Partout dans le monde, des États-Unis au BrĂ©sil en passant par l’Inde, l’Italie ou la Hongrie, la question du fascisme est revenue au premier plan. Non pas simplement en raison de la progression – ou des victoires Ă©lectorales – d’organisations d’extrĂȘme droite, mais aussi du fait d’indĂ©niables poussĂ©es autoritaires et d’une accĂ©lĂ©ration des politiques de destruction des droits des travailleurs·ses, couplĂ©es Ă  la montĂ©e des nationalismes identitaires et Ă  des processus de radicalisation/lĂ©gitimation du racisme.

Cette dynamique est particuliĂšrement visible en France depuis quelques annĂ©es : qu’on pense au durcissement de la rĂ©pression policiĂšre et judiciaire (contre les migrant·e·s, les quartiers d’immigration et les mobilisations sociales), au caractĂšre systĂ©matique (et systĂ©matiquement impuni) des violences policiĂšres et Ă  l’impossibilitĂ© mĂȘme pour le pouvoir de reconnaĂźtre leur existence, ou encore Ă  la banalisation mĂ©diatique et politique de l’islamophobie, jusqu’au plus haut sommet de l’État comme on l’observe avec l’actuel pseudo-dĂ©bat sur le « sĂ©paratisme Â».

Ugo Palheta propose dans cet article des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion sur le fascisme (d’hier et d’aujourd’hui), sur les processus de fascisation et sur l’antifascisme nĂ©cessaire, en espĂ©rant que cela puisse contribuer Ă  une comprĂ©hension commune des batailles prĂ©sentes et Ă  venir. 

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1 – Du fascisme

Le fascisme peut ĂȘtre dĂ©fini classiquement Ă  la fois comme idĂ©ologie, comme mouvement et comme rĂ©gime.

Il dĂ©signe ainsi en premier lieu un projet politique de « rĂ©gĂ©nĂ©ration Â» d’une communautĂ© imaginaire – en gĂ©nĂ©ral la nation[1] – supposant une vaste opĂ©ration de purification, autrement dit la destruction de tout ce qui, du point de vue fasciste, ferait obstacle Ă  son homogĂ©nĂ©itĂ© fantasmĂ©e, entraverait son unitĂ© chimĂ©rique, l’éloignerait de son essence imaginaire et dissoudrait son identitĂ© profonde.

En tant que mouvement, le fascisme se dĂ©veloppe et gagne une large audience en se prĂ©sentant comme une force capable de dĂ©fier le « systĂšme Â» mais aussi de rĂ©tablir « la loi et l’ordre Â» ; c’est cette dimension profondĂ©ment contradictoire de rĂ©volte rĂ©actionnaire, mĂ©lange explosif de fausse subversion et d’ultra-conservatisme, qui lui permet de sĂ©duire des couches sociales dont les aspirations et les intĂ©rĂȘts sont fondamentalement antagonistes.

Quand le fascisme parvient Ă  conquĂ©rir le pouvoir et Ă  se muer en rĂ©gime (ou plus prĂ©cisĂ©ment en État d’exception). il tend toujours Ă  perpĂ©tuer l’ordre social – et ce malgrĂ© ses prĂ©tentions « anti-systĂšme Â», et parfois mĂȘme « rĂ©volutionnaires Â».

Cette dĂ©finition permet d’établir une continuitĂ© entre le fascisme historique, celui de l’entre-deux-guerres, et ce qu’on nommera ici le nĂ©ofascisme, c’est-Ă -dire le fascisme de notre temps. Comme on le verra plus loin, affirmer une telle continuitĂ© n’implique pas de se montrer aveugle aux diffĂ©rences de contextes.

2 – Crise d’hĂ©gĂ©monie (1)

Si son ascension suppose s’opĂšre sur fond de crise structurelle du capitalisme, d’instabilitĂ© Ă©conomique, de frustrations populaires, d’approfondissement des antagonismes sociaux (de classe, de race et de genre) et de panique identitaire, le fascisme n’est Ă  l’ordre du jour que lorsque la crise politique atteint un tel niveau d’intensitĂ© qu’elle devient insurmontable dans le cadre des formes Ă©tablies de la domination politique, ou dit autrement quand il n’est plus possible pour la classe dominante de garantir la stabilitĂ© de l’ordre social et politique par les moyens ordinaires associĂ©s Ă  la dĂ©mocratie libĂ©rale et par un simple renouvellement de son personnel politique.

Il s’agit lĂ  de ce que Gramsci nommait crise d’hĂ©gĂ©monie (ou « crise organique Â»), dont la composante centrale est l’incapacitĂ© croissante de la bourgeoisie Ă  imposer sa domination politique par la fabrication d’un consentement majoritaire Ă  l’ordre des choses, c’est-Ă -dire sans une Ă©lĂ©vation importante du degrĂ© de coercition physique. Dans la mesure oĂč l’élĂ©ment fondamental qui caractĂ©rise cette crise n’est pas la montĂ©e impĂ©tueuse des luttes populaires, et encore moins un soulĂšvement qui crĂ©erait des fissures profondes au sein de l’État capitaliste, ce type de crise politique ne saurait ĂȘtre caractĂ©risĂ© comme crise rĂ©volutionnaire, mĂȘme si la crise d’hĂ©gĂ©monie peut, sous certaines conditions, dĂ©boucher sur une situation de type de rĂ©volutionnaire ou prĂ©-rĂ©volutionnaire.

Une telle incapacitĂ© procĂšde en particulier d’un affaiblissement des liens entre reprĂ©sentants et reprĂ©sentĂ©s, ou plus prĂ©cisĂ©ment des mĂ©diations entre pouvoir politique et citoyens. Dans le cas du nĂ©ofascisme, cet affaiblissement se traduit par le dĂ©clin des organisations de masse traditionnelles (partis politiques, syndicats, associations), sans lesquelles la « sociĂ©tĂ© civile Â» n’est guĂšre qu’un slogan Ă©lectoral (pensons aux fameuses « personnalitĂ©s issues de la sociĂ©tĂ© civile Â»), favorise l’atomisation des individus et les condamne ainsi Ă  l’impuissance, rendant ces derniers disponibles pour de nouveaux affects politiques, de nouvelles formes d’enrĂŽlement et de nouveaux modes d’action. Or cet affaiblissement, qui rend largement superflu pour les nĂ©ofascistes la formation de milices de masse, est le produit mĂȘme des politiques bourgeoises et de la crise sociale qu’elles ne peuvent manquer d’engendrer.

3 – Crise d’hĂ©gĂ©monie (2)

Dans le cas du fascisme de notre temps (nĂ©ofascisme), il est Ă©vident que ce sont les effets cumulĂ©s des politiques menĂ©es depuis les annĂ©es 1980 dans le cadre du « nĂ©olibĂ©ralisme Â», cette rĂ©ponse des bourgeoisies occidentales Ă  la poussĂ©e rĂ©volutionnaire des annĂ©es 1968, qui ont abouti partout – Ă  des rythmes inĂ©gaux selon les pays – Ă  des formes plus ou moins aiguĂ«s de crise politique (taux d’abstention croissants, effritement progressif ou effondrement brutal des partis de pouvoir, etc.), crĂ©ant les conditions d’une dynamique fasciste.

En lançant une offensive contre le mouvement ouvrier organisĂ©, en brisant mĂ©thodiquement tous les fondements du « compromis social Â» d’aprĂšs-guerre, qui dĂ©pendait d’un certain rapport entre les classes (une bourgeoisie relativement affaiblie et une classe ouvriĂšre organisĂ©e et mobilisĂ©e), la classe dominante s’est rendue progressivement incapable de bĂątir un bloc social composite et hĂ©gĂ©monique. À cela doit ĂȘtre ajoutĂ© la trĂšs forte instabilitĂ© de l’économie mondiale et les difficultĂ©s rencontrĂ©es par les Ă©conomies nationales, qui affaiblissent profondĂ©ment et durablement le crĂ©dit que les populations peuvent accorder aux classes dirigeantes et leur confiance dans le systĂšme Ă©conomique.

4 – Crise d’hĂ©gĂ©monie (3)

Dans la mesure oĂč l’offensive nĂ©olibĂ©rale a rendu plus difficile la mobilisation sur les lieux de travail – en particulier sous la forme de la grĂšve – en affaiblissant les syndicats et en accroissant la prĂ©caritĂ©, cette dĂ©saffection tend de plus en plus Ă  s’exprimer ailleurs et autrement, sous diffĂ©rentes formes :

– Une abstention Ă©lectorale croissante partout (mĂȘme si elle se rĂ©duit parfois lorsque telle ou telle Ă©lection s’avĂšre plus polarisĂ©e) et atteignant des niveaux souvent jamais vus auparavant ;

– Un dĂ©clin – progressif ou brutal – d’une part importante des partis institutionnels dominants (ou l’apparition en leur sein de mouvements et de figures nouvelles, tels que le Tea Party et Trump dans le cas du Parti RĂ©publicain aux États-Unis) ;

– L’émergence de nouveaux mouvements politiques ou la montĂ©e de forces autrefois marginales ;

– L’éclosion de mouvements sociaux se dĂ©veloppant hors des cadres traditionnels, c’est-Ă -dire pour l’essentiel hors du mouvement ouvrier organisĂ© (ce qui ne veut pas dire sans aucun lien avec la gauche politique et les syndicats).

Les nĂ©ofascistes parviennent, dans certains contextes nationaux, Ă  s’insĂ©rer dans de vastes mouvements sociaux (BrĂ©sil) ou Ă  susciter eux-mĂȘmes des mobilisations de masse (Inde) ; il arrive Ă©galement que leurs idĂ©es imprĂšgnent certaines franges de ces mouvements. Pour autant, cela ne suffit pas en gĂ©nĂ©ral pour que les organisations nĂ©ofascistes se muent en mouvements militants de masse, du moins Ă  ce stade, et les luttes extra-parlementaires tendent davantage vers les idĂ©es d’émancipation sociale et politique (anticapitalisme, antiracisme, fĂ©minisme, etc.), que vers le nĂ©ofascisme. Bien que dĂ©pourvues de cohĂ©sion stratĂ©gique et d’un horizon politique commun, parfois mĂȘme de revendications unifiĂ©es, ces mobilisations pointent gĂ©nĂ©ralement vers l’objectif d’une rupture avec l’ordre social et font exister concrĂštement la possibilitĂ© d’une bifurcation Ă©mancipatrice.

Dans tous les cas, l’ordre politique se trouve profondĂ©ment dĂ©stabilisĂ©. Or, c’est Ă  l’évidence dans ce type de situation que les mouvements fascistes peuvent apparaĂźtre – pour diffĂ©rents groupes sociaux et pour des raisons contradictoires – Ă  la fois comme une rĂ©ponse essentiellement Ă©lectorale (Ă  ce stade du moins) au dĂ©clin de la capacitĂ© hĂ©gĂ©monique des classes dominantes et comme une alternative au jeu politique traditionnel.

5 – Crise de l’alternative

Contrairement Ă  une idĂ©e reçue (dans une partie de la gauche), le fascisme  n’est pas une simple rĂ©ponse dĂ©sespĂ©rĂ©e de la bourgeoisie Ă  une menace rĂ©volutionnaire imminente mais l’expression d’une crise de l’alternative Ă  l’ordre existant et d’une mise en Ă©chec des forces contre-hĂ©gĂ©moniques. S’il est vrai que les fascistes mobilisent la peur (rĂ©elle ou non) de la gauche et des mouvements sociaux, c’est bien l’incapacitĂ© de la classe exploitĂ©e (prolĂ©tariat) et des groupes opprimĂ©s Ă  se constituer en sujet politique rĂ©volutionnaire, et Ă  engager une expĂ©rience de transformation sociale (mĂȘme limitĂ©e), qui permet Ă  l’extrĂȘme droite d’apparaĂźtre comme une alternative politique et de gagner l’adhĂ©sion de groupes sociaux trĂšs divers.

Dans la situation prĂ©sente, comme durant l’entre-deux-guerres, affronter le danger fasciste suppose non seulement de mener des luttes dĂ©fensives contre le durcissement autoritaire, les politiques anti-migratoires, le dĂ©veloppement des idĂ©es racistes, etc., mais aussi (et plus profondĂ©ment) que les subalternes – exploité·es et opprimé·es – parviennent Ă  s’unifier politiquement autour d’un projet de rupture avec l’ordre social et Ă  se saisir de l’opportunitĂ© que constitue la crise d’hĂ©gĂ©monie.

6 – Les deux moments de la dynamique fasciste

Dans le premier stade de son accumulation de forces, le fascisme cherche Ă  donner un tour subversif Ă  sa propagande et Ă  se prĂ©senter comme une rĂ©volte contre l’ordre existant. Il procĂšde en contestant Ă  la fois les reprĂ©sentants politiques traditionnels des classes dominantes (les droites) et des classes dominĂ©es (les gauches), tous rendus coupables de contribuer Ă  la dĂ©sintĂ©gration dĂ©mographique et culturelle de la « Nation Â» (conçue de maniĂšre fantasmagorique comme une essence plus ou moins immuable) : les premiers favoriseraient le « mondialisme d’en haut Â» (pour reprendre les mots de Marine Le Pen), celui de la finance « cosmopolite Â» ou « apatride Â» (avec les relents antisĂ©mites que charrient immanquablement de telles expressions), tandis que les seconds alimenteraient le « mondialisme d’en bas Â», celui des migrant·es et des minoritĂ©s raciales (avec lĂ  toute la palette de la xĂ©nophobie traditionnelle et inhĂ©rente Ă  l’extrĂȘme droite).

En faisant de la « Nation Â» la solution face Ă  des mĂ©faits – crise Ă©conomique, chĂŽmage, « insĂ©curitĂ© Â», etc. – invariablement attribuĂ©s Ă  ce qui lui est rĂ©putĂ© Ă©tranger (en particulier tout ce qui touche – de prĂšs ou de trĂšs loin – Ă  l’immigration), le fascisme prĂ©tend s’ériger en force « anti-systĂšme Â» et constituer une « troisiĂšme voie Â» : ni droite ni gauche, ni capitalisme ni socialisme. La banqueroute de la droite et les trahisons de la gauche donnent du crĂ©dit Ă  l’idĂ©al fasciste d’une dissolution des clivages politiques et des antagonismes sociaux dans une « Nation Â» enfin « rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e Â» parce qu’unifiĂ©e politiquement (en rĂ©alitĂ© mise sous la coupe des fascistes), unanime idĂ©ologiquement (c’est-Ă -dire privĂ©e de tout moyen d’exprimer publiquement une quelconque forme de contestation) et « purifiĂ©e Â» ethno-racialement (autrement dit dĂ©barrassĂ©e des groupes considĂ©rĂ©s comme intrinsĂšquement « allogĂšnes Â» et « inassimilables Â», « infĂ©rieurs Â» mais « dangereux Â»).

Reste que, dans un second temps, passĂ© ce qu’on pourrait nommer son moment « plĂ©bĂ©ien Â» ou « anti-bourgeois Â» (caractĂšre auquel le fascisme ne renonce jamais totalement, au moins en discours, ce qui fait l’une de ses spĂ©cificitĂ©s), les dirigeants fascistes aspirent Ă  nouer une alliance avec des reprĂ©sentants de la bourgeoisie – gĂ©nĂ©ralement par la mĂ©diation de partis ou de dirigeants politiques bourgeois – pour sceller leur accĂšs au pouvoir, utiliser l’État Ă  leur profit (pour des buts politiques mais aussi Ă  des fins d’enrichissement personnel, comme l’ont montrĂ© toutes les expĂ©riences fascistes et comme l’illustrent rĂ©guliĂšrement les condamnations judiciaires de reprĂ©sentants d’extrĂȘme droite pour dĂ©tournement de fonds publics), tout en promettant au capital l’anĂ©antissement de toute opposition. Des prĂ©tentions initiales Ă  une « troisiĂšme voie Â» ne reste rien, le fascisme ne proposant pas autre chose que de faire fonctionner le capitalisme sous le rĂ©gime de la tyrannie.

7 â€“ Fascisme et crise des rapports d’oppression

La crise de l’ordre social se prĂ©sente aussi comme crise des rapports d’oppression, dimension particuliĂšrement aigĂŒe dans le cas du fascisme contemporain (nĂ©ofascisme). La perpĂ©tuation de la domination blanche et de l’oppression des femmes comme des minoritĂ©s de genre se trouve en effet dĂ©stabilisĂ©e voire mise en pĂ©ril par la montĂ©e, Ă  l’échelle mondiale (quoique trĂšs inĂ©gale selon les pays), des mouvements antiracistes, fĂ©ministes et LGBTQI. En s’organisant collectivement, en se rĂ©voltant respectivement contre l’ordre raciste et hĂ©tĂ©ro-patriarcal, en parlant d’une voix propre, les non-Blanc·he·s, les femmes et les minoritĂ©s de genre se constituent toujours davantage en sujets politiques autonomes (ce qui n’empĂȘche nullement les divisions, en particulier si manque une force politique capable d’unifier les groupes subalternes).

Ce processus ne peut manquer, en rĂ©action, de susciter des radicalisations raciste et masculiniste, qui se dĂ©ploient sous des formes et dans des directions variĂ©es mais trouvent leur pleine cohĂ©rence politique dans le projet fasciste. Celui-ci articule en effet la reprĂ©sentation dĂ©lirante d’un retournement en cours ou dĂ©jĂ  advenu des rapports de domination (avec ces mythologies variĂ©es que constituent la « domination juive Â», le « grand remplacement Â», la « colonisation Ă  l’envers Â», le « racisme anti-blancs Â», la « fĂ©minisation de la sociĂ©tĂ© Â», etc.) Ă  la volontĂ© fanatique des groupes oppresseurs de maintenir, quoi qu’il en coĂ»te, leur domination.

Si les extrĂȘmes droites s’opposent partout aux mouvements et aux discours fĂ©ministes, si elles ne rompent jamais avec une conception essentialiste des rĂŽles de genre, elles peuvent Ă  l’occasion, selon les besoins politiques et les contextes nationaux, adopter une rhĂ©torique de dĂ©fense des droits des femmes et des minoritĂ©s sexuelles. Elles vont alors jusqu’à mettre en sourdine certaines de leurs positions traditionnelles (interdiction de l’avortement, criminalisation de l’homosexualitĂ©, etc.), pour enrichir la gamme des discours nationalistes de nouvelles tonalitĂ©s : ainsi rendra-t-on les « Ă©trangers Â»[2] responsables des violences subies par les femmes et les homosexuel·le·s. FĂ©mo-nationalisme et homo-nationalisme permettent ainsi de viser de nouveaux segments de l’électorat, de gagner en respectabilitĂ© politique, et au passage de dĂ©tourner de toute critique systĂ©mique de l’hĂ©tĂ©ro-patriarcat.

8 – Fascisme, nature et crise environnementale

La crise de l’ordre existant n’est pas simplement Ă©conomique, sociale et politique. Elle se prĂ©sente Ă©galement, notamment du fait du basculement climatique en cours, comme crise environnementale.

Le nĂ©ofascisme apparaĂźt pour le moment divisĂ© par les phĂ©nomĂšnes morbides associĂ©s au capitalocĂšne. Une grande partie des mouvements, idĂ©ologues et dirigeants nĂ©ofascistes minimisent notamment le rĂ©chauffement climatique (voire le nient purement et simplement), plaidant pour une intensification de l’extractivisme (carbo-fascisme). À l’inverse, certains courants que l’on peut qualifier d’éco-fascistes prĂ©tendent constituer une rĂ©ponse Ă  la crise environnementale mais ne font guĂšre que raviver et maquiller en « Ă©cologie Â» les vieilles idĂ©ologies rĂ©actionnaires de l’ordre naturel, toujours associĂ©es aux idĂ©es de rĂŽles et de hiĂ©rarchies traditionnels (de genre notamment), mais aussi de communautĂ©s organiques fermĂ©es (au nom de la « puretĂ© de la race Â» ou au prĂ©texte de l’« incompatibilitĂ© des cultures Â»). De mĂȘme utilisent-ils bien souvent l’urgence du dĂ©sastre pour en appeler Ă  des solutions ultra-autoritaires (Ă©co-dictatures) et racistes (leur nĂ©o-malthusianisme justifiant presque toujours pour eux une rĂ©pression accrue des migrant·es et un empĂȘchement quasi-total des migrations).

Si les seconds demeurent largement minoritaires par rapport aux premiers et ne constituent pas des courants politiques de masse, leurs idĂ©es se dĂ©veloppent indĂ©niablement jusqu’à imprĂ©gner le sens commun nĂ©ofasciste, si bien qu’émerge une Ă©cologie identitaire et que les luttes environnementales deviennent un terrain de lutte crucial pour les antifascistes.  Ce clivage renvoie en outre Ă  une tension intrinsĂšque au fascisme « classique Â», entre un hyper-modernisme qui exalte la grande industrie et la technique comme marqueurs et leviers de puissance nationale (Ă©conomique et militaire), et un anti-modernisme qui idĂ©alise la terre et la nature comme foyers de valeurs authentiques avec lesquelles la Nation devrait renouer pour retrouver son essence.

9 – Fascisme et ordre social

Si le fascisme veut apparaĂźtre comme alternative Ă  l’ordre existant (et y parvient au moins en partie), s’il va bien souvent jusqu’à se prĂ©senter comme « rĂ©volution Â» (nationale), il constitue non simplement la roue de secours de l’état actuel des choses, mais le moyen de supprimer toute opposition au capitalisme Ă©cocide, racial et patriarcal ; autrement dit une authentique contre-rĂ©volution.

À moins de prendre au mot – et ainsi de valider – ses prĂ©tentions Ă  se tenir du cĂŽtĂ© des « petits Â» ou des « sans grades Â», Ă  mobiliser le « peuple Â» et Ă  constituer un programme de transformation sociale qui lui serait favorable, ou Ă  moins d’adopter une dĂ©finition purement formelle/institutionnelle du concept de « rĂ©volution Â» (devenant simple synonyme de changement de rĂ©gime), le fascisme ne saurait ainsi en aucune maniĂšre ĂȘtre dĂ©crit comme « rĂ©volutionnaire Â» : toute son idĂ©ologie et toute sa pratique de pouvoir tend au contraire vers la consolidation et le renforcement, par des mĂ©thodes criminelles, des rapports d’exploitation et d’oppression.

Plus profondĂ©ment, le projet fasciste consiste Ă  intensifier ces rapports de maniĂšre Ă  produire un corps social extrĂȘmement hiĂ©rarchisĂ© (du point de vue de la classe et du genre), normalisĂ© (du point de vue des sexualitĂ©s et des identitĂ©s de genre) et homogĂ©nĂ©isĂ© (du point de vue ethno-racial). L’enfermement et le crime de masse (gĂ©nocide) n’est donc nullement une consĂ©quence fortuite mais une potentialitĂ© inhĂ©rente au fascisme.

10 â€“ Fascisme et mouvements sociaux

Pour autant, le fascisme se situe dans un rapport ambivalent vis-Ă -vis des mouvements sociaux. Dans la mesure oĂč son succĂšs dĂ©pend de sa capacitĂ© Ă  apparaĂźtre comme une force « anti-systĂšme Â», il ne peut se contenter d’une opposition frontale aux mouvements de contestation et aux gauches. Ainsi les fascismes – « classiques Â» ou actuels – ne cessent-t-il d’emprunter une partie de leur rhĂ©torique Ă  ces mouvements pour façonner une synthĂšse politique et culturelle puissante.

Trois tactiques principales sont employĂ©es en ce sens :

– soit la reprise partielle d’élĂ©ments de discours critique et programmatique, mais privĂ©e de toute dimension systĂ©mique et de toute visĂ©e rĂ©volutionnaire. Le capitalisme n’est par exemple pas critiquĂ© dans ses fondements, c’est-Ă -dire en tant qu’il repose sur un rapport d’exploitation (capital/travail), suppose la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production ainsi qu’une coordination par le marchĂ©, mais uniquement dans son caractĂšre mondialisĂ© ou financiarisĂ© (ce qui permet, comme on l’a dit plus haut, de jouer sur de vieilles tonalitĂ©s antisĂ©mites du discours fasciste classique, qui a toujours son attrait dans certaines franges de la population). On comprend de ce point de vue que la critique du libre-Ă©change, et encore davantage l’appel au « protectionnisme Â», ont toutes les chances, s’ils ne sont pas reliĂ©s de maniĂšre cohĂ©rente Ă  l’objectif d’une rupture avec le capitalisme, de renforcer idĂ©ologiquement l’extrĂȘme droite.

– soit le dĂ©tournement de la rhĂ©torique des gauches et des mouvements sociaux pour en faire une arme contre les « Ă©trangers Â», c’est-Ă -dire en fait contre les minoritĂ©s raciales. C’est la logique du fĂ©mo-nationalisme et de l’homo-nationalisme Ă©voquĂ©e plus haut, mais aussi de la dĂ©fense « nationaliste Â» de la laĂŻcitĂ© : alors que l’extrĂȘme droite s’est opposĂ© tout au long de son histoire aux droits des femmes et des LGBTQI ou au principe de la laĂŻcitĂ©, certains de ses courants (notamment la direction actuelle du FN/RN) s’en prĂ©tendent maintenant les meilleurs dĂ©fenseurs, ce qui dans le dernier cas a supposĂ© une redĂ©finition complĂšte ou plutĂŽt une « falsification Â» de la laĂŻcitĂ©.

– soit le renversement de la critique fĂ©ministe ou antiraciste, en prĂ©tendant que les opprimé·es seraient devenus les oppresseurs. Ainsi un idĂ©ologue en voie de fascisation accĂ©lĂ©rĂ©e a-t-il pu affirmer rĂ©cemment la chose suivante : « Nous sommes dans un rĂ©gime communautariste et racialiste anti-blanc, autrement dit un apartheid inversĂ© Â» (Michel Onfray). De mĂȘme voit-on rĂ©guliĂšrement Éric Zemmour ou Alain Soral affirmer que les hommes seraient aujourd’hui dominĂ©s par les femmes, et ainsi empĂȘchĂ©s de rĂ©aliser leur essence dominatrice. Ce type de discours est le meilleur moyen pour appeler sans le dire tout Ă  fait explicitement Ă  une opĂ©ration suprĂ©maciste de « reconquĂȘte Â», c’est-Ă -dire d’affirmation blanche ou masculine.

11 – Fascisme et dĂ©mocratie libĂ©rale

Les rĂ©gimes libĂ©ral et fasciste ne s’opposent pas comme s’opposeraient la dĂ©mocratie et la domination. Dans les deux cas est obtenue la soumission des prolĂ©taires, des femmes et des minoritĂ©s ; dans les deux cas se dĂ©ploient et se perpĂ©tuent des rapports imbriquĂ©s d’exploitation et de domination, et toute une sĂ©rie de violences associĂ©es inĂ©vitablement et structurellement Ă  ces rapports ; dans les deux cas se maintient la dictature du capital sur l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Il s’agit en rĂ©alitĂ© de deux formes distinctes prises par la domination politique bourgeoise, autrement dit de deux mĂ©thodes diffĂ©rentes Ă  travers lesquelles on parvient Ă  soumettre les groupes subalternes et Ă  les empĂȘcher d’engager une action de transformation rĂ©volutionnaire.

Le passage aux mĂ©thodes fascistes est toujours prĂ©cĂ©dĂ© par un ensemble de renoncements, par la classe dominante elle-mĂȘme, Ă  certaines dimensions fondamentales de la dĂ©mocratie libĂ©rale. Les arĂšnes parlementaires sont de plus en plus marginalisĂ©es et contournĂ©es, Ă  mesure que le pouvoir lĂ©gislatif est accaparĂ© par l’exĂ©cutif et que les mĂ©thodes de gouvernement deviennent de plus en plus autoritaires (dĂ©crets-lois, ordonnances, etc.). Mais cette phase de transition entre dĂ©mocratie libĂ©rale et fascisme passe surtout par la limitation croissante des libertĂ©s d’organisation, de rĂ©union et d’expression, ou encore du droit de grĂšve.

C’est sans grande proclamation que s’opĂšre le durcissement autoritaire, qui fait reposer de plus en plus le pouvoir politique sur le soutien et la loyautĂ© des appareils rĂ©pressifs d’État, l’entraĂźnant dans une spirale anti-dĂ©mocratique : quadrillage sĂ©curitaire de plus en plus serrĂ© des quartiers populaires et d’immigration ; manifestations interdites, empĂȘchĂ©es ou durement rĂ©primĂ©es ; arrestations prĂ©ventives et arbitraires ; jugements expĂ©ditifs de manifestant·es et usage croissant des peines de prison ; licenciements de plus en plus frĂ©quents de grĂ©vistes ; rĂ©duction du pĂ©rimĂštre et des possibilitĂ©s de l’action syndicale, etc.

Affirmer que l’opposition entre dĂ©mocratie libĂ©rale et fascisme se situe entre des formes politiques de la domination bourgeoise, ne signifie en rien que l’antifascisme, les mouvements sociaux et les gauches devraient se montrer indiffĂ©rents au dĂ©clin des libertĂ©s publiques et des droits dĂ©mocratiques. DĂ©fendre ces libertĂ©s et ces droits, ce n’est pas semer l’illusion d’un État ou d’une RĂ©publique conçus comme arbitres neutres des antagonismes sociaux ; c’est dĂ©fendre l’une des principales conquĂȘtes des classes populaires au cours des 19e et 20e siĂšcles, Ă  savoir le droit des exploité·es et des opprimé·es Ă  s’organiser et Ă  se mobiliser pour dĂ©fendre leurs conditions de travail et d’existence fondamentales ; base incontournable pour le dĂ©veloppement d’une conscience de classe, fĂ©ministe et antiraciste. Mais c’est Ă©galement s’affirmer comme alternative Ă  la dĂ©-dĂ©mocratisation que constitue, dans son projet mĂȘme, le nĂ©olibĂ©ralisme.

12 â€“ Fascisme et dĂ©mocratie libĂ©rale (2)

Le fascisme procĂšde spĂ©cifiquement par l’écrasement de toute forme de contestation, que celle-ci soit rĂ©volutionnaire ou rĂ©formiste, radicale ou modĂ©rĂ©e, globale ou partielle. Partout oĂč le fascisme devient pratique de pouvoir, c’est-Ă -dire rĂ©gime politique, il ne reste plus rien ou presque au bout de quelques annĂ©es, et parfois de quelques mois, de la gauche politique, du mouvement syndical ou encore des formes d’organisation des minoritĂ©s, c’est-Ă -dire de toute forme stable, durable et cristallisĂ©e de rĂ©sistance.

LĂ  oĂč le rĂ©gime libĂ©ral tend Ă  tromper les subalternes en cooptant une partie de ses reprĂ©sentants, en incorporant certaines de leurs organisations dans le cadre de coalitions (en tant que partenaire mineur, n’ayant pas voix au chapitre) ou de nĂ©gociations (prĂ©tendu « dialogue social Â» dans lequel les syndicats ou associations jouent le rĂŽle de faire-valoir), voire en intĂ©grant certaines de leurs revendications, le fascisme aspire Ă  dĂ©truire toute forme d’organisation inassimilable dans l’État fasciste et Ă  dĂ©raciner jusqu’à l’aspiration mĂȘme Ă  s’organiser collectivement hors des cadres organisationnels fascistes ou fascisĂ©s. Le fascisme se prĂ©sente en ce sens comme la forme politique que prend la destruction presque complĂšte de la capacitĂ© d’auto-dĂ©fense des subalternes – ou sa rĂ©duction Ă  des formes de rĂ©sistance molĂ©culaires, passives ou bien clandestines.

Il faut noter toutefois que, dans cette Ɠuvre de destruction, le fascisme ne peut s’assurer la passivitĂ© d’une grande partie du corps social par des moyens uniquement rĂ©pressifs ou par des discours ciblant tel ou tel bouc-Ă©missaire : il ne parvient Ă  stabiliser sa domination qu’en satisfaisant rĂ©ellement les intĂ©rĂȘts matĂ©riels immĂ©diats de certains groupes (travailleurs privĂ©s d’emploi, petits indĂ©pendants appauvris, fonctionnaires, etc.), du moins ceux qui, au sein de ces groupes, sont reconnus par les fascistes comme de « vrais nationaux Â». Dans un contexte d’abandon des classes populaires par la gauche, on ne saurait sous-estimer la force d’attraction d’un discours promettant de rĂ©server les emplois et les prestations sociales Ă  ces prĂ©tendus « vrais nationaux Â» (dont on ne dira jamais assez que, dans la vision fasciste ou nĂ©ofasciste, ils ne sont pas dĂ©finis par un critĂšre juridique de nationalitĂ© mais un critĂšre d’origine, donc ethno-racial).

13 â€“ Fascisme, « peuple Â» et action de masse

Si le fascisme est parfois dĂ©crit faussement comme « rĂ©volutionnaire Â» du fait de ses appels au « peuple Â», ou parce qu’il procĂ©derait par la mise en action des « masses Â» (dans une analogie superficielle avec le mouvement ouvrier), c’est parce qu’on mĂ©lange sous les termes « peuple Â» et « action Â» des choses trĂšs diffĂ©rentes.

Le « peuple Â», tel que l’entendent les fascistes, ne dĂ©signe ni un groupe qui partagerait certaines conditions d’existence (au sens oĂč la sociologie parle de classes populaires), ni une communautĂ© politique incluant toutes celles et ceux qu’unifie une volontĂ© commune d’appartenance, mais une communautĂ© ethno-raciale fixĂ©e une fois pour toutes rassemblant celles et ceux qui seraient « vraiment d’ici Â» (que le critĂšre d’appartenance au « peuple Â» soit ici pseudo-biologique ou pseudo-culturel) ; cela Ă©quivaut en somme au corps social dĂ©falquĂ© des ennemis (le « parti de l’étranger Â», disent aussi bien Drumont que Zemmour) et des traĂźtres (les gauches), qui auraient pris le « parti de l’étranger Â».

Concernant l’action proprement fasciste, elle oscille par excellence entre l’expĂ©dition punitive menĂ©e par des escouades armĂ©es (bandes extra-Ă©tatiques ou secteurs des appareils rĂ©pressifs d’État autonomisĂ©s ou en voie d’autonomisation[3]), la marche de type militaire et le plĂ©biscite Ă©lectoral. Si la premiĂšre s’en prend aux luttes sociales et plus globalement aux subalternes (travailleurs·ses en grĂšve, minoritĂ©s ethno-raciales, femmes en lutte, etc.), afin de dĂ©moraliser l’adversaire et de dĂ©gager le terrain pour l’implantation fasciste, la seconde vise Ă  produire un effet symbolique et psychologique de masse, afin de mobiliser les affects en faveur du chef, du mouvement ou du rĂ©gime, tandis que la troisiĂšme vise Ă  faire ratifier passivement par un ensemble d’individus atomisĂ©s la volontĂ© du chef ou du mouvement.

Si le fascisme fait donc effectivement appel aux masses, ce n’est donc nullement pour stimuler leur action autonome Ă  partir d’intĂ©rĂȘts spĂ©cifiques (politique de classe), en favorisant par exemple des formes de dĂ©mocratie directe oĂč l’on discuterait et agirait collectivement, mais afin d’appuyer les chefs fascistes et de leur donner un argument de poids dans les nĂ©gociations avec la bourgeoisie pour l’accĂšs au pouvoir. La participation populaire aux mouvements fascistes – et encore davantage aux rĂ©gimes – est pour l’essentiel commandĂ©e d’en haut, dans ses objectifs comme dans ses formes, et elle suppose la dĂ©fĂ©rence la plus absolue Ă  l’égard de ceux qui seraient vouĂ©s par nature Ă  commander.

On trouve nĂ©anmoins des formes de mobilisation par en bas dans le cadre du premier moment du fascisme, du cĂŽtĂ© des branches plĂ©bĂ©iennes du fascisme qui lui fournissent ses troupes de choc en prenant au sĂ©rieux ses promesses antibourgeoises et son pseudo-anticapitalisme. NĂ©anmoins, lorsque la crise politique s’accentue et que l’alliance des fascistes avec la bourgeoisie est scellĂ©e, cela ne peut manquer de susciter des tensions entre ces branches et la direction du mouvement fasciste. Cette derniĂšre cherche alors immanquablement Ă  se dĂ©barrasser de la direction de ces milices[4], tout en cherchant Ă  les canaliser en les intĂ©grant Ă  l’État fasciste en construction.

En rĂ©alitĂ©, quant Ă  l’action, le fascisme n’a jamais offert aux masses que l’alternative entre l’acquiescement – bruyant ou passif – aux dĂ©sirs des chefs fascistes, et le manganello[5], c’est-Ă -dire la rĂ©pression (allant bien souvent dans les rĂ©gimes fascistes jusqu’à la torture et au meurtre, y compris vis-Ă -vis de certaines de ses plus fervents partisans).

14 â€“ Une contre-rĂ©volution posthume et prĂ©ventive

Le fascisme constitue une contre-rĂ©volution « posthume et prĂ©ventive Â»[6]. Posthume dans la mesure oĂč il se nourrit de l’échec de la gauche politique et des mouvements sociaux Ă  se hisser Ă  la hauteur de la situation historique, Ă  se constituer en solution Ă  la crise politique et Ă  engager une expĂ©rience de transformation rĂ©volutionnaire. PrĂ©ventive parce qu’il vise Ă  dĂ©truire par avance tout ce qui pourrait nourrir et prĂ©parer une expĂ©rience rĂ©volutionnaire Ă  venir : organisations explicitement rĂ©volutionnaires mais aussi rĂ©sistances syndicales, mouvements antiraciste, fĂ©ministe et LGBTQI, lieux de vie autogĂ©rĂ©s, journalisme indĂ©pendant, etc., autant dire la moindre forme de contestation de l’ordre des choses.

15 – Fascisme, nĂ©ofascisme et violence

Il est indĂ©niable que la violence extra-Ă©tatique, sous la forme d’organisations paramilitaires de masse, a jouĂ© un rĂŽle important (quoique sans doute surestimĂ©) dans l’ascension des fascistes – Ă©lĂ©ment qui les distingue d’autres mouvements rĂ©actionnaires qui n’ont pas cherchĂ© Ă  organiser militairement les masses. Or, Ă  ce stade du moins, la grande majoritĂ© des mouvements nĂ©ofascistes ne se construit pas Ă  partir de la mise en action de milices de masse et ne disposent pas de telles milices (Ă  l’exception du BJP indien et Ă  un moindre degrĂ©, en termes d’implantation de masse, du Jobbik hongrois et d’Aube dorĂ©e en GrĂšce).

On peut avancer plusieurs hypothĂšses pour expliquer pourquoi les nĂ©ofascistes sont en incapacitĂ© ou n’aspirent pas Ă  construire de telles milices :

– La dĂ©lĂ©gitimation de la violence politique, notamment dans les sociĂ©tĂ©s occidentales, qui condamnerait Ă  la marginalitĂ© Ă©lectorale des partis politiques se dotant de structures paramilitaires ;

– L’absence d’une expĂ©rience Ă©quivalente Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale, en termes de brutalisation des populations, c’est-Ă -dire d’habituation Ă  l’exercice de la violence, qui mettrait Ă  disposition des fascistes des masses d’hommes disposĂ©s Ă  s’enrĂŽler et Ă  exercer la violence dans le cadre des milices fascistes armĂ©es ;

– L’affaiblissement des mouvements ouvriers dans leur capacitĂ© Ă  structurer, Ă  organiser et Ă  encadrer, syndicalement et politiquement, les classes populaires, qui fait que les fascistes de notre temps n’ont plus vĂ©ritablement en face d’eux d’adversaire qu’il leur faudrait impĂ©rativement briser par la force pour s’imposer, et qui nĂ©cessiteraient de se doter d’un appareil de violence de masse ;

– Le fait que les États sont beaucoup plus puissants aujourd’hui et disposent d’instruments de surveillance et de rĂ©pression d’une sophistication sans commune mesure avec les États dans l’entre-deux-guerres, si bien que les fascistes de notre temps peuvent avoir le sentiment que la violence Ă©tatique peut tout Ă  fait suffire Ă  annihiler, physiquement si besoin, toute forme d’opposition ;

– Enfin le caractĂšre crucial stratĂ©giquement pour les nĂ©ofascistes de se distinguer des formes les plus visibles de continuitĂ© avec le fascisme historique, et notamment avec cette dimension de violence extra-Ă©tatique. Il faut rappeler de ce point de vue que le FN a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 1972 en France Ă  partir d’une stratĂ©gie de respectabilisation Ă©laborĂ©e et mise en Ɠuvre par les dirigeants d’Ordre nouveau, une organisation indĂ©niablement nĂ©ofasciste.

Ces hypothĂšses permettent d’insister sur le fait que la constitution de milices de masse Ă©tait rendue nĂ©cessaire et possible pour les mouvements fascistes dans le contexte trĂšs particulier de l’entre-deux-guerres. Mais ni la constitution de bandes armĂ©es, ni mĂȘme l’usage de la violence politique, ne constitue le propre du fascisme, que ce soit en tant que mouvement ou comme rĂ©gime : non qu’il n’y soient prĂ©sents centralement mais d’autres mouvements et d’autres rĂ©gimes, n’appartenant nullement Ă  la constellation des fascismes, ont eu recours Ă  la violence pour conquĂ©rir le pouvoir ou s’y maintenir, parfois en assassinant des dizaines de milliers d’opposants (sans mĂȘme parler de l’usage lĂ©gitime de la violence par des mouvements de libĂ©ration).

Dimension la plus visible du fascisme classique, les milices extra-Ă©tatiques sont en rĂ©alitĂ© un Ă©lĂ©ment subordonnĂ© Ă  la stratĂ©gie des directions fascistes, qui en usent tactiquement en fonction des exigences imposĂ©es par le dĂ©veloppement de leurs organisations et la conquĂȘte lĂ©gale du pouvoir politique (qui suppose dĂšs l’entre-deux-guerres, et encore davantage aujourd’hui, d’apparaĂźtre un tant soit peu respectable, donc de mettre Ă  distance les formes les plus visibles de violence). La force des mouvements fascistes ou nĂ©ofascistes se mesure alors Ă  leur capacitĂ© Ă  manier – selon la conjoncture historique – tactique lĂ©gale et tactique violente, « guerre de position Â» et « guerre de mouvement Â» (pour reprendre les catĂ©gories de Gramsci).

16 – Fascisme et processus de fascisation

La victoire du fascisme est le produit conjoint d’une radicalisation de pans entiers de la classe dominante, par peur que la situation politique lui Ă©chappe, et d’un enracinement social du mouvement fasciste. Contrairement Ă  une reprĂ©sentation commune, bien faite pour absoudre les classes dominantes et les dĂ©mocraties libĂ©rales de leurs responsabilitĂ©s dans l’ascension des fascistes vers le pouvoir, les mouvements fascistes ne conquiĂšrent pas le pouvoir politique comme une force armĂ©e s’empare d’une citadelle, par une action purement extĂ©rieure de prise (un assaut militaire). S’ils parviennent gĂ©nĂ©ralement Ă  obtenir le pouvoir par voie lĂ©gale, ce qui ne veut pas dire sans effusion de sang, c’est que cette conquĂȘte est prĂ©parĂ©e par toute une pĂ©riode historique que l’on peut dĂ©signer par l’expression de fascisation.

C’est seulement au terme de ce processus de fascisation que le fascisme peut apparaĂźtre – Ă©videmment aujourd’hui sans dire son nom, et en maquillant son projet, Ă©tant donnĂ© l’opprobre universelle qui entoure les mots « fascisme Â» et « fasciste Â» depuis 1945 – Ă  la fois comme une alternative (fausse) pour des secteurs divers de la population et comme une solution (rĂ©elle) pour une classe dominante politiquement aux abois. C’est alors que, de mouvement essentiellement petit-bourgeois, il peut devenir un vĂ©ritable mouvement de masse, interclassiste, mĂȘme si son cƓur sociologique, qui lui fournit ses cadres, demeure la petite bourgeoisie : petits indĂ©pendants, professions libĂ©rales, cadres moyens.

17 – Les formes de la fascisation

La fascisation s’exprime de multiples maniĂšres, Ă  travers une grande variĂ©tĂ© de « symptĂŽmes morbides Â» (pour reprendre lĂ  encore l’expression de Gramsci), mais deux vecteurs principaux peuvent nĂ©anmoins ĂȘtre soulignĂ©s : le durcissement autoritaire de l’État et la montĂ©e du racisme.

Si le premier a Ă©videmment pour principal terrain d’expression les appareils rĂ©pressifs d’État (avec cet acteur spĂ©cifique de la fascisation que constituent les syndicats policiers), il ne faut pas oublier la responsabilitĂ© premiĂšre des dirigeants politiques, dans le cas français de Sarkozy et Hortefeux Ă  Macron et Castaner en passant par Hollande et Valls. Et si les violences policiĂšres s’inscrivent dans l’histoire longue de l’État et de la police, c’est bien la crise d’hĂ©gĂ©monie, c’est-Ă -dire l’affaiblissement politique de la bourgeoisie, qui rend celle-ci de plus en plus dĂ©pendante de sa police et qui accroĂźt la force, mais aussi l’autonomie, de cette derniĂšre[7] : le ministre de l’IntĂ©rieur n’a plus tendanciellement pour fonction de diriger (et de contrĂŽler) la police mais de dĂ©fendre celle-ci coĂ»te que coĂ»te, d’en accroĂźtre les moyens, etc.

La montĂ©e du racisme combine Ă©galement l’histoire longue de l’État français, vieille puissance impĂ©riale dans laquelle l’oppression coloniale et raciale a eu une place centrale, et l’histoire courte du champ politique. Face Ă  la crise d’hĂ©gĂ©monie, l’extrĂȘme droite et des secteurs de la droite – Ă©tant entendu que ces forces politiques reprĂ©sentent des fractions de classe distinctes – ont pour projet de solidifier un bloc blanc, capable de porter une forme de compromis social sur une base ethno-raciale, par une politique d’éviction systĂ©matique des non-Blanc·he·s ou autrement dit de prĂ©fĂ©rence raciale. En outre, en faisant sans cesse valoir le danger que reprĂ©senteraient les migrant·es et les musulman·es pour l’ordre public mais aussi pour l’intĂ©gritĂ© culturelle de la « Nation Â», ces forces justifient la licence donnĂ©e aux forces de police dans les quartiers d’immigration et contre les migrant·es, l’accroissement de la rĂ©pression des mouvements sociaux, en un mot l’autoritarisme d’État.

Ainsi peut-on pointer un ensauvagement – pour parler comme AimĂ© CĂ©saire – de la classe dominante, qui se trahit avant tout Ă  travers des pratiques et des dispositifs de rĂ©pression visant en premier lieu les minoritĂ©s ethno-raciales puis les mobilisations sociales (gilets jaunes, syndicales, antiracistes, antifascistes, Ă©cologistes, etc.). Mais l’ensauvagement affleure Ă©galement, de plus en plus couramment, sous la forme de dĂ©clarations publiques (qu’on imagine d’ailleurs ce qui se dit en privé ) : pensons Ă  cet ancien ministre de l’Éducation nationale et intellectuel mĂ©diatique omniprĂ©sent, en l’occurrence Luc Ferry, appelant les policiers « Ă  se servir de leurs armes Â» contre les gilets jaunes ; pensons Ă  cette nuĂ©e d’idĂ©ologues, Zemmour n’étant que l’arbre masquant la forĂȘt, qui ont fait de l’islamophobie mĂ©diatique et Ă©ditoriale une industrie florissante.

18 – Ce que signifie la fascisation de l’État

La fascisation de l’État ne doit donc en aucun cas ĂȘtre rĂ©duite, surtout dans la premiĂšre phase qui prĂ©cĂšde la conquĂȘte par les fascistes du pouvoir politique, Ă  l’intĂ©gration ou Ă  l’ascension d’élĂ©ments fascistes reconnus comme tels dans les appareils de maintien de l’ordre (police, armĂ©e, justice, prisons). Elle fonctionne plutĂŽt comme dialectique entre transformations endogĂšnes de ces appareils, du fait de choix politiques effectuĂ©s par les partis bourgeois depuis prĂšs de trois dĂ©cennies (tous orientĂ©s vers la construction d’un « Ă‰tat pĂ©nal Â» sur les cendres de l’« Ă‰tat social Â», pour reprendre les catĂ©gories de LoĂŻc Wacquant), et puissance politique – principalement Ă©lectorale et idĂ©ologique Ă  ce stade – de l’extrĂȘme droite organisĂ©e.

Pour le dire simplement, la fascisation de la police ne s’exprime et ne s’explique pas principalement par la prĂ©sence de militants fascistes en son sein, ou par le fait que les policiers votent massivement pour l’extrĂȘme droite (en France et ailleurs), mais par son renforcement et son autonomisation (notamment des secteurs prĂ©posĂ©s aux tĂąches les plus brutales de maintien de l’ordre, dans les quartiers d’immigration, contre les migrant·es et secondairement dans les mobilisations). Autrement dit, la police s’émancipe de plus en plus du pouvoir politique et du droit, c’est-Ă -dire de toute forme de contrĂŽle externe (sans mĂȘme parler d’un introuvable contrĂŽle populaire).

La police ne se fascise donc pas dans son fonctionnement parce qu’elle serait progressivement grignotĂ©e par les organisations fascistes. Au contraire, c’est parce que tout son fonctionnement se fascise – Ă©videmment Ă  des degrĂ©s inĂ©gaux selon les secteurs – qu’il est si facile pour l’extrĂȘme droite de diffuser ses idĂ©es en son sein et de s’implanter. Cela est particuliĂšrement visible Ă  travers le fait que l’on n’a pas assistĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă  une progression dans la police du syndicat liĂ© directement Ă  l’extrĂȘme droite organisĂ©e (France Police-Policiers en colĂšre) mais Ă  un double processus : la montĂ©e de mobilisations factieuses venant de la base (mais couverte par le sommet, au sens oĂč elles n’ont fait l’objet d’aucune sanctions administratives) ; et la radicalisation droitiĂšre des principaux syndicats policiers (Alliance et UnitĂ© SGP Police-FO).

19 – Un processus contradictoire et instable

Dans la mesure oĂč il dĂ©rive en premier lieu de la crise d’hĂ©gĂ©monie et du durcissement des affrontements sociaux, le processus de fascisation s’avĂšre Ă©minemment contradictoire et, par-lĂ , hautement instable. Il ne s’agit en aucune maniĂšre d’une voie royale pour le mouvement fasciste.

La classe dominante peut en effet parvenir dans certaines circonstances historiques Ă  faire Ă©merger de nouveaux reprĂ©sentants politiques, Ă  intĂ©grer certaines demandes provenant des subalternes et Ă  bĂątir ainsi les conditions d’un nouveau compromis social (qui lui permettent de ne pas avoir Ă  cĂ©der le pouvoir politique aux fascistes pour conserver son pouvoir Ă©conomique)[8] ; il est nĂ©anmoins peu probable que les classes dominantes soient amenĂ©es, dans le contexte prĂ©sent, Ă  accepter de nouveaux compromis sociaux sans une sĂ©quence de lutte de haute intensitĂ© imposant un nouveau rapport de force moins dĂ©favorable aux classes populaires.

Si le processus de fascisation n’aboutit pas nĂ©cessairement au fascisme, c’est aussi qu’au mouvement fasciste comme aux classes dominantes font face la gauche politique et les mouvements sociaux. Le succĂšs des fascistes dĂ©pend en dernier ressort de la capacitĂ© – ou au contraire de l’impuissance – des subalternes Ă  investir victorieusement tous les terrains de lutte politique, Ă  se constituer en sujet politique autonome et Ă  imposer une alternative rĂ©volutionnaire.

20 – AprĂšs une victoire Ă©lectorale des fascistes : trois scĂ©narios

Si la conquĂȘte par les fascistes du pouvoir politique – gĂ©nĂ©ralement par voie lĂ©gale, rĂ©pĂ©tons-le – constitue pour eux une victoire cruciale, elle n’est pas le dernier mot de l’histoire. Une pĂ©riode de lutte s’ouvre nĂ©cessairement au lendemain de cette victoire qui – selon les rapports de force politiques et sociaux, selon les luttes menĂ©es ou non, selon qu’elles sont victorieuses ou dĂ©faites – peut aboutir :

  • soit Ă  la construction d’une dictature de type fasciste ou militaro-policiĂšre (lorsque les mouvements populaires subissent une dĂ©faite historique et que la bourgeoisie est politiquement trop affaiblie ou divisĂ©e) ;
  • soit Ă  une normalisation bourgeoise (lorsque le mouvement fasciste est trop faible pour construire un pouvoir politique alternatif et que se dĂ©ploie une riposte populaire importante mais pas suffisante pour aller au-delĂ  d’une victoire dĂ©fensive) ;
  • soit sur une sĂ©quence rĂ©volutionnaire (lorsque le mouvement populaire est suffisamment fort pour coaliser autour de lui d’importantes forces sociales et politiques, et engager une Ă©preuve de force avec les forces bourgeoises et le mouvement fasciste).

21 – De l’antifascisme aujourd’hui (1)

Si l’antifascisme apparaĂźt d’abord et nĂ©cessairement comme rĂ©action au dĂ©veloppement du fascisme, donc action dĂ©fensive ou auto-dĂ©fense (populaire, antiraciste, fĂ©ministe), il ne saurait pour autant ĂȘtre rĂ©duit au corps Ă  corps avec les groupes fascistes ; et cela d’autant plus que la tactique de construction des mouvements fascistes fait Ă  notre Ă©poque une moindre place Ă  la violence de masse – sauf sans doute en Inde comme on l’a dit plus haut – que dans le cas du fascisme « classique Â» (voir thĂšse 15). L’antifascisme fait de la lutte politique contre les mouvements d’extrĂȘme droite un axe central de son combat, mais il doit se donner aussi pour tĂąche de favoriser l’action commune des subalternes et d’enrayer le processus de fascisation, autrement dit de saper les conditions politiques et idĂ©ologiques dans lesquelles ces mouvements peuvent prospĂ©rer, s’enraciner et croĂźtre, de briser tout ce qui favorise la diffusion du poison fasciste dans le corps social. Or, si l’on prend au sĂ©rieux cette double vocation de l’antifascisme, alors celui-ci doit ĂȘtre conçu, non comme une lutte mono-thĂ©matique contre l’extrĂȘme droite organisĂ©e, qui fonctionnerait indĂ©pendamment d’autres luttes (syndicale, anticapitaliste, fĂ©ministe, antiraciste, Ă©cologiste, etc.), mais comme le revers dĂ©fensif du combat pour l’émancipation sociale et politique, ou de ce que Daniel BensaĂŻd nommait politique de l’opprimĂ©.

22 – De l’antifascisme aujourd’hui (2)

Il n’est Ă©videmment pas question de conditionner la constitution d’un front antifasciste Ă  l’adhĂ©sion Ă  un programme politique complet et prĂ©cis, ce qui signifierait en rĂ©alitĂ© un renoncement Ă  toute perspective unitaire puisqu’il s’agirait alors pour chaque force d’imposer aux autres son propre projet politique et stratĂ©gique. Il serait encore plus malvenu d’exiger de celles et ceux qui aspirent Ă  combattre ici et maintenant le fascisme ou les dynamiques de fascisation Ă©voquĂ©s plus haut qu’ils ou elles prĂ©sentent des brevets de militantisme rĂ©volutionnaire. Pour autant, l’antifascisme ne peut avoir pour seule boussole l’opposition aux organisations d’extrĂȘme droite s’il aspire Ă  faire reculer rĂ©ellement, non seulement ces organisations, mais aussi et surtout les idĂ©es et affects fascistes, qui se propagent et s’enracinent bien au-delĂ . Il ne peut renoncer Ă  faire le lien entre le combat antifasciste, la nĂ©cessitĂ© d’une rupture avec le capitalisme racial, patriarcal et Ă©cocide, et l’objectif d’une autre sociĂ©tĂ© (que nous nommerons ici Ă©cosocialiste).

L’affaire est complexe car il ne suffit pas pour l’antifascisme d’affirmer son fĂ©minisme ou son antiracisme, de faire la critique du nĂ©olibĂ©ralisme ou d’appeler Ă  dĂ©fendre « la laĂŻcitĂ© Â» pour faire apparaĂźtre le caractĂšre rĂ©actionnaire du nĂ©ofascisme. Dans la mesure oĂč l’extrĂȘme droite a repris Ă  son compte une partie au moins du discours anti-nĂ©olibĂ©ral, tend de plus en plus Ă  adopter une rhĂ©torique de dĂ©fense des droits des femmes, use d’un pseudo-antiracisme de dĂ©fense des « blancs Â» et s’érige en protecteur de la laĂŻcitĂ©, l’antifascisme ne peut se contenter de formules vagues en la matiĂšre. Il doit impĂ©rativement prĂ©ciser le contenu politique de son fĂ©minisme et de son antiracisme, ou encore expliquer ce qu’il faudrait entendre par « laĂŻcitĂ© Â», sous peine de laisser subsister des angle-morts dans lesquelles ne manquent jamais de s’engouffrer les nĂ©ofascistes (« fĂ©monationalisme Â», dĂ©nonciation du « racisme anti-blancs Â» ou falsification/instrumentalisation de la laĂŻcitĂ©), mais aussi sous peine de se mettre Ă  la remorque des nĂ©olibĂ©raux (qui ont leur propre « fĂ©minisme Â», celui des 1%, et leur « antiracisme moral Â», gĂ©nĂ©ralement sous la forme d’un appel Ă  la tolĂ©rance mutuelle). De mĂȘme doit-il prĂ©ciser l’horizon politique de son opposition au nĂ©olibĂ©ralisme ou de sa critique de l’Union europĂ©enne, qui ne peut ĂȘtre celui d’un « bon Â» capitalisme national enfin rĂ©gulĂ©.

Par ailleurs, les derniĂšres annĂ©es ont fait apparaĂźtre en pleine lumiĂšre la nĂ©cessitĂ© pour l’antifascisme de s’inscrire pleinement dans la bataille politique – nĂ©cessairement unitaire – contre la poussĂ©e autoritaire. Que cette derniĂšre s’exprime contre des milliers de musulman·es, traĂźnĂ©es dans la boue, fiché·es, surveillé·es, discriminé·es, disqualifié·es publiquement, parfois emprisonnĂ©es, parce que soupçonné·es de « radicalisation Â» (donc de constituer un « ennemi de la Nation Â», rĂ©el ou potentiel), contre les migrant·es (privé·es de droits et harcelé·es par la police), contre les habitant·es des quartiers d’immigration (quadrillĂ©s par les secteurs les plus fascisĂ©s des forces de rĂ©pression, qui y jouissent d’une impunitĂ© quasi-totale), ou contre des mobilisations sociales de plus en plus sĂ©vĂšrement rĂ©primĂ©es par la police et la justice (mouvement contre la loi Travail, gilets jaunes, etc.).

On voit Ă  quel point le dĂ©fi, pour l’antifascisme, n’est pas simplement de nouer des alliances avec les militant·es d’autres causes, qui laisseraient chaque partenaire inchangĂ©, mais de redĂ©finir et d’enrichir l’antifascisme Ă  partir des perspectives qui Ă©mergent au sein des luttes syndicales, anticapitaliste, antiraciste, fĂ©ministe ou Ă©cologiste, tout en nourrissant ces derniĂšres de perspectives antifascistes. C’est Ă  cette condition que pourra se renouveler et progresser l’antifascisme, non comme un combat sectoriel, une mĂ©thode particuliĂšre de lutte ou une idĂ©ologie abstraite, mais comme sens commun imprĂ©gnant et impliquant l’ensemble des mouvements d’émancipation.

*

N. B. Je remercie les membres de la rédaction de Contretemps, en particulier Stathis Kouvélakis, pour leurs nombreuses remarques et suggestions à partir de versions antérieures de ce texte.

Notes

[1] La civilisation – « blanche Â» ou « europĂ©enne Â» – peut Ă©galement jouer ce rĂŽle, de mĂȘme que la race (« aryenne Â» dans l’idĂ©ologie nazie), mĂȘme si ce dernier rĂ©fĂ©rent a Ă©tĂ© rendu politiquement intenable, Ă  une Ă©chelle de masse, par le gĂ©nocide des Juifs d’Europe.

[2] CatĂ©gorie Ă©minemment extensible puisqu’elle inclut tous ceux et toutes celles qui, ayant ou non la nationalitĂ© du pays, ne sont pas considĂ©rĂ©s comme des autochtones vĂ©ritables (dans le cas de la France les prĂ©tendus « Français de souche Â», « vrais Français Â», etc.). De ce point de vue, un immigrĂ© europĂ©en de fraĂźche date – naturalisĂ© ou non – sera considĂ©rĂ© par l’extrĂȘme droite comme moins Ă©tranger, du moins s’il est blanc et de culture chrĂ©tienne, qu’un individu nĂ© Français en France de parents eux-mĂȘmes nĂ©s en France mais dont les grands-parents seraient venus, par exemple, d’AlgĂ©rie ou du SĂ©nĂ©gal.

[3] Qu’on pense, dans le cas français contemporain, aux brigades anti-criminalitĂ©.

[4] Qu’on relise Ă  ce propos La RĂ©sistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht.

[5] Nom donnĂ© en italien au gourdin avec lequel on tabassait notamment les militants ouvriers ou toute personne s’opposant aux fascistes. Le manganello et son usage ont fait l’objet d’une sorte de culte dans l’Italie fasciste.

[6] Nous reprenons ici à notre compte la formule d’Angelo Tasca dans son livre classique Naissance du fascisme.

[7] Ce qui lui permet, dans le cas français, de s’en prendre Ă  prĂ©sent directement Ă  des forces politiques (on se souvient d’une manifestation de syndicats policiers devant le siĂšge de La France Insoumise), et de manifester sans autorisation, avec armes et voitures de service, souvent cagoulĂ©s, sans risquer aucune sanction administrative et judiciaire.

[8] Qu’on pense au cas de Roosevelt et du New Deal dans les États-Unis des annĂ©es 1930, qui n’ont pas permis vĂ©ritablement de surmonter la crise du capitalisme Ă©tats-unien (il faudra attendre pour cela la guerre), mais qui ont suspendu la crise politique.

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Article publié le 28 Sep 2020 sur Contretemps.eu