DĂ©cembre 23, 2020
Par Demain Le Grand Soir
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AprĂšs avoir proposĂ© une aide aux concerts sans public, le Centre National de la Musique propose actuellement un fonds de soutien Ă  la diffusion alternative qui « a pour but de financer les reprĂ©sentations donnĂ©es sans public, sous rĂ©serve qu’elles donnent lieu Ă  une diffusion Â» et permet par ailleurs « l’ouverture du fonds Ă  toutes les esthĂ©tiques. Â»

Comme on sait l’importance de ne pas sacrifier les supports physiques (CD, disques vinyles…) Ă  un champ musical qui deviendrait principalement virtuel, il semble d’autant plus essentiel de ne pas sacrifier la prĂ©sence physique des artistes musiciens et musiciennes, et de celles et ceux qui les accompagnent. Si l’on comprend l’aspect expĂ©rimental qui peut avoir son intĂ©rĂȘt dans le mĂ©lange des genres, l’idĂ©e d’un remplacement des formes d’expression qui prend, dans la prĂ©cipitation, de plus en plus d’ampleur, ne semble plus seulement ĂȘtre une consĂ©quence de la crise sanitaire mais ouvrir grand les craintes d’un remplacement des moyens d’expression. Selon l’adage de grande sagesse, maintes fois Ă©prouvĂ© dans l’histoire, il importe de ne pas aller plus vite que la musique.

En un temps oĂč la crise sanitaire a largement ajoutĂ© de la souffrance Ă  un ensemble de professions dĂ©jĂ  grandement Ă©prouvĂ©es, on se demande si ces aides Ă  la diffusion de musique sur Internet ne seraient pas le rĂ©sultat d’une confusion entre « soutien dans le cadre du COVID Â» et « aide Ă  la transition numĂ©rique Â» ? Sont-elles vouĂ©es Ă  perdurer au-delĂ  de la pĂ©riode pandĂ©mique ou Ă  devenir, pour le CNM, une des normes de diffusions de « reprĂ©sentations sans public Â», Ă©ventuellement au dĂ©triment des aides au « spectacle vivant Â» et de la production « physique Â» de musique enregistrĂ©e ?

Alors, les questionnements affluent pĂȘle-mĂȘle Ă  la vitesse 5G :

‱ Au-delĂ  d’Internet, le dispositif de Fonds de soutien Ă  la diffusion alternative proposĂ© par le CNM est-il ouvert aux sĂ©ances live, diffusĂ©es par les radios et tĂ©lĂ©visions publiques, locales, associatives ou privĂ©es ainsi qu’à celles transmises par « support physique Â» (CD, LP, DVD, K7) ?

‱ Les petites structures (labels, compagnies, auto-entrepreneurs
), qui ont des Ă©quipes rĂ©duites et non des Ă©quipes de salariĂ©s permanents, seront-elles Ă©ligibles ? À partir de quel chiffre d’affaires le seront-elles ? Ces mĂȘmes petites structures n’ayant pas obtenu d’aides gouvernementales et/ou n’ayant pas postulĂ© Ă  celles-ci seront-elles Ă©ligibles ?

‱ Les critĂšres d’attribution des aides aux « reprĂ©sentations sans public Â» intĂšgreront-ils une exigence de rĂ©munĂ©ration des musiciens, du respect des droits Ă  l’image, des droits d’interprĂštes et des droits d’auteurs ?

‱ Pour les productions aidĂ©es par la collectivitĂ©, les plateformes de diffusion Internet (peu rĂ©putĂ©es pour une fiscalitĂ© Ă  jour lĂ  oĂč elles exercent) auront-elles l’obligation de respecter la loi française sur le droit d’auteur et les droits voisins ?

‱ En aidant les concerts sans public, qui exigent, pour ĂȘtre de qualitĂ©, des moyens audiovisuels hors de portĂ©e des structures les plus fragiles, le CNM ne prend-il pas le risque de limiter in fine son soutien aux grosses structures et aux grosses productions ? Quelles seront par ailleurs les exigences particuliĂšres quant Ă  la qualitĂ© technique de la captation ? Y aura-t-il une liste de prestataires et producteurs agrĂ©Ă©s ?

‱ Est-il prĂ©vu d’indemniser les producteurs de disques de l’absence totale de vente de disques lors des concerts sans public ? (Les petits labels sans distributeur – et ils sont nombreux – rĂ©alisent une part non nĂ©gligeable de leur revenu en vendant des disques lors des concerts)

‱ Par quelles plateformes, ces concerts sans public seront-ils diffusĂ©s ? Pour quelle audience et dans quelles conditions ? Les rĂ©seaux de diffusions et les plateformes du service public seront-ils prioritaires ?

‱ Les responsables de ces institutions ne prennent-ils pas le risque d’ĂȘtre suspectĂ©s de se prĂ©cipiter, Ă  l’occasion de cette situation de crise, vers les seules solutions numĂ©riques, prĂ©sentĂ©es comme des Ă©vidences inĂ©vitables alors qu’elles ne sont peut-ĂȘtre que des Ă©lĂ©ments de leur vision de l’avenir, par nature incertain ?

‱ On a vu combien le tout numĂ©rique de l’enseignement public ne saurait ĂȘtre satisfaisant et en aucun cas un remplacement. En accĂ©lĂ©rant artificiellement la « transition numĂ©rique Â» pour la culture, ne prend-on pas le risque de voir les jeunes gĂ©nĂ©rations intĂ©grer ces nouvelles pratiques comme des normes, au dĂ©triment d’une pratique culturelle plus « socialisĂ©e Â», permettant la rencontre, l’échange, l’incarnation et le partage ?

‱ En instituant la diffusion numĂ©rique comme condition Ă  l’obtention de ces aides et comme moyen d’action privilĂ©giĂ©, le CNM ou d’autres organismes comme la SACEM ne sont-ils pas en train de prĂ©juger des solutions, avant mĂȘme une rĂ©elle Ă©tude des problĂšmes posĂ©s par leur projet et de leur impact ?

‱ N’y a-t-il pas un risque que ces aides du CNM aux spectacles sans public ne viennent abonder le financement de nouveaux prestataires de service vidĂ©o en ligne et de « nouvelles Â» chaĂźnes de production au dĂ©triment de l’aide aux artistes et producteurs ?

AprĂšs ces questions immĂ©diates en surgissent d’autres, non moins directes, d’ordre Ă©conomico-politique, existentiel, sociĂ©tal ou Ă©cologique :

‱ Comment Ă©viter que ces aides reprĂ©sentent un transfert indirect d’argent public vers les Gafam ?

‱ La reprĂ©sentation systĂ©matiquement imagĂ©e de la musique opĂšre forcĂ©ment un glissement de perception considĂ©rable. Qui est l’artiste apprĂ©ciĂ© ? Celui qui filme ou celui qui joue ? Qui sont les prestataires vĂ©ritables : les sociĂ©tĂ©s de productions vidĂ©o ou les artistes, les lieux de concerts, les maisons de disques ? N’aura-t-on pas lĂ , comme on peut dĂ©jĂ  le constater, un tri entre les productions dotĂ©es de moyens importants et celles souvent plus porteuses de musiques Ă  audience moins large mais toutes aussi utiles pour qui l’image est de moindre importance (voire contradictoire avec le propos artistique) ? Comment ne pas craindre l’escalade qui se profile ?

‱ A-t-on calculĂ© l’empreinte carbone des concerts sans public en streaming ? Les centaines de milliards de vues attendues vont s’ajouter Ă  la croissance actuelle, dĂ©jĂ  exponentielle des usages du streaming, augmentant considĂ©rablement la consommation d’électricitĂ© mondiale, et accĂ©lĂ©rant l’épuisement des ressources naturelles, sans parler des conditions humaines de leur extraction.

On a constatĂ© rĂ©cemment, avec plaisir, une renaissante reconnaissance des disquaires, aprĂšs celle des libraires. Gageons qu’elle soit le signe de la reconnaissance de l’importance des disques, aussi indispensables que le livre, comme devra ĂȘtre largement soulignĂ©e et reconnue l’importance de la diffusion de musique avec public sans nĂ©cessitĂ© d’enregistrement audio ou visuel.

Alors, pourquoi ne pas profiter de cette situation complexe et contradictoire pour lancer, sans aller plus vite que la musique, une rĂ©flexion de fond sur nos mĂ©tiers, nos pratiques, la culture, les dispositifs d’incitation et d’aide, qui tiendrait compte dans leur ensemble de toutes les pratiques, oĂč la crĂ©ation par Internet (spĂ©cificitĂ© d’un art adaptĂ© au mĂ©dia proposĂ©) aurait sa place aux cĂŽtĂ©s des, et non en remplacement des concerts publics, de la production physique et de toutes les autres formes d’expression diverses de la musique, toutes nĂ©cessaires ?

Les Allumés du Jazz




Source: Demainlegrandsoir.org