Mai 7, 2021
Par CQFD
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« Animal, on est mal / Et si on ne se conduit pas bien / On revivra peut-ĂȘtre dans la peau d’un humain Â» (GĂ©rard Manset)

« Au fond de ma rĂ©volte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligĂ©es aux bĂȘtes Â», Ă©crivait Louise Michel dans son autobiographie [1]. Ajoutant : « J’aurais voulu que l’animal se vengeĂąt, que le chien mordĂźt celui qui l’assommait de coups, que le cheval saignant sous le fouet renversĂąt son bourreau ; mais toujours la bĂȘte muette subit son sort avec la rĂ©signation des races domptĂ©es. Quelle pitiĂ© que la bĂȘte  ! Â»

Quand on Ă©voque Louise Michel, ce n’est gĂ©nĂ©ralement pourtant pas cette dimension-lĂ  qui ressort. On dit la flamboyante combattante de la Commune, l’infatigable institutrice militante, la fĂ©ministe prĂ©coce… Mais la partisane de la cause animale ? Rarement. Comme si l’on ne pouvait avoir Ă©tĂ© astre crĂ©pitant de l’insurrection sociale et partisane de ce combat autre, celui visant Ă  dĂ©fendre les droits et l’existence de nos compagnons Ă  poils et Ă  plumes (et Ă  Ă©cailles). Ou plutĂŽt : comme si cela passait forcĂ©ment au second plan.

C’est en tout cas l’un des grands mĂ©rites du recueil de textes Cause animale, luttes sociales [2] tout rĂ©cemment sorti par les belles Ă©ditions du Passager clandestin. Il rappelle en effet que les militants libertaires et anarchistes des premiers temps Ă©taient souvent impliquĂ©s dans ces luttes « animalistes Â». On y croise le gĂ©ographe ÉlisĂ©e Reclus parlant de son rĂ©gime alimentaire non carnĂ©, l’acide romancier Octave Mirbeau s’écriant « HĂątons-nous donc de travailler au bonheur des bĂȘtes  ! Â» ou mĂȘme LĂ©on TolstoĂŻ dĂ©nonçant cette chasse qu’il a tant pratiquĂ©e mais voit dĂ©sormais comme un Â« plaisir cruel Â», tous rĂ©solus Ă  « porter la voix des animaux dans les luttes sociales Â», ainsi que le rĂ©sume la prĂ©face.

Et cette idĂ©e de porter la voix des animaux au sein de combats plus « humains Â» nous semble relever de l’évidence. C’est mĂȘme avec cette image en tĂȘte qu’on a dĂ©cidĂ© de lancer ce dossier et de le titrer « Demain les bĂȘtes Â», comme une prophĂ©tie optimiste. Si Ă  CQFD on ne compte officiellement aucun vĂ©gan (juste deux vĂ©gĂ©tariens), si nous ne portons pas le combat antispĂ©ciste dans nos colonnes, on avait depuis longtemps l’envie de creuser la question de notre rapport aux animaux, qu’ils soient sauvages ou d’élevage, afin d’ouvrir des pistes dans notre apprĂ©hension du monde et de son dĂ©litement.

Dont acte.

Évidemment, c’est une question Ă©minemment complexe. Et on n’a pas forcĂ©ment tous la mĂȘme sensibilitĂ© sur la question Ă  la rĂ©daction. On pense en revanche que l’animal, au sens large, a beaucoup Ă  nous apprendre. Qu’il faut commencer par cette attention et ce dialogue avant de tisser autre chose avec lui. Et qu’il est vital de ne pas dĂ©connecter la question animale de l’environnement naturel et social dans lequel elle s’inscrit, tant son sort est voisin du nĂŽtre et tant les luttes pour enrayer la saignĂ©e en matiĂšre de biodiversitĂ© semblent forcĂ©ment passer par la case anticapitaliste. Une approche qui pendant longtemps n’a pas Ă©tĂ© vue comme Ă©vidente, rappelle l’historien Éric Baratay dans l’entretien qu’il nous a accordĂ© [lire pp. II & III] : « Comme si penser aux animaux et faire des ponts avec d’autres dominĂ©s, c’était mĂ©prisant. Â»

Ceci dit, il semble que le regard posĂ© sur l’animal se dĂ©centre ces derniers temps, notamment grĂące aux travaux d’éthologues et de philosophes comme Vinciane Despret ou Baptiste Morizot, venus dynamiter notre rapport au vivant et notre tendance Ă  nous focaliser sur un seul point : notre foutu nombril humain. La premiĂšre s’applique Ă  enrichir notre comprĂ©hension des comportements animaliers, interrogeant par exemple le rapport des emplumĂ©s au territoire dans son livre Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019). Le second a notamment publiĂ© Sur la piste animale (2018), qui saute du loup Ă  l’ours et appelle Ă  poser un regard curieux et prolongĂ© sur la faune et la flore. L’enjeu ? Pas des moindres puisqu’il s’agit de redĂ©finir nos relations aux bĂȘtes et Ă©crire ensemble une Â« carte des vivants [3] Â» qui fasse la part belle Ă  la coopĂ©ration et Ă  la cohabitation interespĂšces. Soit ce que propose Ă  sa maniĂšre l’association Je suis la piste, qu’on a suivie dans la forĂȘt pĂ©rigourdine en quĂȘte « d’empreintes, crottes et autres brisĂ©es Â» [p. IV].

Autre piste privilĂ©giĂ©e dans ce dossier, celle de la coexistence au quotidien avec les animaux. Et notamment dans le travail. C’est ainsi qu’on a donnĂ© la parole Ă  trois Ă©leveuses d’une ferme collective de Haute-Vienne qui, entre vaches, chĂšvres et cochons, cherchent Ă  pratiquer un Ă©levage le plus respectueux possible du bien-ĂȘtre animal, sans pour autant Ă©luder l’épineuse question de l’abattoir final [pp. VI & VII]. Dans ces pages, vous croiserez aussi Iouki et NoĂ©mie, cheval de trait de son Ă©tat pour le premier, ouvriĂšre agricole pour la seconde, laquelle rĂ©sume leur relation ainsi : « Ce n’est pas un animal de compagnie, c’est un compagnon de travail, de vie. Â» [p. X]. Quant Ă  RaĂșl GuillĂ©n, ouvrier apicole, il nous invite Ă  admirer la complexitĂ© des ruches et de son mĂ©tier, qui Ă©chappe encore en partie Ă  l’industrialisation ayant fait tant de mal au vivant [p. VIII].

Et puis, last but not least, il y a dans notre rapport Ă  l’animal et plus largement Ă  la nature sauvage une forme d’enchantement et d’ouverture des possibles qu’on peine Ă  transcrire en mots. Coup de bol, l’inspirĂ© ÉlisĂ©e Reclus, encore lui, en a bien rĂ©sumĂ© l’idĂ©e : « LĂ  oĂč le sol s’est enlaidi, lĂ  oĂč toute poĂ©sie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilitĂ© s’emparent des Ăąmes et les disposent Ă  la torpeur et Ă  la mort. Â» VoilĂ  donc l’horizon : repeupler la nature et nos cerveaux sous peine de vaciller sous une chape de bĂ©ton – au propre comme au figurĂ©. Et c’est bien Ă  cette dimension qu’invite Corinne Morel Darleux dans son article intitulĂ© « De l’émerveillement Ă  la lutte Â» [p. IX], qui appelle Ă  s’inspirer des imaginaires animaux pour redonner du souffle aux luttes en cours. Alors qu’est lancĂ©e une belle campagne d’actions contre l’artificialisation du vivant, intitulĂ©e Les SoulĂšvements de la terre, et qui, on l’espĂšre, devrait secouer le reste de l’annĂ©e 2021, il n’est pas encore temps de faire le deuil de ces mondes partagĂ©s et des animaux qui les peuplent. « Ces derniers temps, la “nature” a eu une force mobilisatrice extraordinaire Â», s’enthousiasmait Vinciane Despret dans un entretien Ă  la revue Mouvement [4]. Et si ce n’était qu’un dĂ©but ?

Dossier coordonnĂ© par Émilien Bernard, Antoine Souquet & Margaux Wartelle


Illustration de LĂ©mi



- Ce texte est l’introduction du dossier “Demain les bĂȘtes !”, publiĂ© dans le numĂ©ro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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La une du numéro 198 en PDF



Source: Cqfd-journal.org