Mars 4, 2022
Par ACTA
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Jusqu’à rĂ©cemment, nous pouvions parler de « politiques du changement climatique Â». Il Ă©tait encore possible de croire que le climat, au mĂȘme titre que le commerce, Ă©tait une « question Â», un problĂšme qui pouvait ĂȘtre contenu et traitĂ© par des institutions et des rĂ©glementations ciblĂ©es. Ce point de vue n’est plus tenable aujourd’hui. Nous avons franchi un seuil – ce n’est pas que le changement climatique soit devenu le seul « enjeu Â», mais plutĂŽt que rien ne lui Ă©chappe. Toute politique est une politique du changement climatique.

Il en rĂ©sulte un Ă©tat d’urgence permanent et l’extraordinaire incertitude qui en dĂ©coule. Les projections de croissance Ă©conomique et les modĂšles dĂ©mographiques reposent toujours sur l’hypothĂšse que le siĂšcle prochain ressemblera beaucoup au prĂ©cĂ©dent, mais personne ne sait vraiment ce qu’il adviendra au monde au cours des prochaines dĂ©cennies. C’est particuliĂšrement vrai s’agissant des impacts sociaux des changements de tempĂ©rature Ă  l’échelle mondiale. Comment les communautĂ©s humaines s’organiseront-elles ? Comment les sociĂ©tĂ©s rĂ©agiront-elles aux « chocs Â» induits par le climat lorsqu’ils s’accumuleront ? Les institutions et les relations politiques et Ă©conomiques existantes survivront-elles ? Il est d’autant plus difficile de rĂ©pondre Ă  ces questions que les effets du rĂ©chauffement planĂ©taire varieront dans le temps et l’espace. Qui vivra, comment vivra-t-on, et qui dĂ©cidera ? Personne ne le sait.

Cette incertitude suscite la crainte, voire l’attente, de temps sombres. Les pĂ©nuries induites par le climat, les migrations de masse et le dĂ©sespoir ne feront qu’intensifier les tendances et les troubles dĂ©jĂ -lĂ  : les partis ethno-nationalistes d’extrĂȘme droite en Europe se disputent le pouvoir ; les dĂ©magogues rĂšgnent en Inde, au BrĂ©sil et en Russie ; le totalitarisme se consolide dans la Chine de Xi Jinping ; et le parti rĂ©publicain Ă©tatsunien est saturĂ© par une suprĂ©matie blanche Ă©talĂ©e au grand jour. Ajoutez Ă  tout cela le « chaos climatique Â» et la perspective d’un « fascisme Â» naissant semble crĂ©dible
 Et si nous ne sommes pas exactement sĂ»rs de ce que nous entendons par fascisme, il est certain que nous le saurons lorsque nous le verrons. Comme l’écrivait le journaliste uruguayen Eduardo Galeano en faisant Ă  propos des dictatures latino-amĂ©ricaines en 1974, Â« si tout cela n’est pas du fascisme, reconnaissons que cela y ressemble toutefois beaucoup Â».

Pour certains historiens, le problĂšme n’est pas tant que le fascisme ne puisse jamais se reproduire, mais plutĂŽt qu’il prĂ©sente des caractĂ©ristiques spĂ©cifiques. La bouffonnerie brutale de Donald Trump semble particuliĂšrement mal dĂ©crite : comme l’affirme l’historien intellectuel Enzo Traverso, « Trump est aussi Ă©loignĂ© du fascisme classique que Occupy Wall Street, le mouvement 15-M en Espagne et le mouvement Nuit debout en France le sont du communisme du xxe siĂšcle. Â»

Mais est-ce que cette maniĂšre de balayer l’hypothĂšse d’une menace fasciste aujourd’hui ne serait pas une maniĂšre de se dĂ©tendre Ă  l’heure oĂč prĂ©cisĂ©ment il y a lieu de s’inquiĂ©ter ? Et si un fascisme « naissant Â» s’avĂ©rait ĂȘtre davantage que quelques centaines d’hommes blancs avec des croix gammĂ©es faites maison et collĂ©es sur des uniformes de scouts ? On pourrait faire l’hypothĂšse que chaque « succĂšs Â» fasciste a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© d’un refus de reconnaĂźtre l’ampleur de la menace qui se profilait Ă  l’horizon : dans No Name in the Street (1972), l’écrivain Ă©tatsunien James Baldwin raconte que les discussions des libĂ©raux (liberals) brodant lors de cocktails sur les dangers du maccarthysme lui donnait l’impression d’entendre « ces juifs allemands qui restaient assis Ă  se demander si Hitler Ă©tait vraiment une menace pour leur vie jusqu’au moment oĂč la rĂ©ponse leur Ă©tait donnĂ©e brutalement par un coup frappĂ© Ă  la porte Â»<a href="https://acta.zone/fascisme-et-changement-climatique/#easy-footnote-bottom-1-8038" title="James Baldwin, ChassĂ©s de la lumiĂšre, Ypsilon, 2015.”>1. Si l’on finit par ne pas anticiper (et prĂ©venir) le fascisme par peur de mal Ă©tiqueter ce qui n’est pas tout Ă  fait du fascisme, il y a de bonnes raisons de mettre de cĂŽtĂ© les quolibets analytiques.

Le problĂšme avec l’exigence d’une dĂ©finition prĂ©cise du fascisme est que cela revient toujours Ă  exagĂ©rer le caractĂšre « exceptionnel Â» de politiques fascistes et la distance qui nous sĂ©pare de ces calamitĂ©s historiques. En s’interrogeant sur le fascisme, nous ne pouvons pas nous contenter de rechercher sa forme originale telle qu’elle est apparue dans l’Europe de l’entre-deux-guerres – des dandys et des voyous poursuivant le renouvellement du corps racial-national par la violence organisĂ©e Ă  travers le parti et l’impĂ©rialisme. Le fascisme n’a pas non plus besoin d’une rupture historique ou d’un moment de crise comme le chaos Ă©conomique et politique de l’aprĂšs 1918, mĂȘme si ces conditions ont aidĂ© Mussolini et Hitler Ă  accĂ©der au pouvoir. Le fascisme peut ĂȘtre, et est aujourd’hui trĂšs probablement, beaucoup moins prĂ©cis, moins total et beaucoup plus « quotidien Â» que cela.

La banalitĂ© du fascisme a Ă©tĂ© mise en Ă©vidence dans les dĂ©cennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, lorsque des penseurs anticolonialistes ont identifiĂ© les parallĂšles terrifiants entre la prĂ©tendue nouveautĂ© historique du fascisme europĂ©en et le colonialisme qui l’a longtemps prĂ©cĂ©dĂ©. En 1950, AimĂ© CĂ©saire, poĂšte, dramaturge (et plus tard, homme politique) martiniquais, dĂ©clarait que la barbarie quotidienne de la colonisation avait « ensauvagĂ© Â» l’Europe, au point que les EuropĂ©ens Ă©taient devenus insensibles Ă  leur propre barbarie : « Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est rĂ©veillĂ©e par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. Â» Dix ans plus tard, Frantz Fanon s’interrogeait : « Qu’est-ce que le fascisme sinon le colonialisme au milieu des pays traditionnellement colonialistes ? Â».

Le fascisme domestique sĂ©culaire des États-Unis est ainsi largement documentĂ©. La spĂ©cialiste et militante de l’abolition des prisons Ruth Wilson Gilmore et le philosophe italien Alberto Toscano ont rĂ©cemment montrĂ© comment, Ă  partir des annĂ©es 1960, le mouvement de libĂ©ration des Noirs a envisagĂ© le fascisme comme une « contre-rĂ©volution prĂ©ventive Â» – semblable Ă  la rĂ©ponse capitaliste au mouvement communiste en Europe aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale. La diffĂ©rence tient Ă  ce que, contrairement au nazisme ou au fascisme italien, qui Ă©taient organisĂ©s autour d’un mouvement ou d’un parti nĂ©s d’un acte de rĂ©action, le fascisme amĂ©ricain est un projet violent et de longue date visant Ă  dominer et Ă  exploiter les Noirs et les indigĂšnes – Ă  leur refuser la libertĂ© et l’autonomie ; Ă  les maintenir aussi prĂšs que possible de la mort.

La militante radicale et intellectuelle noire Angela Davis a toujours insistĂ© sur le fait que « les Noirs et les autres peuples du tiers-monde sont les premiĂšres victimes et les plus profondĂ©ment blessĂ©s par le fascisme Â». Ni Alger ni Philadelphie n’ont eu besoin de certaines des caractĂ©ristiques intĂ©grales qui ont dĂ©fini le fascisme europĂ©en au xxe siĂšcle pour produire leurs rĂ©gimes : il n’y avait pas de dĂ©clencheur de crise Ă©vident (une guerre perdue, une hyperinflation et une dĂ©pression), ni de vision animĂ©e par un nouvel homme idĂ©alisĂ© dans une nation purifiĂ©e et rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Au lieu de cela, il existait une structure solide et rĂ©active de violence et de terreur racistes, parrainĂ©e ou coordonnĂ©e par l’État, qui pouvait ĂȘtre efficacement militarisĂ©e lorsqu’une conflagration l’exigeait : songez Ă  la « pacification Â» de l’AlgĂ©rie, qui a durĂ© un siĂšcle, ou au systĂšme policier et carcĂ©ral amĂ©ricain. À cet Ă©gard, le fascisme n’a mĂȘme pas nĂ©cessairement besoin d’un État ouvertement fasciste. Certains EuropĂ©ens ont notĂ© la mĂȘme possibilitĂ© aprĂšs 1945 : comme le faisait remarquer Theodor Adorno en 1959, « la survie du national-socialisme au sein de la dĂ©mocratie Â» est probablement « plus menaçante que la survie des tendances fascistes contre la dĂ©mocratie Â».

C’est lĂ  que l’attachement Ă  une dĂ©finition « prĂ©cise Â» du fascisme passe Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel. Ce n’est pas que les caractĂ©ristiques du fascisme du milieu du xxe siĂšcle ne sont pas fascistes, mais plutĂŽt que le fascisme peut ĂȘtre beaucoup plus ennuyeux et indĂ©terminĂ©, un « totalitarisme flou Â», selon l’expression d’Umberto Eco. Il peut facilement s’intĂ©grer aux rythmes quotidiens de l’histoire. Les lynchages, les pogroms, la violence apparemment « alĂ©atoire Â», les schĂ©mas bureaucratiques dĂ©taillĂ©s de la hiĂ©rarchie, de la catĂ©gorie, de la punition et de la mort : tous sont catastrophiques pour ceux qui subissent l’oppression fasciste, mais ils ne sont guĂšre inconnus du fasciste qui vaque Ă  ses occupations, ni des citoyens de nombreuses dĂ©mocraties libĂ©rales. Au Canada, d’oĂč j’écris, le gouvernement poursuit ses invasions militarisĂ©es de terres indigĂšnes non cĂ©dĂ©es pour assurer la construction d’un nouveau gazoduc ; dans l’État Ă©tatsunien de GĂ©orgie, il existe dĂ©sormais des restrictions sur l’approvisionnement en eau des citoyens qui font la queue pour voter ; et un jeune suprĂ©maciste blanc, Kyle Rittenhouse, a Ă©tĂ© invitĂ© Ă  rencontrer Donald Trump aprĂšs avoir tuĂ© deux manifestants de Black Lives Matter en aoĂ»t 2020. Ce sont des caractĂ©ristiques courantes de la vie dans la « civilisation occidentale Â». Dans ces conditions, il est facile d’ĂȘtre un fasciste non-fasciste (non-fascist fascist).

C’est potentiellement la possibilitĂ© la plus troublante dans le conflit fratricide entre la « civilisation occidentale Â» et le changement climatique. Comme l’écrivait Adorno, « pour d’innombrables personnes, la vie n’était pas du tout mauvaise sous le fascisme. La lame acĂ©rĂ©e de la terreur ne visait que quelques groupes relativement bien dĂ©finis. Â» Pour beaucoup de gens en dehors de ces groupes, il fallait simplement s’écarter du chemin et s’en sortir. Avec des mouvements politiques d’extrĂȘme droite prĂȘts Ă  tirer parti de conditions facilement prĂ©sentĂ©es comme une menace existentielle, les prĂ©visions en matiĂšre de fascisme ne semblent guĂšre exagĂ©rĂ©es.

Écrivant en 1943, l’économiste polonais MichaƂ Kalecki, collĂšgue de John Maynard Keynes, faisait valoir que le fascisme a toujours promis la solution la plus radicale Ă  la menace d’effondrement capitaliste, une stabilitĂ© que pratiquement aucun autre ordre ne peut offrir : « Dans une dĂ©mocratie, on ne sait pas Ă  quoi ressemblera le prochain gouvernement. Sous le fascisme, il n’y a pas de prochain gouvernement Â», Ă©crivait Kalecki ; « l’une des fonctions fondamentales du nazisme Ă©tait de surmonter la rĂ©ticence des grandes entreprises Ă  l’égard d’une intervention gouvernementale Ă  grande Ă©chelle. Â» Keynes lui-mĂȘme a un jour qualifiĂ© le fascisme de « branche capitaliste de la foi totalitaire Â», qui a toujours impliquĂ© une relation coordonnĂ©e entre l’État, les Ă©lites et les grandes entreprises. Comme l’activiste suĂ©dois Andreas Malm et ses co-auteurs du collectif Zetkin l’expliquent de maniĂšre terrifiante dans White Skin, Black Fuel : On the Danger of Fossil Fascism<a href="https://acta.zone/fascisme-et-changement-climatique/#easy-footnote-bottom-2-8038" title="Traduit en français sous le titre Fascisme fossile aux Ă©ditions La fabrique.”>2 (2021), l’engagement de l’extrĂȘme droite en faveur du capitalisme d’entreprise fondĂ© sur les combustibles fossiles signifie que plus son rĂŽle dans la politique actuelle est important, plus les catastrophes climatiques sont probables.

Les mauvais jours, il peut donc sembler qu’il n’y ait nulle part oĂč aller, le fascisme formant l’obscuritĂ© indĂ©passable au bout du tunnel. Face Ă  l’urgence permanente, soit nous laissons la sociĂ©tĂ© sombrer dans les conditions de crise qui ont sollicitĂ© la violence fasciste dans le passĂ©, soit nous reconstruisons la sociĂ©tĂ© si profondĂ©ment qu’elle exige une forme de pouvoir d’État total et inflexible pour mener le projet Ă  bien. Fascisme fossile ou fascisme climatique : l’un ou l’autre impliquerait certainement l’imposition d’un ordre violent, qui passe par la diffamation d’un ennemi intĂ©rieur – les immigrants, mais aussi d’autres peuples opprimĂ©s ou parias – dont l’existence mĂȘme doit ĂȘtre contenue, voire effacĂ©e, dans l’intĂ©rĂȘt de la protection des vĂ©ritables sujets du fascisme.

Le fait est que l’avancĂ©e du fascisme ne dĂ©pend pas uniquement d’un monde oĂč les incendies, les inondations et les sĂ©cheresses se multiplient. Dans les sociĂ©tĂ©s capitalistes qui dominent la planĂšte, dans des conditions d’incertitude et d’instabilitĂ©, un programme radical visant Ă  attĂ©nuer les effets du changement climatique – un programme qui n’implique pas la redistribution du pouvoir politique et Ă©conomique – pourrait bien prendre une forme fasciste. Un examen des idĂ©es qui sous-tendent ce qu’on appelle l’écofascisme, comme l’ Â« Ă©cologie patriotique Â» de l’aile « verte Â» du Rassemblement national, la « Nouvelle Ă©cologie Â», ou le malthusianisme diabolique qui se cache derriĂšre le massacre de 2019 Ă  la mosquĂ©e Al-Noor en Nouvelle-ZĂ©lande, montre clairement que pour certains, l’action climatique radicale n’implique pas de nouveaux accords verts ou une coopĂ©ration internationale sur le climat, mais plutĂŽt des cages, des justiciers et des patrouilles frontaliĂšres qui font face aux rĂ©fugiĂ©s Ă  travers des barbelĂ©s.

Tous ces phĂ©nomĂšnes existent dĂ©jĂ  et prolifĂšrent aux frontiĂšres et dans les ports. Bon nombre des caractĂ©ristiques essentielles de ce que nous pourrions appeler le fascisme Ă  l’ùre du changement climatique sont des choses que nous, en Occident, pratiquons dĂ©jĂ .

À mesure que les calamitĂ©s liĂ©es au climat s’intensifient et deviennent plus frĂ©quentes, il en va de mĂȘme pour les institutions politiques et les raisonnements avec lesquels les gouvernements les « gĂšrent Â». Il n’y a aucune raison de penser que les fascismes contemporains ne vont pas organiser la rĂ©ponse au changement climatique. Dans la mesure oĂč les politiques climatiques n’ont pas besoin d’ĂȘtre principalement axĂ©es sur le climat, ils le font dĂ©jĂ . La politique d’immigration et la politique de lutte contre les pandĂ©mies, par exemple, sont devenues deux des principaux mĂ©canismes permettant de faire face aux mouvements massifs de population qui, dans de nombreux cas, sont essentiellement dus au climat, en particulier Ă  la sĂ©cheresse et aux phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes.

Celles et ceux qui arrivent en Europe du Nord et dans le sud des États-Unis en provenance du Moyen-Orient et d’AmĂ©rique centrale sont confrontĂ©s Ă  des environnements politiques durs et impitoyables qui, Ă  bien des Ă©gards, sont des politiques climatiques ethno-nationalistes menĂ©es sous un autre nom. L’extrĂȘme droite europĂ©enne et nord-amĂ©ricaine a, bien sĂ»r, longtemps justifiĂ© les politiques anti-immigration comme une dĂ©fense de la « nature Â» contre des hordes n’ayant aucun lien avec la terre. Mais Ă  l’ùre du changement climatique et du rĂ©trĂ©cissement de la « niche climatique Â» de la planĂšte oĂč l’homme peut vivre – pour laquelle la migration est Ă©videmment l’une des stratĂ©gies d’adaptation les plus importantes – l’augmentation des barriĂšres Ă  l’immigration est Ă©galement devenue un mĂ©canisme clĂ© pour distribuer les impacts du rĂ©chauffement planĂ©taire.

Le plus grand risque est qu’avec la prolifĂ©ration de ce type de modĂšles institutionnels, beaucoup cĂšdent au progrĂšs du fascisme de la mĂȘme maniĂšre qu’ils ont acceptĂ© les politiques draconiennes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Et si, comme l’a dit Keynes, beaucoup d’entre nous aiment l’ordre plus que nous ne haĂŻssons le fascisme, nous pourrions Ă©galement comprendre ce type d’adhĂ©sion, mĂȘme si cela nous rend honteux de l’admettre. Nous pouvons, bien sĂ»r, dĂ©noncer l’injustice, proclamer avec Greta Thunberg que « l’histoire jugera Â». Mais c’est un avertissement vide de sens quand il est clair que beaucoup n’ont pas l’intention de partager l’histoire des autres, voire n’aiment pas l’idĂ©e que l’histoire soit partagĂ©e. Le fasciste a un passĂ© eugĂ©nisĂ©, celui que Baldwin a vu sur le visage de Dorothy Counts, une pionniĂšre des droits civiques ĂągĂ©e de 15 ans, se frayant courageusement un chemin vers une Ă©cole blanche Ă  travers une foule en furie en Caroline du Nord en 1957, qui reflĂ©tait « un orgueil, une tension et une souffrance inexpri­mables tandis qu’elle approchait du sanctuaire du savoir et affrontait les huĂ©es de l’histoire ».

Tous les fascismes Ă©mergents de ce monde puisent une grande partie de leur Ă©nergie dans la nostalgie sombre et amĂšre qui alimente la droite contemporaine. MalgrĂ© tous les slogans du type « Make X Great Again Â», le fascisme de notre temps n’est plus engagĂ© dans la renaissance de l’homme nouveau du fascisme classique, mais dans l’ingĂ©nierie inverse de l’histoire et dans un passĂ© mythique et caricatural, lorsque la France Ă©tait française ou que la Grande-Bretagne appartenait aux Britanniques. Quand on pouvait ĂȘtre fier de l’empire, ne pas se sentir coupable de sa voiture gourmande en essence et ne pas avoir honte d’ĂȘtre blanc.

Contrairement aux revendications les plus convaincantes des mouvements climatiques contemporains, qui mettent l’accent sur une obligation morale envers les gĂ©nĂ©rations futures et le monde non humain, le fascisme Ă©mergent aujourd’hui est un programme politique qui accuse le prĂ©sent d’ĂȘtre un crime contre le passĂ©. Pour une grande partie de sa base blanche, les arguments sont les suivants : la vie qu’ils ont « toujours vĂ©cue Â» n’était pas un dĂ©sastre, les voilĂ  « remplacĂ©s Â» sur la scĂšne de l’histoire, la politique progressiste transforme ce qui Ă©tait une source de fiertĂ© en un objet de honte.

Alors que les assemblĂ©es lĂ©gislatives rĂ©publicaines des États-Unis promulguent des lois portant atteinte au droit de vote, criminalisant les manifestations et limitant les programmes scolaires, le philosophe Jason Stanley a affirmĂ© que les États-Unis se trouvaient dĂ©sormais dans la « phase lĂ©gale Â» du fascisme, rappelant que l’histoire peut tout aussi bien nous railler que nous juger. Le changement climatique est, d’une certaine maniĂšre, l’ultime rĂ©plique aux promesses que ces passĂ©s concurrents ont faites Ă  l’avenir, une histoire qui nous nargue et Ă  laquelle aucun d’entre nous ne peut Ă©chapper, mĂȘme si, pour beaucoup, elle n’a jamais Ă©tĂ© la leur, mais leur a Ă©tĂ© imposĂ©e.

Mais c’est aussi un rappel que l’histoire, mĂȘme si certains tentent de se l’approprier, est une chose avec laquelle nous devons vivre ensemble. Quel que soit l’avenir, quel que soit le climat changeant qui nous amĂšne Ă  pousser et Ă  tirer nos vies individuelles et collectives dans des directions inconnues, la tĂąche consistant Ă  enchevĂȘtrer et Ă  entrelacer nos histoires sera essentielle Ă  la lutte contre le fascisme. La seule chose Ă  laquelle le fascisme ne peut survivre est un monde dans lequel les parties se comprennent comme inextricables du tout. Cette condition est Ă©galement essentielle Ă  nos tentatives de faire face au changement climatique ; Ă  cette heure dans l’histoire, la lutte contre le fascisme est aussi une lutte pour la justice climatique.

  1. James Baldwin, Chassés de la lumiÚre, Ypsilon, 2015.
  2. Traduit en français sous le titre Fascisme fossile aux éditions La fabrique.



Source: Acta.zone