriver, l’excitation et la fureur du moment ne lui faisaient jamais perdre de vue les besoins futurs, la passion et le bon sens, la destruction et la création, toujours harmonisés dans ses paroles et dans son exemple ; cette harmonie, si indispensable pour féconder les résultats, impossible à dicter d’en haut, il la réalisait parmi le peuple, se mêlant à lui, sans se soucier que cela pût faire disparaître son œuvre personnelle dans l’océan vaste et ondulant des masses anonymes. (Fabbri, 2010)

Ces caractéristiques se sont manifestées dans le vaste contexte du militantisme de Malatesta, tant sur le plan historique que géographique. Elles se retrouvent dans ses relations avec différents interlocuteurs, anarchistes ou non, et dans sa participation aux débats les plus divers. Une partie importante de sa pensée politique a été formulée au milieu de ces dialogues et débats, sur fond d’épisodes notables.

Comme dans toute la trajectoire de l’anarchisme, un bon sens a insisté pour rapporter l’anarchisme au désordre, à la confusion et au chaos, et les querelles idéologiques et doctrinales, notamment avec les dérives social-démocrates et bolcheviques du marxisme, ont fini par renforcer, par l’effort de ces politiques adversaires et sans aucun fondement historique, des visions que l’anarchisme serait petit-bourgeois, libéral, idéaliste, individualiste, spontaniste, contre l’organisation et essentiellement attaché aux paysans et artisans du “monde arriéré” en déclin. (Corrêa et Silva, 2013 ; Silva, 2013)

Dans le socialisme en général, fruit du débat de la génération précédente, il y eut une période de large acceptation, en ce qui concerne les méthodes d’analyse et les théories sociales, des théories évolutionnistes (téléologiques), des déterminismes de l’ordre économique et/ou structurel, des positions dérivées du positivisme et du scientisme. Ces conceptions, combattues par Malatesta, soulignaient entre autres que la société évoluerait nécessairement vers le socialisme, que la structure de la société (principalement de la base économique) déterminerait ses aspects politiques et culturels et que les sciences sociales devaient être calquées sur les sciences naturelles. L’auteur combattait également les positions qui cherchaient à fusionner le socialisme et la science à travers les concepts de “socialisme scientifique” et même d'”anarchisme scientifique”.

Parmi les débats qui ont imprégné le camp anarchiste, certains peuvent être soulignés. Tout d’abord, les débats historiques les plus pertinents entre anarchistes sur l’organisation, les réformes et la violence : la nécessité ou non de l’organisation des anarchistes et, dans ce cas, la meilleure façon de s’organiser ; la possibilité que les luttes pour les réformes conduisent à un processus révolutionnaire ; le rôle de la violence dans le processus révolutionnaire. (Corrêa, 2012 : 159-186) Le contexte des années 1880 et 1890 en Europe, marqué par l’après-Commune de Paris et beaucoup de répression, a contribué aux positions insurrectionnelles de ce qu’on appelle la ” propagande par le fait “, prédominante sur le continent à cette époque et corroborée par les résolutions du Congrès de 1881, qui ont donné naissance à l’éphémère Internationale noire.

Autant Malatesta a défendu, pendant la plus grande partie de sa vie, le dualisme organisationnel, la lutte pour les réformes comme voie vers la révolution et la violence en soutien au mouvement ouvrier organisé – trois positions qui, selon Michael Schmidt et Lucien van der Walt (2009), caractérisent l'” anarchisme de masse ” dans une perspective historique – autant il y a eu une période, notamment dans les deux décennies mentionnées, où il a été influencé par les positions classiques de l'” anarchisme insurrectionnel “, notamment en investissant dans des insurrections sans base populaire significative, comme celle de Bénévent, en 1887, et en croyant que la violence détachée des mouvements ouvriers organisés pouvait servir de catalyseur à la mobilisation. (Pernicone, 2009) Pourtant, l’auteur s’est battu, tout au long de sa vie, contre l’anti-organisationnisme anarchiste – qui était fort en Italie, entre autres en raison des positions de Luigi Galleani – et les ” influences bourgeoises sur l’anarchisme “, selon les termes de Fabbri (2001), qui provenaient de l’individualisme libéral avec lequel certains anarchistes flirtaient, en particulier en Europe et aux États-Unis.

La participation décisive des anarchistes au syndicalisme révolutionnaire (syndicalisme révolutionnaire et anarcho-syndicalisme) est également accompagnée par Malatesta, tant en Amérique qu’en Europe ; dans ce dernier cas, la fondation de la Confédération générale du travail (CGT), en France en 1895, finit par constituer une étape importante car elle marque le passage de l’hégémonie insurrectionnelle à l’anarchisme de masse dans la région. Dans la majorité des cas, les anarchistes se dissolvent dans les organisations syndicales ; dans de nombreux cas, ils prônent la “neutralité syndicale”, dans le cas du syndicalisme révolutionnaire ; dans d’autres, comme dans la Fédération régionale des travailleurs d’Argentine (FORA), à partir de 1905, et dans la Confédération nationale du travail (CNT), à partir de 1919, ils prônent l’anarcho-syndicalisme, liant programmatiquement les syndicats à l’anarchisme et en faisant leur doctrine officielle. Dans les deux cas, cependant, ce modèle de syndicalisme se montre orienté vers la lutte de classe, combatif, autonome/indépendant des classes et des institutions ennemies, démocratique (avec une organisation de la base, autogérée et fédérée) et révolutionnaire. Malatesta se positionne sur le rapport entre anarchisme et syndicalisme dans différentes circonstances, comme au Congrès anarchiste d’Amsterdam, en 1907, où il polémique avec Pierre Monatte.

Dans le contexte de la Deuxième Internationale (1889-1916), outre l’expulsion des anarchistes dès le début du processus, on assiste à un renforcement du socialisme électoral/parlementaire et réformiste qui prend forme dans la social-démocratie et dans le “possibilisme”, ainsi qu’à la perte d’anarchistes importants de la première période au profit de ce camp, comme ce fut le cas d’Andrea Costa, de Paul Brousse et de Benoît Malon. L’écart entre la Deuxième et la Troisième Internationale est marqué, dans tout le camp socialiste, par les conflits entre ceux qui ont pris parti pour la Première Guerre mondiale et ceux qui s’y sont opposés, et il n’en va pas autrement chez les anarchistes. Un groupe limité à 16 anarchistes – parmi lesquels on trouve toutefois des militants de renom comme Kropotkine et Jean Grave – finit par soutenir les alliés, se démarquant ainsi de la grande majorité des anarchistes, qui restent opposés à la guerre, comme c’est le cas de Malatesta. La Troisième Internationale (1919-1943) est marquée par le renforcement mondial du bolchevisme, après la révolution russe, et du bloc soviétique lui-même qui, progressivement, démontre que le “socialisme” d’État n’est rien d’autre que la dictature d’un parti sur les classes opprimées par le biais de l’appareil d’État. À partir de 1921, cette situation est devenue claire pour les anarchistes du monde entier en raison des dénonciations de répression et de suppression de tous les courants socialistes et révolutionnaires des pays du bloc qui refusaient de se soumettre aux diktats du Parti communiste. Malatesta a une importante production critique des socialistes et des communistes et quelques écrits sur le soutien de ce groupe d’anarchistes aux Alliés dans la guerre.

Vers la fin de sa vie, l’auteur assiste également à la montée du fascisme en Italie et à la réémergence du problème du nationalisme, avec lequel il avait vécu dans une certaine mesure à l’occasion des mouvements de Garibaldi et de Mazzini. Il a également polémiqué avec Nestor Makhno et Piotr Archinov, auteurs de “La plate-forme organisationnelle de l’Union générale des anarchistes”, sur la meilleure façon de concevoir l’organisation spécifique des anarchistes.

Science et doctrine/idéologie

Pour différencier ces catégories, le point de départ de Malatesta est la notion de “socialisme/anarchisme scientifique” qui, ayant émergé au cours du XIXe siècle, a progressé au XXe siècle aussi bien dans les camps du marxisme que de l’anarchisme. Bien que les concepts de “socialisme scientifique” et d'”anarchisme scientifique” présentent des différences de fond et s’appuient sur des éléments théoriques et méthodologiques différents, ils présentent une similitude : ils entendent donner à la doctrine politico-idéologique du socialisme, même s’il s’agit de courants différents, un caractère scientifique. Pour Malatesta, ce lien socialisme-science est erroné :

“Le scientisme (je ne dis pas la science) qui a prévalu dans la seconde moitié du XIXe siècle a produit la tendance à considérer comme des vérités scientifiques, c’est-à-dire des lois naturelles et, par conséquent, nécessaires et fatales, ce qui n’était qu’un concept, correspondant aux divers intérêts et aux diverses aspirations que chacun avait de la justice, du progrès, etc, d’où sont nés le ‘socialisme scientifique’ et, aussi, l”anarchisme scientifique’ qui, même professés par nos grands représentants, m’ont toujours paru des conceptions baroques qui confondaient des choses et des concepts différents par leur nature même. ” (Malatesta, 2007a : 39-40)

Les idées du socialisme scientifique et d’anarchisme scientifique présentent, selon lui, une confusion de catégories qui sont distinctes et ne peuvent être traitées comme si elles ne faisaient qu’une. Dans de nombreux cas, soutient Malatesta (2007a : 39), la notion de science, fusionnée au socialisme/anarchisme, ne serait que “l’enrobage scientifique avec lequel certains aiment couvrir leurs souhaits et leurs désirs” ; l’utilisation de l’adjectif “scientifique” ne constituerait, dans la plupart des cas, rien de plus qu’une base pour des tentatives d’auto-légitimation.

Sur la base de cette critique, l’auteur plaide pour la nécessité de définir et de distinguer deux catégories fondamentales qui, bien que liées, ne peuvent être réduites à une seule.

” La science est la compilation et la systématisation de ce que l’on sait et de ce que l’on croit savoir ; elle énonce le fait et cherche à découvrir sa loi, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles le fait se produit et se répète nécessairement. […] La tâche de la science est de découvrir et de formuler les conditions dans lesquelles le fait se produit et se répète nécessairement : c’est dire ce qui est et ce qui doit être nécessairement.

L’anarchisme est, par contre, une aspiration humaine qui ne repose sur aucune nécessité naturelle réelle ou supposée réelle, mais qui pourrait être mise en œuvre suivant la volonté humaine. On peut profiter des moyens que la science fournit à l’homme dans la lutte contre la nature et contre les volontés contrariées ; on peut profiter des progrès de la pensée philosophique quand ils servent à apprendre aux hommes à mieux raisonner et à distinguer plus exactement le réel de la fantaisie ; mais on ne peut la confondre, sans tomber dans l’absurde, ni avec la science ni avec aucun système philosophique. ” (Malatesta, 2007a : 41-43)

En réfléchissant sur l’anarchisme, Malatesta aborde en fait un élément qui fait partie de quelque chose de plus vaste et qui peut être défini par les catégories de doctrine et/ou d’idéologie, abordées ici au moyen d’une catégorie de synthèse : doctrine/idéologie. Par conséquent, lorsqu’il discute de la science et de l’anarchisme, Malatesta différencie plus largement les catégories de science et de doctrine/idéologie.

La conception de Malatesta de la science implique la notion que son objectif se situe dans le passé et dans le présent ; ce qui était et/ou est. Elle se fonde sur les phénomènes de la vie naturelle et sociale, d’un point de vue théorique et/ou historique, structurel et/ou contextuel, et ouvre la voie à une expression de ces phénomènes. La capacité de généraliser, c’est-à-dire d’expliquer un phénomène ou un groupe de phénomènes, est l’un de ses aspects centraux. La science n’a jamais l’avenir comme objectif ; elle peut tout au plus faire des prédictions sur ce qui, à partir de l’analyse de ce qui a été et de ce qui est, sera nécessairement le résultat de cette interprétation du passé et du présent.

En revanche, la doctrine/idéologie fournit un cadre fondé sur un ensemble de valeurs et sur une notion éthique qui fournit des outils pour l’analyse de la réalité passée et présente, structurelle et contextuelle, mais qui permet également de juger cette réalité ; offrant des éléments pour penser, à partir de ce qui était et de ce qui est, à ce qui devrait être. En d’autres termes, la doctrine/idéologie offre une base évaluative qui permet de juger et d’orienter les positions politiques, les idées et les actions dans le sens du maintien ou de la modification du statu quo dans un sens normatif.

Malatesta considère l’anarchisme comme une doctrine/idéologie qui, à partir des aspirations humaines, affirme ce que devrait être la société, une position éthico-évaluative d’un devenir qui se situe au-delà du camp scientifique. Le capitalisme et l’État doivent être détruits, donnant naissance à une société sans classes, sans exploitation et sans domination, non pas parce que, à travers une analyse scientifique du système actuel de domination, on peut constater qu’il s’agit de l’ordre naturel d’évolution de la société vers une fin connue, mais parce que, selon des valeurs et des notions éthiques et à partir d’une position normative, on considère que la société pourrait être meilleure et plus juste qu’elle ne l’est actuellement et que l’action humaine, même dans des limites structurelles, devrait être utilisée pour propulser une transformation révolutionnaire de cette société.

Cet objectif, que l’on pourrait qualifier de “final”, ne découle pas d’une prévision nécessaire de ce qui doit nécessairement être, ni ne constitue la nécessité réelle d’une conséquence normale du développement du système de domination actuel ; il s’agit d’une possibilité désirée, de quelque chose qui est considéré comme meilleur et plus juste que ce qui est donné.

La distinction conceptuelle de l’auteur entre les catégories de la science et de la doctrine/idéologie pourrait étayer les critiques selon lesquelles il prônerait une séparation entre la théorie et la pratique – la neutralité de la science et/ou du scientifique – entre autres critiques qui sont souvent adressées aux penseurs contraires au lien entre la science et la doctrine/idéologie. Malatesta était un homme beaucoup plus dédié à la pratique politique qu’à la production théorique-scientifique. Il a lancé et participé à des organisations anarchistes, des mouvements de masse, des insurrections et des initiatives qui impliquaient une propagande orale et écrite. Arrêté à plusieurs reprises, il a passé près de 10 ans de sa vie en prison.

On ne peut pas dire que, en défendant cette distinction entre les catégories de science et de doctrine/idéologie, Malatesta ait promu une quelconque “séparation entre théorie et pratique” ; ses positions ont été développées précisément dans le but de fournir une meilleure compréhension de la réalité afin, à partir de là, de concevoir les meilleures façons d’intervenir, en favorisant l’avancement du programme anarchiste vers les objectifs établis par celui-ci. Il convient également d’ajouter que l’auteur n’était pas favorable à la neutralité de la science ou à toute position lui permettant de s’approcher du positivisme.

Malatesta a une idée claire du rapport entre science et doctrine/idéologie et le démontre dans ses réflexions sur la connaissance scientifique de la réalité sociale et l’anarchisme. Pour lui, les méthodes d’analyse et les théories sociales appartiennent au camp scientifique : elles cherchent à soutenir une connaissance de la réalité telle qu’elle est ; à partir de ces considérations, l’anarchisme établit ses objectifs finaux, que l’auteur appelle “anarchie”, en proposant comment la réalité devrait être et en concevant des stratégies et des tactiques afin de transformer la société dans ce sens.

En résumé, on peut dire que la distinction théorico-conceptuelle proposée par Malatesta est faite, en fait, pour valoriser la pratique politique anarchiste ; telle est la manière qu’il a trouvée pour concilier théorie et pratique.

Cette distinction sera maintenant appliquée à l’exposition de la propre pensée politique de l’auteur ; ensuite seront présentées ses notions fondamentales de théorie sociale pour l’analyse de la société, puis sa conception de l’anarchisme et ses positions stratégiques.

Social theory

Connaissant les positions scientifiques dominantes de son époque et en articulant une partie d’entre elles avec ses propres élaborations originales, Malatesta a fini par développer un outil d’analyse sociale relativement innovant et efficace qui semble, aujourd’hui encore, offrir des possibilités.

Malatesta (2008 : 101) voit le processus de socialisation, la relation entre les individus et la société, à travers un lien indissoluble entre les uns et les autres : ” L’individu humain n’est pas un être indépendant de la société, mais son produit. ” L’individu, de cette manière, ne peut être conçu qu’au sein et en tant que partie de la société ; non seulement en subissant ses effets, mais en participant activement à sa conformation. Pour Malatesta (2008 : 202), ” il existe une action réciproque entre l’homme et le milieu social. Les hommes font de la société ce qu’elle est, tout comme la société fait des hommes ce qu’ils sont.” Il s’agit donc d’une relation d’interdépendance entre l’individu et la société dans laquelle les parties s’appuient les unes sur les autres et dont les trajectoires sont directement imbriquées. L’action de l’homme dans la société implique l’individu et la société et, en même temps, relie chacun d’entre eux.

Il considère que la réalité sociale peut être divisée analytiquement en trois sphères : économique, politique/juridique/militaire et culturelle/idéologique. La façon dont Malatesta comprend la relation entre ces trois sphères peut être interprétée dans la clé de la théorie de l’interdépendance des sphères, qui soutient que le social est une totalité constituée du résultat de la relation d’interdépendance entre ces trois sphères. (Rocha, 2009 ; FAU-FAG, 2007) Cette interdépendance peut être vue dans le travail de Malatesta à la fois en termes critiques-destructifs et propositionnels-constructifs, démontrant la cohérence entre la stratégie et l’analyse sociale.

En analysant la société de son temps, l’auteur critique la domination dans les trois sphères. Les différents types de domination – exploitation, domination politico-bureaucratique, coercition et aliénation culturelle – incarnent une domination généralisée, de caractère systémique, chacune renforçant l’autre. Cette conformation interdépendante constitue un système de domination dans lequel les différentes parties sont dynamiquement liées. Si la domination s’articule et se renforce de cette manière, les projets émancipateurs, selon l’auteur, doivent également être menés de manière interdépendante : “l’émancipation morale, l’émancipation politique et l’émancipation économique sont inséparables”. (Malatesta, 1989b : 141)

En n’établissant pas à l’avance une détermination obligatoire et nécessaire entre les trois sphères, Malatesta relativise les positions d’autres socialistes qui défendent, fût-ce sur des bases et des niveaux différenciés, une détermination, fût-ce en dernière instance, de la sphère économique par rapport aux autres. Pour l’auteur, dans la dynamique sociale, l’économie a certainement la capacité d’influencer les autres sphères et, dans bien des cas, elle les influence. Cependant, on ne peut considérer ce processus de manière déterministe ou mécanique dans la clé infra- et superstructure ; les autres sphères ont aussi – et en même temps – la capacité d’influencer l’économie et, aussi, dans de nombreux cas, elles l’influencent. Pour Malatesta, le social constitue une totalité interdépendante et doit être évalué comme tel. Il s’agit de soutenir une multi-causalité qui ne peut être appréhendée que dans son entièreté et selon la notion d’interdépendance, sans l’adoption a priori de référentiels monocausaux.

Si, d’une part, Malatesta rompt définitivement avec l’idéalisme qui cherchait à expliquer la société selon des bases téléologiques et/ou métaphysiques, il renoue aussi, d’une certaine façon, avec la distinction classique des socialistes du XIXe siècle entre matérialisme et “idéalisme” ; proposant, comme on l’a dit, une réconciliation entre la totalité des trois sphères et reconnaissant, en même temps que la pertinence des faits par rapport aux idées, l’importance des idées par rapport aux faits. En critiquant les positions extrêmes qui privilégient, par avance, l’influence et le déterminisme d’une sphère par rapport aux autres, Malatesta souligne :

“Il y a quelques années, tout le monde était ” matérialiste “. Au nom d’une ‘science’ qui, définitivement, faisait des dogmes des principes généraux extraits de connaissances positives très incomplètes, on avait la prétention d’expliquer toute la psychologie humaine et toute l’histoire tourmentée de l’humanité par de simples besoins matériels élémentaires. […] Aujourd’hui, la mode a changé. Aujourd’hui, tout le monde est un ‘idéaliste’ : tout le monde […] traite l’homme comme s’il était un pur esprit pour lequel manger, s’habiller, satisfaire ses besoins physiologiques étaient des choses négligeables.” (Malatesta, 1989b : 138-139)

En plus de remettre en question les généralisations scientifiques élaborées sur des bases restreintes, Malatesta critique les explications réductionnistes ; aussi bien celles qui déduisent tous les besoins matériels que celles qui les ignorent complètement. Il faut au contraire tenir compte du rapport inextricable entre les trois sphères, entre les faits et les idées, et des déterminations dans des directions différentes, selon des contextes différents, incarnant des totalités de caractère systémique. Ces systèmes, bien qu’ils puissent être modifiés ou transformés, ont ce caractère par la mise en relation permanente et dynamique de leurs parties et par l’impact de ce qui se passe dans chacune de leurs parties sur l’ensemble. Ainsi, la société constitue un système et les sphères ses parties.

Pour Malatesta (2000a : 8), la société est caractérisée par les différents conflits qui la structurent ; la réalité sociale correspond toujours à une position déterminée des forces en présence. Il considère que “la société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes ont menées entre eux” ; ces luttes, ces conflits, sont les traits les plus déterminants dans la formation de la société. Par conséquent, les positions de Malatesta diffèrent énormément de celles qui tendent à minimiser le rôle des conflits dans la société et n’expliquent pas suffisamment les changements et les transformations sociales.

Cependant, pour l’auteur, ces conflits, qui existent en permanence dans toute société, ne sont pas toujours nécessairement des conflits de classe.

“Les conflits d’intérêts et de passions existent et existeront toujours puisque, même si l’on parvenait à éliminer ceux qui existent au point de parvenir à un accord automatique entre les hommes, d’autres conflits se présenteraient à chaque nouvelle idée qui pourrait germer dans un cerveau humain.” (Malatesta, 2008 : 102)

Ces conflits sociaux – qui peuvent impliquer des classes, des groupes et des individus – sont favorisés par des forces sociales dynamiques qui sont constamment en mouvement, en relation, en contraste. Pour Malatesta (2008 : 72), “l’histoire bougera, comme toujours, selon la résultante des forces” ; c’est-à-dire que l’histoire est l’histoire des conflits sociaux, des relations entre les différentes forces sociales en jeu. Il convient de souligner que la force sociale, dans ce sens, va au-delà de la notion de force brute, de coercition et de violence et inclut des éléments des trois sphères.

Ce sont donc les conflits dynamiques entre diverses forces sociales qui façonnent une réalité donnée ; dans une perspective historique, ce sont ces conflits qui établissent les relations de pouvoir, qui façonnent les relations de domination, de hiérarchie et de soumission entre les classes, les groupes et les individus. Ceux qui ont la capacité de mobiliser la plus grande force sociale dans ces conflits sont en mesure de s’imposer aux autres ; c’est une bataille permanente. (Malatesta, 2008 : 52)

Comprendre la société comme cet ensemble dynamique et conflictuel de différentes forces sociales implique, pour Malatesta (2008 : 30), l’abandon de l’évolutionnisme et du téléologisme – tous deux largement soutenus au XIXe siècle parmi les socialistes en général : “Il n’y a pas de loi naturelle qui contraigne l’évolution dans un sens progressif plutôt que régressif : dans la nature il y a des progrès et des régressions.” La corrélation des forces dans la société est en permanence dynamique et, suivant des évaluations normatives, peut être considérée comme un progrès ou une régression. Cette idée soutient également la position déjà énoncée selon laquelle le capitalisme et l’État ne se détruisent pas eux-mêmes et que le socialisme n’est pas une nécessité historique générée, automatiquement et nécessairement, par les contradictions du système étatique/capitaliste lui-même. (Malatesta, 2008 : 75)

Sa position sur l’interdépendance des sphères semble également guider sa conception de la relation entre structure sociale et action/agentivité humaine. Malatesta s’oppose aux approches mécanistes et structuralistes, qui ne laissent pas de place à la volonté humaine et selon lesquelles :

“La volonté – puissance créatrice dont nous ne pouvons comprendre la nature et l’origine […] – qui contribue peu ou beaucoup à déterminer la conduite des individus et de la société n’existe pas, elle n’est qu’une illusion. Tout ce qui a été, est et sera, du cours des étoiles à la naissance et à la décadence d’une civilisation, du parfum d’une rose au sourire d’une mère, d’un tremblement de terre à la pensée de Newton, de la cruauté d’un tyran à la bonté d’un saint, tout devrait, doit et se succédera selon l’enchaînement fatal de la nature mécanique, qui ne laisse aucune possibilité de variation. ” (Malatesta, 2007b : 256)

Dans ces approches, l’action humaine serait complètement déterminée par la structure sociale ; le destin d’une société serait établi à l’avance et toute action volontaire ne serait qu’une illusion conformément à l’exemple de Spinoza cité par Malatesta (2008 : 68), dans le cas de la pierre qui “en tombant, aurait conscience de sa chute et croirait qu’elle tombe parce qu’elle veut tomber”.

En revanche, pour l’auteur, la volonté et l’action de l’homme ont un potentiel important dans la formation de la société : “L’histoire est faite par les hommes”, affirme-t-il. Et la base de l’action humaine est la volonté ; “il faut admettre une force créatrice, indépendante du monde physique et des lois mécaniques et cette force s’appelle la volonté”. Élément fondamental de la sphère culturelle et idéologique, la volonté est le moteur de l’action humaine et peut guider les processus de changement et de transformation sociale. Elle peut être, et est généralement, influencée par les positions hégémoniques (économiques, politiques, etc.) présentes, mais n’est pas complètement déterminée par elles ; il y a de la place pour la conscience et pour l’action vers le changement et la transformation sociale. (Malatesta, 2008:175, 29)

Ces positions ont valu à Malatesta d’être accusé à plusieurs reprises d’être un volontariste complet, un “idéaliste” au sens où il défendrait une transformation fondée sur un changement de conscience. Cependant, ces positions semblent trompeuses. Tout en reconnaissant la pertinence de la sphère culturelle/idéologique en général, tant dans les processus de domination que d’émancipation, et bien qu’il défende que, dans ces processus, la volonté constitue un élément central, Malatesta (2008 : 29, 104) en reconnaît les limites : “Cette volonté n’est sûrement pas omnipotente, puisqu’elle est conditionnée”. Un processus de transformation ne dépend pas uniquement de la volonté, mais des limites structurelles établies, non seulement dans les sphères culturelles/idéologiques et politiques/juridiques/militaires mais, principalement, dans la sphère économique : “Tout anarchiste, tout socialiste comprend les fatalités économiques qui limitent l’homme aujourd’hui, et tout bon observateur voit que la rébellion individuelle est impuissante face à la force prédominante dans le milieu social”. Cependant, il note qu'”il est également certain que, sans la rébellion de l’individu – qui s’associe à d’autres rébellions pour résister au milieu et tenter de le transformer – ce milieu ne changerait jamais”. L’action humaine expliquerait donc en grande partie les changements et les transformations sociales.

Les positions de Malatesta proposent une réconciliation entre l’action humaine et la structure sociale et soutiennent à la fois son analyse sociale et ses stratégies révolutionnaires.

Appliquant ces idées à l’analyse de la société capitaliste et étatiste moderne, l’auteur constate que l’aspect fondamental de cette société est la domination dans les trois sphères. Dans la sphère économique, Malatesta (2000a : 17) souligne l’exploitation incarnée par le travail salarié : “L’oppression qui pèse aujourd’hui le plus directement sur les travailleurs […] est l’oppression économique”, c’est-à-dire “l’exploitation que les patrons et les commerçants exercent sur le travail, grâce à l’accaparement de tous les grands moyens de production et d’échange”. Dans le domaine politique/juridique/militaire, Malatesta (2001 : 15) note la domination politico-bureaucratique et la coercition exercée par l’État, qui enlèvent au peuple “la gestion de ses propres affaires, la direction de sa propre conduite, le soin de sa propre sécurité” et les confient à “quelques individus qui, par usurpation ou délégation, se trouvent investis du droit de faire des lois sur tout et pour tous, de contraindre le peuple à s’y conformer, en utilisant pour cela la force de tous”. Dans le domaine culturel et idéologique, il critique l’aliénation culturelle façonnée par la religion, l’éducation et des sentiments comme le patriotisme, qui renforcent et légitiment les intérêts dominants. Outre l’oppression économique et politique, souligne-t-il, il est possible d'”opprimer les hommes en agissant sur leur intelligence et leurs sentiments, ce qui constitue le pouvoir religieux ou académique” (Malatesta, 2001 : 23) ; “le gouvernement et les classes dominantes se servent du sentiment patriotique […] afin de faire mieux accepter leur pouvoir par le peuple et d’entraîner le peuple dans des guerres et des initiatives coloniales entreprises pour leur propre bénéfice”.

Comme souligné précédemment, ces différents types de domination sont liés, s’influencent et se soutiennent mutuellement, soutenant le système de domination en question par l’interdépendance de leurs sphères.

Dans cette société caractérisée par des conflits et des forces dynamiques en jeu, les classes sociales, bien qu’elles n’expliquent pas tout, sont très pertinentes. Pour Malatesta, on ne peut considérer, a priori, que dans tous les conflits sociaux qui constituent une société les classes sociales constituent nécessairement la catégorie la plus importante, voire la plus appropriée pour les explications ; cependant, dans de nombreux cas, ils le sont. C’est-à-dire qu’il s’agit, pour lui, de considérer les conflits sociaux comme les aspects les plus pertinents de la société et de souligner que, dans de nombreux cas, les classes sociales constituent des agents de premier ordre dans ces conflits, même si les conflits de classes ne doivent pas être traités de manière réductionniste. dans l’espoir que, d’eux, il est possible d’en déduire toutes les explications d’autres conflits.

Il convient néanmoins de souligner que, en accord avec la notion d’interdépendance des sphères, les classes sociales, dans la perspective de Malatesta, ne constituent pas une catégorie exclusivement économique :

“Par un réseau compliqué de luttes de toutes sortes, d’invasions, de guerres, de rébellions, de répressions, de concessions faites et révoquées, d’association des vaincus, unis pour se défendre, et des vainqueurs, pour attaquer, on est arrivé à l’état actuel de la société dans laquelle quelques hommes détiennent la terre et toute la richesse sociale de façon héréditaire, tandis que la grande masse, privée de tout, est frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.

De là dépend l’état de misère dans lequel se trouvent généralement les ouvriers, et tous les maux qui en découlent : ignorance, crime, prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée. D’où la création d’une classe spéciale (le gouvernement) qui, dotée des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser et de défendre les propriétaires contre les revendications du prolétariat. Elle sert donc de force qui doit s’arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa propre suprématie la classe possédante. De là découle la formation d’une autre classe spéciale (le clergé), qui, par une série de fables concernant la volonté de Dieu, la vie future, etc. cherche à amener les opprimés à soutenir docilement l’oppresseur, le gouvernement, les intérêts des propriétaires et les leurs.” (Malatesta, 2000a : 8-9)

Ainsi, les critères utilisés pour l’établissement des classes sociales comprennent la propriété des moyens de production et l’exploitation économique, mais ne s’y limitent pas ; la propriété des moyens d’administration, de coercition, de contrôle et de connaissance et, par conséquent, la domination politico-bureaucratique, l’aliénation culturelle et la coercition sont également des critères fondamentaux. C’est pourquoi il place parmi les classes dominantes non seulement les propriétaires (bourgeoisie) mais aussi le gouvernement et le clergé. Parmi les classes dominées, il inclut non seulement les travailleurs salariés des industries urbaines, mais aussi les travailleurs des autres secteurs des villes, les travailleurs ruraux, les paysans et les pauvres en général. Ces deux groupes d’oppresseurs et d’opprimés, classes dominantes et classes dominées, classes oppressives et classes opprimées, propulsent la lutte des classes permanente dans la société. La lutte des classes constitue, selon les positions précédemment avancées, l’une des caractéristiques les plus pertinentes des sociétés contemporaines même si, comme cela a également été souligné, il n’est pas possible de réduire tous les conflits sociaux à des conflits de classes.

Pour Malatesta (2008 : 120-121), ” la totalité des individus qui habitent un territoire est divisée en différentes classes qui ont des intérêts et des sentiments opposés et dont l’antagonisme croît à mesure que se développe, au sein des classes soumises, la conscience de l’injustice dont elles sont victimes. ” Entre les groupes amples de classes dominantes et de classes dominées, qui englobent l’ensemble des classes sociales concrètes dans chaque contexte, il existe un antagonisme constant et plus la conscience de classe se développe, plus ce conflit est évident. La conscience de classe est, pour Malatesta (2008 : 197), un élément fondamental de la lutte des classes ; elle potentialise les processus de transformation : “La lutte devient une lutte de classe”, dit-il, “quand une moralité supérieure, un idéal de justice et une plus grande compréhension des avantages que la solidarité peut apporter à chaque individu poussent tous ceux qui se trouvent dans une position similaire à fraterniser”. Ainsi, les éléments culturels/idéologiques s’ajoutent aux éléments économiques et politiques, donnant lieu à la lutte des classes qui se déroule dans les trois sphères.

Les processus de changement et de transformation, dans la perspective de Malatesta, dépendent des forces sociales que ces groupes sont capables d’appliquer aux conflits, tant pour les changements – dans le cas de la conquête des réformes – que pour les transformations – dans le cas de la révolution sociale – qui atteint la socialisation des trois sphères sociales.

Anarchisme et stratégie

Pour Malatesta, l’anarchisme est une doctrine/idéologie historique et non une philosophie ou une science. En conséquence, il soutient que la domination étatique et capitaliste, se déroulant dans les trois sphères, a fourni un contexte qui a permis l’émergence de l’anarchisme – non pas automatiquement, mais avec l’action d’une partie considérable des opprimés – en tant que partie du mouvement socialiste ; soutenant la nécessité de la transformation de l’injustice, l’exploitation, l’inégalité, la coercition, l’aliénation et l’autoritarisme en un système juste, égalitaire et libertaire qu’il a appelé “anarchie”. Ainsi, l’anarchisme naît dans un contexte spécifique, lorsque les classes opprimées établissent des relations de solidarité entre elles, soutenant que les injustices sont sociales, et non naturelles ou divines, qu’il est possible de les modifier par l’action humaine et que les positions des autres courants socialistes sont insuffisantes ou erronées.

“L’anarchisme, dans ses origines, ses aspirations et ses méthodes de lutte n’est pas nécessairement lié à un quelconque système philosophique. L’anarchisme est né de la révolte morale contre l’injustice sociale. Lorsque sont apparus des hommes qui se sentaient étouffés par le milieu social dans lequel ils étaient contraints de vivre, qui ressentaient la douleur des autres comme si c’était la leur, et lorsque ces hommes ont été convaincus qu’une grande partie de la souffrance humaine n’est pas une conséquence inévitable de lois naturelles ou surnaturelles inexorables, mais qu’elle découle au contraire de réalités sociales dépendant de la volonté humaine, et qu’elle peut être éliminée par l’effort humain, la voie s’est alors ouverte qui devait conduire à l’anarchisme.” (Malatesta, 2009a : 4)

Bien que les anarchistes aient utilisé, dans une perspective historique, différents outils théorico-méthodologiques pour comprendre la réalité, on peut dire que l’anarchisme a fourni à un secteur des classes opprimées un cadre pour juger la société capitaliste et étatiste, en particulier au cours du XIXe siècle, pour établir des objectifs révolutionnaires, socialistes et libertaires, et pour concevoir des stratégies et des tactiques capables d’impulser une transformation sociale dans cette direction. C’est ainsi que l’on peut comprendre la déclaration de Malatesta (2009a : 4) selon laquelle “l’anarchisme est la méthode pour atteindre l’anarchie par la liberté”, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une doctrine/idéologie qui offre aux travailleurs la possibilité d’atteindre une société future différente, basée sur l’autogestion et le fédéralisme, à travers une méthode cohérente.

L’anarchisme est donc un type de socialisme ; il existe donc un lien partiel entre l’un et l’autre : ” Le socialisme et l’anarchisme ne sont pas des termes opposés ou équivalents, mais des termes strictement liés l’un à l’autre, comme l’est la fin avec ses moyens nécessaires, et comme l’est la substance avec la forme dans laquelle elle s’incarne. ” (Malatesta, 2007f : 142) L’anarchisme, ainsi compris, est essentiellement social et n’a aucun lien avec l’individualisme qui, selon l’auteur, a des racines bourgeoises, ainsi, l’affirmation de l’idée de liberté individuelle favorise la mobilité bourgeoise ; dans de nombreux cas, en encourageant les individus du camp opprimé à devenir de nouveaux gouvernants. Selon l’auteur, les individualistes “ne reculent pas à l’idée d’être, à leur tour, des oppresseurs ; ce sont des individus qui se sentent piégés dans la société actuelle et en viennent à mépriser et à haïr toute forme de société”. Reconnaissant qu’il est “absurde de vouloir vivre en dehors de la collectivité humaine, ils cherchent à soumettre tous les hommes, toute la société à leur volonté propre et à la satisfaction de leurs passions” ; “ils veulent “vivre leur vie” ; ils ridiculisent la révolution et toute aspiration future : ils veulent jouir de leur vie “ici et maintenant”, à n’importe quel prix et aux dépens de qui que ce soit ; ils sacrifieraient l’humanité entière pour une seule heure de “vie intense””. Pour lui, ces individualistes “sont des rebelles, mais pas des anarchistes. Ils ont la mentalité et le sentiment du bourgeois frustré et, quand ils le peuvent, ils se transforment effectivement en bourgeois et non moins dangereux.” (Malatesta et Fabbri, 2003 : 78) Ainsi, l’anarchisme n’a rien à voir avec l’individualisme, mais est le courant libertaire du socialisme.

Ce socialisme anarchiste de Malatesta, en termes stratégiques et doctrinaux/idéologiques, peut être caractérisé par trois axes : critique de la société capitaliste et étatiste, établissement d’objectifs révolutionnaires et socialistes, promotion d’une stratégie cohérente pour remplacer la société de domination par la liberté et l’égalité.

La critique de la société capitaliste et étatiste est abordée lorsque l’auteur présente de manière critique la domination dans les trois sphères – exploitation, domination politico-bureaucratique, coercition, aliénation culturelle – et souligne le rôle fondamental de la domination de classe. Comme indiqué, dans cette société autoritaire et inégalitaire, les classes dominantes et les classes dominées sont les protagonistes de la lutte des classes au détriment de ces dernières. Par rapport à cette critique, Malatesta souligne :

“Nous sommes les ennemis du capitalisme qui, s’appuyant sur la protection policière et militaire, oblige les travailleurs à se laisser exploiter par les propriétaires des moyens de production, et même à rester oisifs, ou à souffrir de la faim quand les patrons n’ont aucun intérêt à les exploiter. Nous sommes donc ennemis de l’État qui est l’organisation coercitive, c’est-à-dire violente, de la société. ” (Malatesta, 2008 : 51)

Une telle société implique une violence systémique de caractère de classe contre les travailleurs, qui sont violés quotidiennement ; le système capitaliste/étatiste promeut une “violence perpétuelle qui maintient l’esclavage de la grande masse des hommes”. (Malatesta, 2007g : 55) A travers le cadre de référence anarchiste, on peut considérer que cette société est horrible et injuste pour la majorité des gens et qu’elle pourrait être meilleure, à condition d’être transformée par une révolution sociale qui modifierait ses fondements mêmes. Cela implique “d’abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme”. (Malatesta, 2000a : 26) Comme le soutient l’auteur, seul l’anarchisme offre des objectifs et des stratégies adéquats pour cette transformation.

Les objectifs révolutionnaires et socialistes de l’anarchisme, tels que Malatesta les conçoit, sont atteints lorsqu’il y a une transformation des fondements les plus profonds de la société ; c’est un processus conduit par les masses qui établit, par la violence, une socialisation économique et politique ; met fin au capitalisme, à l’État, aux classes sociales et crée une nouvelle société de structures autogérées, fédéralistes, égalitaires et libertaires et établit de nouvelles relations sociales. Il s’agit de “modifier la façon de vivre en société”, “d’établir des relations d’amour et de solidarité entre les hommes”, “d’atteindre la plénitude du développement matériel, moral et intellectuel, non pas pour un individu, ni pour les membres d’une classe ou d’un parti donné, mais pour tous les êtres humains”. (Malatesta, 2008 : 93)

Pour qu’une révolution sociale se produise, il est nécessaire de renverser ” par la violence, les institutions qui les maintiennent [les masses] en esclavage “ ; pour l’auteur : “nous avons besoin de la coopération des masses pour construire une force matérielle suffisante pour atteindre notre objectif spécifique, qui est le changement radical de l’organisme social grâce à l’action directe des masses”. Cette révolution n’est donc pas l’œuvre d’un parti, mais des masses ; pour la mener à bien, les masses doivent s’auto-organiser de manière indépendante et autonome des institutions et des individus qui favorisent d’autres objectifs. Leur force s’accumule dans les luttes et les projets émancipateurs des trois sphères sociales : grèves syndicales, coopératives, revendications communautaires, insurrections armées, propagande écrite et orale, projets éducatifs, etc. Grâce à la radicalisation de ces luttes et à l’augmentation de la force des opprimés, les travailleurs peuvent vaincre leurs ennemis et promouvoir “l’expropriation des propriétaires de la terre et du capital au profit de tous et l’abolition du gouvernement”. (Malatesta, 1989c : 55 ; 2001 : 26)

Pour Malatesta (2007h : 95), “l’acte même de la révolution” doit réaliser “l’expropriation et la socialisation de toutes les richesses existantes afin de procéder, sans perdre de temps, à l’organisation de la distribution, à la réorganisation de la production selon les besoins et les désirs des différentes régions, des différentes communes et des différents groupes”. Les propriétaires des moyens de production doivent être expropriés et les biens doivent être socialisés, gérés collectivement en fonction des besoins des populations.

” Nous voulions que les travailleurs de la terre […] poursuivent et intensifient leur travail pour leur propre compte, en établissant des relations directes avec les travailleurs de l’industrie et des transports pour l’échange de leurs produits ; que les travailleurs de l’industrie […] prennent possession des usines et poursuivent et intensifient le travail pour leur propre compte et celui de la collectivité, transformant ainsi toutes les usines […. ] en producteurs de choses urgentes pour répondre aux besoins du public ; que les cheminots continueraient à conduire les trains, mais au service de la collectivité ; que des comités de volontaires ou de personnes élues par la population prendraient possession, sous le contrôle direct des masses, de toutes les installations disponibles pour accueillir au mieux et au moment voulu les plus nécessiteux ; que d’autres comités, toujours sous le contrôle direct des masses, pourraient assurer l’approvisionnement et la distribution des biens de consommation. ” (Malatesta, 2008 : 152)

Discutant de la meilleure façon de résoudre la question de la distribution des produits du travail, Malatesta (2007k : 101-102) n’adopte pas strictement le collectivisme ou le communisme, mais propose un compromis : “Probablement […] tous les modes de partage des produits seront testés ensemble […] et seront entrelacés et combinés de diverses façons, jusqu’à ce que la pratique enseigne quelle est la meilleure façon ou quelles sont les meilleures façons.” Cela signifie qu’il faut permettre une rémunération en fonction du travail fourni (collectivisme) dans certaines circonstances – peut-être aux premiers stades du processus de socialisation ou en ce qui concerne les produits en pénurie – et une rémunération en fonction des besoins (communisme) lorsque le socialisme est bien établi ou avec une abondance de production. Toutefois, le principe sur lequel il ne faut pas transiger “est que chacun ait [accès] aux instruments de production afin de pouvoir travailler sans se soumettre à l’exploitation capitaliste, grande ou petite”. Une position similaire est adoptée en ce qui concerne la collectivisation des propriétés dans le pays ; puisqu’il n’y a pas de propriété et d’exploitation privées, les paysans doivent pouvoir choisir de travailler collectivement ou sous la direction de leur propre famille dans de petites exploitations. “Le communisme forcé”, dit l’auteur, “serait la plus odieuse tyrannie qu’un esprit humain puisse concevoir”.

Ce processus de socialisation, comme on l’a souligné, ne favorise pas seulement une transformation des bases économiques, mais aussi politiques. Malatesta (2007i : 154) prédit qu’il sera nécessaire, “pendant l’insurrection elle-même”, de s’opposer “à la constitution de tout gouvernement, de tout centre autoritaire” et, ainsi, de mettre fin à l’appareil de domination politique, l’État. Les décisions doivent être partagées, prises et exécutées par les intéressés, qui se coordonneraient dans des organes autogérés et se relieraient géographiquement de manière fédéraliste, avec un contrôle de la base. Ceci, dit-il, sera :

“le travail des volontaires, de divers types de comités, de congrès locaux, intercommunaux, régionaux et nationaux qui assureraient la coordination de la vie sociale, en prenant les décisions nécessaires, en conseillant et en réalisant ce qu’ils pensent être utile, mais sans avoir aucun droit ni moyen d’imposer leur volonté par la force et en faisant confiance, pour trouver un soutien, uniquement aux services fournis et aux besoins de la situation tels que reconnus par les intéressés.” (Malatesta, 2007j : 159)

Pour remplacer le capitalisme étatiste par un socialisme autogéré/fédéraliste, il faut une stratégie cohérente car, comme on l’a vu, ces objectifs ne résultent pas de la société actuelle ; l'”anarchie” doit être réalisée par l’action des hommes et des femmes. La stratégie générale de Malatesta repose sur la recherche permanente de l’accumulation du pouvoir populaire et sur la cohérence entre les moyens et les fins.

Les anarchistes, selon Malatesta (2008 : 94), doivent “travailler pour éveiller chez les opprimés le désir vivant d’une transformation sociale radicale et les persuader qu’en s’unissant, ils ont la force nécessaire pour vaincre”. La force sociale des classes opprimées a le potentiel d’affronter et de vaincre les forces ennemies mais, pour ce faire, elle doit s’adresser aux trois sphères. L’auteur poursuit en affirmant : “nous devons propager notre idéal et préparer les forces morales et matérielles nécessaires pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle société”. Cette société nouvelle ne peut être construite qu’avec la victoire sur les classes dominantes. Cependant, les anarchistes ne croient pas que pour atteindre cette force et cette victoire tout est permis ; leurs principes, qui établissent des limites éthiques au processus, exigent, entre autres, que la fin détermine les moyens, c’est-à-dire une cohérence entre eux.

Cette question se pose dans l’anarchisme en général, et chez Malatesta en particulier. Pour lui, comme pour les théoriciens de la stratégie, la tactique est subordonnée à la stratégie et celle-ci à l’objectif, c’est-à-dire que les moyens sont subordonnés aux fins : “la fin que l’on veut atteindre établie, par volonté ou par nécessité, le grand problème de la vie consiste à trouver le moyen qui, selon les circonstances, conduit le plus sûrement et le plus économiquement à la fin établie”. Ainsi, les tactiques et les stratégies doivent chercher à se rapprocher de l’objectif de la manière la plus efficace possible. L’auteur argumente dans ce sens : “les fins et les moyens sont intimement liés, sans aucun doute, même si à chaque fin correspond, de préférence, tel moyen, plutôt qu’un autre ; de même, tout moyen tend à réaliser ce qui lui est naturel, y compris en dehors de la volonté de ceux qui emploient ce moyen, et contre elle. Autrement dit, pour lui, les fins libertaires et égalitaires doivent être fondées sur des moyens libertaires et égalitaires. La domination – même si elle s’incarne dans de nouvelles formes d’exploitation et d’oppression – n’est pas un moyen adéquat pour la révolution sociale et le socialisme libertaire, même si ceux qui l’utilisent ne sont pas d’accord avec cela. (Malatesta, 2007l : 69 ; 1989d : 6)

La critique malatestienne de la stratégie de saisie de l’État pour l’établissement d’une nouvelle société anticapitaliste et antiétatique, défendue par les socialistes réformistes et les communistes révolutionnaires, s’appuie sur cette notion. Pour l’auteur, l’État est une institution dominante ; en plus de soutenir et de promouvoir le capitalisme, la domination politico-bureaucratique (monopole des décisions) et la coercition (violence physique) en sont des composantes essentielles. Même si vous deviez nationaliser les moyens de production, l’existence d’une minorité aux commandes de l’État (bureaucratie) impliquerait une nouvelle classe dominante. Le cas soviétique, même dans les années 1920, a contribué à l’affirmation de cette notion chez Malatesta.

C’est sur la base de cet argument que l’auteur a critiqué les stratégies socialistes de prise de l’État, tant par les élections – dans le modèle réformiste, majoritaire dans la Deuxième Internationale – que par la révolution – dans le modèle révolutionnaire, majoritaire dans la Troisième Internationale. Malatesta (1989e : 32) affirme : ” Nous sommes fermement opposés à toute participation aux luttes électorales et à toute collaboration avec la classe dominante ; nous voulons approfondir le gouffre qui sépare le prolétariat des patrons et rendre la lutte des classes toujours plus aiguë. ” La dispute politique des travailleurs, telle qu’il la conçoit, doit se dérouler en dehors des institutions – essentiellement oppressives – de l’État et approfondir la lutte des classes, en favorisant les espaces construits par les opprimés eux-mêmes. Agir dans l’État serait, pour lui, jouer dans le camp ennemi. Malatesta (1989f : 14) voit dans le programme et la stratégie des socialistes parlementaires ” le germe d’une nouvelle oppression “. “S’ils devaient un jour triompher”, affirme-t-il, “le principe de gouvernement qu’ils retiennent détruirait le principe d’égalité sociale et ouvrirait une nouvelle ère de luttes de classes.” Cet argument pourrait de la même manière être utilisé avec les communistes révolutionnaires, dont la notion de “dictature du prolétariat”, toujours selon Malatesta (2007f : 139), masque le fait qu’une “dictature […] au nom du “prolétariat” met tout le pouvoir et toute la vie des travailleurs entre les mains de créatures issues d’un soi-disant parti communiste, qui se maintiendront au pouvoir et finiront par reconstruire le capitalisme à leur profit”.

Du point de vue de la nécessité d’une cohérence entre les moyens et les fins, la saisie de l’État est une incohérence stratégique puisque, par le biais de la domination, elle cherche à promouvoir la liberté et l’égalité ; cette voie, empruntée de manière réformiste ou révolutionnaire, ne peut, d’un point de vue stratégique, qu’indiquer le renforcement de la domination.

Une stratégie cohérente pour atteindre les objectifs mentionnés doit se baser sur le protagonisme des masses ; les sujets révolutionnaires – qui ne sont pas non plus donnés a priori, comme une détermination structurelle – doivent se construire dans les processus de lutte des classes opprimées, parmi les ouvriers des villes et des campagnes, les paysans et les pauvres en général. Comme la révolution doit être l’œuvre des masses qui composent ce large groupe de sujets opprimés, les anarchistes doivent “se rapprocher d’eux, les accepter tels qu’ils sont et, en tant que partie des masses, les faire aller le plus loin possible.” L’anarchisme, comme le souligne l’auteur, propose de propulser dans la lutte des classes des processus de transformation sociale qui garantissent le protagonisme des masses ; cela ne signifie donc pas que les anarchistes doivent émanciper les travailleurs : “Nous ne voulons pas émanciper le peuple”, affirme-t-il, “nous voulons que le peuple s’émancipe lui-même”. (Malatesta, 1989c : 55 ; 2000b : 40)

Dans l’un des plus importants débats entre anarchistes, sur la question de l’organisation, Malatesta se positionne en faveur du dualisme de l’organisation. C’est-à-dire qu’il reconnaît la nécessité d’une organisation simultanée des anarchistes, en tant que travailleurs, dans leurs mouvements populaires de masse, et en tant qu’anarchistes, dans leurs organisations politiques anarchistes spécifiques. Outre “l’organisation en général, comme principe et condition de la vie sociale, aujourd’hui et dans la société future”, Malatesta (2000d : 49) souligne ce besoin : “l’organisation des forces populaires” et “l’organisation du parti anarchiste”.

L’auteur s’est opposé à l’anti-organisationnisme, une position qui, bien qu’historiquement minoritaire chez les anarchistes, avait son importance. Pour lui, l’organisation n’est pas seulement à la base des fondements de la société, mais elle se trouve derrière les organes mêmes capables de catalyser la force sociale afin d’impulser un processus révolutionnaire.

“Maintenant, nous le répétons : sans organisation, libre ou imposée, il n’y a pas de société ; sans organisation consciente et voulue, il n’y a ni liberté ni garantie du respect des intérêts de ceux qui vivent en société. Et quiconque ne s’organise pas, quiconque ne recherche pas la coopération des autres et n’offre pas la sienne, dans des conditions de réciprocité et de solidarité, se met nécessairement dans un état d’infériorité et reste un rouage inconscient du mécanisme social que les autres conduisent à leur manière, et à leur avantage.” (Malatesta, 2000b : 39)

Malatesta (2000c : 55) soutient que l’organisation, non seulement n’est pas contraire à l’anarchisme, mais qu’elle constitue un fondement de base pour l’accumulation de la force sociale ; sans elle, changer la société devient une tâche impossible : “Rester isolé signifie se condamner à la faiblesse, gaspiller son énergie dans de petits actes inefficaces, perdre rapidement la foi en l’objectif et tomber dans l’inaction complète.” Il est donc pertinent, en partant de ce principe d’organisation, d’imaginer la meilleure façon de s’associer à d’autres pour multiplier les forces individuelles et pouvoir mener à bien un processus collectif de changement radical de la société.

Pour ce faire, Malatesta (2000b : 41) souligne : ” Favoriser les organisations populaires de tous types est la conséquence logique de nos idées fondamentales et, par conséquent, doit faire partie intégrante de notre programme. ” Comme nous l’avons noté, ce sont ces organisations populaires de masse qui doivent être les protagonistes de la révolution sociale ; cependant, les anarchistes ne sont pas seulement des travailleurs, mais des travailleurs anarchistes. Comme le soulignait Malatesta (1989g : 87) : “nous nous distinguons de la masse et sommes des hommes de parti”. Les anarchistes ont des objectifs par rapport aux masses : “Nous voulons agir sur elles, les pousser dans la voie que nous croyons la meilleure ; mais comme notre objectif est de libérer et non de dominer, nous voulons les habituer à la libre initiative et à la libre action.” L’instrument des anarchistes pour influencer les masses – sans établir de hiérarchie ou de domination par rapport à elles, en promouvant des moyens libertaires et égalitaires, et en recherchant avec elles des rapports de complémentarité – est le “parti anarchiste”.

Comme le définit Malatesta (2000d : 51), le parti anarchiste est une “association ayant un objectif défini et disposant des moyens nécessaires pour atteindre cet objectif”. Son objectif est d’associer des anarchistes, publiquement ou secrètement, pour promouvoir le programme anarchiste parmi les masses et potentialiser sa force dans ce processus. Le parti anarchiste réunit ses membres autour de certains critères, parmi lesquels on trouve la construction de la base – c’est-à-dire que les processus de décision sont partagés depuis la base, autogérés et fédéralistes – et la discipline révolutionnaire : “La discipline révolutionnaire, c’est la cohérence avec les idées admises, la fidélité aux engagements assumés, c’est se sentir obligé de partager le travail et les risques avec les camarades de lutte.” (Malatesta, 1989h : 24) Un autre critère important pour l’union est une certaine unité de positions entre les membres ; l’association, donc, ne se fonde pas seulement sur le fait qu’une personne se réclame de l’anarchisme, mais dans l’affinité concrète des positions programmatiques, dans l’accord réel des positions : ” Nous voudrions pouvoir être, tous, d’accord et unir en une seule et puissante colonne toutes les forces de l’anarchisme. Mais nous ne croyons pas à la solidité des organisations faites par la force des compromis et des restrictions, où il n’y a pas d’accord réel et de sympathie”. L’union, donc, doit se faire sur des bases solides : “Il vaut mieux être désuni que mal uni”. (Malatesta, 2000c : 62)

Parmi les fonctions du parti anarchiste figurent les activités de propagande et d’éducation. Malatesta (2007c : 170-172) déclare à propos de la propagande : ” Nous faisons de la propagande pour élever le niveau moral des masses et les inciter à conquérir elles-mêmes leur émancipation “ ; à propos de l’éducation, il souligne : “il s’agit, en somme, d’éduquer à la liberté, de faire prendre conscience de sa propre force et de la capacité des hommes habitués à l’obéissance et à la passivité”. Il convient toutefois de noter que ces activités doivent être menées de manière organisée, permanente et stratégique : “Le terrain est excessivement ingrat pour que les graines semées au vent puissent germer et s’enraciner. Un travail constant est nécessaire, patient et coordonné, adapté aux différentes circonstances.” Elle doit s’inscrire dans un programme et contribuer à son avancement.

Cependant, la propagande et l’éducation ne suffisent pas : “Nous aurions tort de penser que la propagande suffit à élever [les hommes] au niveau de développement intellectuel et moral nécessaire à la réalisation de notre idéal” ; en outre, la proposition des “pédagogues”, selon le terme de l’auteur lui-même, présente également cette insuffisance puisque lorsqu’ils “propagent l’éducation”, “défendent la libre pensée, la science positive”, “fondent des universités populaires et des écoles modernes”, ils ne parviennent pas à transformer la société puisque, comme on l’a vu, cela ne peut se faire uniquement par le biais d’un changement de conscience. (Malatesta, 2000a : 14 ; 2008 : 193)

Il est nécessaire, selon l’auteur, parallèlement à ce travail de propagande et d’éducation, d’investir dans un travail d’organisation et de base :

“Il est donc nécessaire, en temps normal, d’effectuer un travail préparatoire et d’organisation populaire étendu et patient et de ne pas tomber dans l’illusion de la révolution à court terme, réalisable seulement par l’initiative de quelques-uns, sans participation suffisante des masses. À ce travail, pour autant qu’il puisse être mené à bien dans un environnement défavorable, s’ajoutent, entre autres, la propagande, l’agitation et l’organisation des masses, qui ne doivent jamais être ignorées.” (Malatesta, 2008 : 31)

Il est important de noter que, pour l’auteur, il ne s’agit pas d’idolâtrer les masses ou de les suivre à tout prix. Même le mouvement ouvrier et le syndicalisme, bien qu’ils aient un potentiel pour le projet anarchiste, présentent des risques qui doivent être dûment considérés. Malatesta (2011) souligne qu’en agissant dans les “organisations fondées pour défendre leurs intérêts, les travailleurs acquièrent la conscience de l’oppression dans laquelle ils se trouvent et de l’antagonisme qui les sépare de leurs patrons, commencent à aspirer à une vie meilleure, s’habituent à la lutte collective et à la solidarité”. Les classes opprimées, par leur participation au mouvement ouvrier et par le syndicalisme, élèvent leur conscience de classe et s’habituent aux luttes de caractère de classe et peuvent même obtenir des améliorations significatives dans leur vie quotidienne.

Pourtant, les organisations populaires, en particulier les syndicats, “ont une certaine propension à transformer les moyens en fins et à considérer les parties comme si elles étaient le tout”, ou encore, elles ont tendance à considérer les luttes isolées pour les conquêtes et même l’amélioration du capitalisme comme des fins en soi et non comme des voies possibles pour une émancipation générale. Le réformisme et le corporatisme sont des risques constants qui menacent les organisations de travailleurs en général et les syndicats en particulier. Ces risques ne signifient pas que les anarchistes doivent les abandonner ; il est donc nécessaire de trouver un juste milieu : participer à ces mouvements – les créer et les renforcer – et promouvoir, en tant qu’anarchistes, certains critères et éléments programmatiques qui contrecarrent cette tendance et favorisent les objectifs anarchistes. L’auteur déclare : “Je déplorais, dans le passé, que des camarades s’isolent du mouvement ouvrier. Je déplore aujourd’hui que, tombant à l’extrême opposé, beaucoup d’entre nous se laissent avaler par le mouvement”. Si, d’une part, le retrait des anarchistes par rapport aux mouvements populaires semble une erreur, se dissoudre dans ces mouvements ne semble pas non plus correct. “Au sein des syndicats”, poursuit-il, “il est nécessaire que nous restions anarchistes” ; pour lui, “l’organisation de la classe ouvrière, la grève, l’action directe, le boycott, le sabotage et l’insurrection armée elle-même ne sont que des moyens ; l’anarchie est la fin”. Il faut donc considérer que les mouvements populaires et leurs actions ne constituent pas les fins de l’anarchisme, mais des moyens possibles pour les anarchistes de promouvoir leurs objectifs. (Malatesta, 1998 : 208, 212)

La création et le renforcement des mouvements de masse, selon Malatesta, doivent soutenir un ensemble de positions.

Parmi elles, l’idée que les mouvements populaires ne peuvent être programmatiquement liés à aucune doctrine/idéologie, même à l’anarchisme. On peut dire que, dans sa stratégie pour le niveau des masses, Malatesta (2011) défend des positions qui sont plus proches du ” syndicalisme révolutionnaire ” que de l'” anarcho-syndicalisme “. Pour cette raison, il critique les cas d’organisations anarcho-syndicalistes comme la CNT espagnole et la FORA argentine qui finissent, par leurs résolutions, par adopter l’anarchisme comme doctrine/idéologie officielle : “Il y a beaucoup de camarades qui voudraient unifier le mouvement ouvrier et le mouvement anarchiste parce que, ce faisant, il serait possible de donner aux organisations ouvrières un programme clairement anarchiste, comme cela se passe en Espagne et en Argentine.” Une telle position est inadéquate, selon l’auteur, car ce lien syndicalisme-anarchisme divise l’organisation des classes opprimées et affaiblit le mouvement populaire. Corroborant cette thèse, Malatesta (1998 : 208) souligne : “Je ne revendique pas des syndicats anarchistes, qui entraîneraient immédiatement l’apparition de syndicats sociaux-démocrates, républicains, monarchistes et bien d’autres encore et finiraient par lancer, plus que jamais, la classe ouvrière contre elle-même.” Les organisations populaires doivent donc être fondées sur l’association autour de revendications concrètes de lutte, indépendamment des positions doctrinales et idéologiques, voire religieuses, de ceux qui les composent.

Outre la nécessité de cette unité dans les luttes des classes opprimées, l’auteur recommande d’autres positions qui devraient être soutenues par les anarchistes dans les mouvements auxquels ils participent :

“Les anarchistes dans les syndicats doivent lutter de telle sorte qu’ils restent ouverts à tous les travailleurs, quels que soient leur opinion et leur parti, à la seule condition de forger une solidarité dans la lutte contre les patrons ; ils doivent s’opposer à l’esprit corporatiste et à toute prétention au monopole de l’organisation et du travail. Ils doivent empêcher les syndicats de servir d’instrument de politique à des fins électorales ou pour d’autres partis autoritaires et pratiquer et promouvoir l’action directe, la décentralisation, l’autonomie, la libre initiative ; ils doivent s’efforcer de telle sorte que les organisés apprennent à participer directement à la vie de l’organisation et non à créer le besoin de chefs et de fonctionnaires permanents. ” (Malatesta, 2011)

Dans ces déclarations, il souligne la nécessité de dépasser le sectionnalisme/corporatisme des luttes ; d’agir de manière indépendante et autonome par rapport aux classes dominantes, à l’État, aux intérêts politiques des partis et aux intérêts électoraux ; de promouvoir la pratique politique en dehors de l’État et même contre lui ; de construire le mouvement à partir de la base avec la participation égalitaire et horizontale de ses membres, en incarnant des formes de lutte autogérées. Pour Malatesta, la combativité de ces mouvements, dans la lutte pour les réformes et pour la révolution, est fondamentale.

Même en défendant la nécessité de luttes à court terme, de réformes, Malatesta ne cesse pas d’être un révolutionnaire. Il considère comme nécessaires, pour atteindre les objectifs anarchistes, la conquête des réformes et la pédagogie de ces luttes. Il affirme, en défense des luttes combatives pour les réformes : “Nous prendrons ou conquerrons d’éventuelles réformes dans le même esprit que celui qui oblige l’ennemi à quitter peu à peu le terrain qu’il occupe, pour avancer toujours plus.” (Malatesta, 1989i : 146) Pour lui, “une petite amélioration, arrachée avec la force appropriée, vaut plus pour son effet moral et, plus largement, même pour ses effets matériels, qu’une grande réforme donnée par le gouvernement ou les capitalistes à des fins rusées, ou même purement et simplement par bienveillance.” (Malatesta, 2008 : 78) C’est-à-dire que les réformes, arrachées aux patrons et aux gouvernements, peuvent contribuer, selon la manière dont elles ont été obtenues, au renforcement du projet révolutionnaire des classes opprimées. Cependant, les luttes pour les réformes ne conduisent pas nécessairement à des luttes révolutionnaires ; les anarchistes doivent mener leurs interventions dans le sens d’un renforcement de ce processus. Dans le cas de la lutte syndicale, Malatesta (1998 : 210) recommande : “Le rôle des anarchistes est d’éveiller les syndicats à cet idéal, en les orientant progressivement vers la révolution sociale, même si, ce faisant, ils courent le risque de mettre à mal les “bénéfices immédiats” qui semblent tant leur plaire.”

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[1] Cf. Malatesta, 1998.

[2] Cf., par exemple, Malatesta, 1989a.

[3] Cf. Malatesta, 2007d, 2007e.

[5] Pour une élaboration de la conception/distinction entre science et doctrine/idéologie chez Malatesta, cf. Corrêa, 2013b.

[6] Pour une élaboration des notions épistémologiques de Malatesta, cf. Corrêa, 2014.

[7] Pour une élaboration de la méthode d’analyse et de la théorie sociale de Malatesta, cf. Corrêa, 2014.

[8] Cf. Malatesta, 2008 : 75, 193 ; 2007c : 170–171 ; 2000a : 14.

[9] La discussion sur le ” parti anarchiste ” chez Malatesta, c’est-à-dire la question de l’organisation politique anarchiste, n’est pas présentée de manière uniforme au cours de la vie de l’auteur. Comme nous l’avons souligné à une autre occasion (Corrêa et Silva, 2013b), si à certains moments Malatesta défend un modèle d’organisation plus programmatique, qui se rapproche dans une certaine mesure des positions de la ” Plateforme organisationnelle de l’Union générale des anarchistes “, à d’autres Malatesta défend des positions plus flexibles, qui se rapprochent du modèle de la ” Synthèse anarchiste “, développé par Voline et Sébastien Faure. Dans ce texte, les positions les plus programmatiques de Malatesta seront privilégiées.

[10] Pour en savoir plus sur cette différenciation, cf. Corrêa, 2011, 2012.




Source: Fr.theanarchistlibrary.org