La fantasy ne se réduit pas à une accumulation de marchandises culturelles. Ce genre puise dans le romantisme révolutionnaire et inspire les contestations sociales. Contre la civilisation industrielle, la fantasy réveille l’imaginaire. 

La fantasy est devenu l’un des genres de l’imaginaire les plus populaires. Les ouvrages de J.J.R. Tolkien, de G.G.R. Martin ou de J.K. Rowling s’imposent comme des succès de l’édition. Ces mondes merveilleux dépassent le cadre de la littérature. Illustration, musique, jeux, et surtout cinéma et séries télévisées alimentent ce phénomène. La diffusion sur grand écran de la trilogie du Seigneur des anneaux entre 2001 et 2003 puis de la série Game of Thrones sur HBO de 2011 à 2019 deviennent des succès incontournables.

La fantasy découle de la modernité. La révolution industrielle du XIXe siècle impose la mécanisation et la pollution qui deviennent de nouvelles craintes. Le Moyen-âge est perçu comme une période sombre. La modernité porte également l’idée d’un progrès technique mais aussi social. L’avenir s’annonce radieux et émancipateur. Dans la culture populaire, les super-héros portent cette idée de modernité et de progrès. La fantasy puise davantage dans le rejet du présent et dans les critiques de la modernité qui rêvent du Moyen-âge. L’historien William Blanc revient sur cette histoire de la fantasy dans le livre Winter is coming.

 

                   

 

William Morris et le médiévalisme

 

Le médiévalisme est porté par des conservateurs et des monarchistes qui s’opposent aux révolutions américaines et françaises. Mais le médiévalisme est ensuite repris par des courants romantiques qui critiquent la modernité industrielle. John Ruskin, penseur chrétien et fasciné par le Moyen-âge, célèbre les artisans des cathédrales. Il les présente comme des hommes libres dans leur travail, contrairement aux ouvriers soumis à la machine et au patronat. « Il dénonce également la production de masse d’objets standardisés qui tue l’imagination, et encourage l’activité émancipatrice qui permet à chacun de créer et d’exprimer ses rêves », décrit William Blanc. L’imagination et la créativité s’opposent à la grisaille du capitalisme industriel. John Ruskin valorise l’artisan médiéval qui peut créer des formes et tailler des pierres dans la liberté de pensée.

Dans la société capitaliste, la division du travail sépare les activités intellectuelles qui permettent de réfléchir et de rêver avec les activités qui restent soumises à l’autorité dans des postes dépourvus de sens. John Ruskin influence le poète William Morris. Il s’oppose à l’art élitiste des grandes peintures et préfère les objets du quotidien. Il se passionne pour l’art décoratif et voit dans l’artisanat une alternative aux productions industrielles. Il critique les romans réalistes qui se centrent sur la vie des plus riches. Il propose plutôt de diffuser les légendes médiévales.

William Morris cherche à relier la littérature, l’architecture et les arts décoratifs. La créativité doit irriguer la vie quotidienne, dans les villes et les foyers. Il propose une « démocratisation de l’accès à la beauté », selon la formule de Serge Audier. Le roman The house of The Wolfings mélange des éléments merveilleux et pseudo-historiques. Il annonce la fantasy moderne. En 1884, William Morris fonde la Socialist League qui comprend des marxistes, mais aussi des socialistes chrétiens et des anarchistes. Le médiévalisme de l’auteur devient un outil de combat politique.

William Morris publie en feuilleton Un rêve de John Ball qui célèbre la liberté des ouvriers du Moyen-âge et raconte la révolte de 1381 qui secoue le royaume d’Angleterre. The house of The Wolfings évoque le conflit entre l’Empire romain et les tribus germaniques à la fin de l’Antiquité. William Morris oppose un communisme primitif, caractérisé par l’entraide et la solidarité, à un Empire romain pyramidal et hiérarchisé qui incarne le capitalisme moderne. Friedrich Engels et l’anarchiste Pierre Kropotkine diffusent également une vision idyllique des barbares bien éloignée de la réalité historique.

William Morris décrit une société communautaire dans laquelle les individus délibèrent à égalité. La maison des Wolfing comprend un hall ouvert et décoré. William Morris accorde une importance majeure au cadre de vie. Il s’oppose à la laideur industrielle de l’urbanisme moderne. Il propose un monde dans lequel « chaque homme et chaque famille reçoivent un logement généreux, que chaque enfant puisse jouer dans un jardin près de chez ses parents, que les maisons bien tenues et soignées embellissent la Nature plutôt que de la défigurer ». La fantasy doit alors permettre d’imaginer et de décrire des mondes post-capitalistes pour inventer de nouvelles manières de vivre. La littérature de fiction s’apparente à l’utopie anticapitaliste. « Imaginer des mondes, écrire des contes et rêver d’un passé merveilleux, c’est donc, pour lui, déjà préparer les masses à l’avenir », analyse William Blanc.

        Fantasy et imaginaire écologiste

 

J.R.R. Tolkien contre le monde moderne

 

J.R.R. Tolkien subit l’influence de William Morris. Certes, le créateur du Seigneur des anneaux, catholique et conservateur, ne partage pas le romantisme socialiste de William Morris. Mais il valorise l’imaginaire d’un Moyen-âge mythifié face à la froideur du monde moderne.

Tolkien voit la guerre moderne en action. Les chars et les lance-flammes apparaissent en 1916 et ne laissent aucune chance à l’ennemi. La Chute de Gondolin décrit des dragons qui s’attaquent à des combattants armés de simples épées. Les dragons s’apparentent à des chars et des canons, davantage qu’à des créatures imaginaires. « L’expérience de la guerre industrielle était à ce point indicible qu’il a fallu pour certains passer par le détour de l’allégorie légendaire ou des images non figuratives pour exprimer avec justesse l’horreur des tranchées. En un sens, faire semblant d’échapper à la réalité pour mieux en parler », observe William Blanc.

En 1937, devenu professeur de littérature médiévale à Oxford, J.R.R. Tolkien publie Le Hobbit. La seconde guerre mondiale et la course aux armements s’apparente à la quête de l’anneau décrite dans Le Seigneur des anneaux. C’est le combat des machines et des monstres déshumanisés. Face au monde industriel, J.R.R. Tolkien invente le monde imaginaire des Hobbits. Leur mode vie simple et rural s’oppose au monde des villes et de l’industrie. Lorsque le sorcier Saruman s’empare du territoire des Hobbits il transforme la contrée bucolique en enfer industriel. Il impose le travail et la soumission au patron. J.R.R. Tolkien dénonce ainsi la civilisation industrielle dans son ensemble.

La publication du Seigneur des anneaux éclaire la modernisation des années 1950. L’exode rural et la mécanisation de l’agriculture débouchent vers la disparition des sociétés paysannes. Les communautés rurales traditionnelles deviennent alors idéalisées. Les bandes dessinées comme Les Schtroumpfs (1958) ou Astérix (1959) s’inscrivent dans la filiation de la fantasy. Elles décrivent des petites sociétés villageoises et magiques qui vivent au milieu d’une forêt. Ces communautés tentent de survivre face à la menace d’un monde globalisant et terrifiant comme celui des humains ou des Romains. Dans Le Domaine des dieux (1971), le village d’Astérix est confronté à un entrepreneur romain qui souhaite transformer la forêt en un complexe hôtelier et touristique. Le mode de vie communautaire et solidaire disparaît. Les gaulois se transforment en entrepreneurs et vendeurs de souvenirs pour les touristes.

La publication du Seigneur des anneaux accompagne la contestation des années 1960. « Frodo est vivant ! » devient un slogan populaire dans la jeunesse. « D’une certaine manière, la révolte estudiantine est celle d’un groupe désirant préserver une société à taille humaine dans un monde dominé par les forces impersonnelles de la technologie, de la science, du commerce et de la bureaucratie », observe le journaliste Keith Brace. Tolkien influence évidemment le mouvement écologiste. L’historien E.P.Thompson, biographe de William Morris, devient une figure de la lutte contre l’armement nucléaire. Il se compare à un Hobbit qui refuse d’être embrigadé par des Gandalf.

Le grand écran permet de populariser la fantasy. Le japonais Hayao Miyazaki vit dans le seul pays qui a subit un bombardement nucléaire. Il met souvent en scène une nature qui combat les destructions provoquées par les humains, notamment dans Princesse Mononoké (1997). Le film Excalibur réalisé par John Boorman en 1981 reste imprégné de fantasy. Face au mal urbain et industriel s’oppose une nature démocratique. La trilogie de La Guerre des étoiles (1977-1983) oppose un Empire armé de vaisseaux métalliques opposés à une rébellion plurielle, notamment composée par les Ewoks qui sont des oursons qui vivent dans une forêt. C’est dans les années 2000 que la fantasy alimente les blockbusters avec Le Seigneur des anneauxHarry PotterStar Wars voire même Avatar (2009). Cet imaginaire populaire participe à la prise de conscience écologique. Mais ce succès commercial reflète aussi la récupération de la contestation par l’industrie culturelle.

 

                   Fantasy et imaginaire écologiste

Games of Thrones face au dérèglement climatique

 

George R.R. Martin est objecteur de conscience durant la guerre du Vietnam. La fantasy devient un outil pour s’opposer au monde industriel et marchand. Pourtant, dans les années 1980, le genre est devenu un commerce. Des livres, mais aussi des jeux de rôles et des jeux vidéo surfent sur la mode. La franchise Star Wars débouche vers des produits dérivés de figurines et de jouets. L’expression contre-culturelle devient une création standardisée, pourtant dénoncée par William Morris et le courant du romantisme anticapitaliste.

G.R.R. Martin relie la fantasy à la contre-culture. En 1983, au cœur des années Reagan, il publie le polar fantastique contemporain Armageddon Rag. Ce roman évoque un groupe de rock dont les chansons contestataires font référence à l’univers de la fantasy. « Leur fantasy contre-culturelle s’oppose au monde marchand de l’Amérique de la contre-révolution conservatrice qui menace les droits sociaux et environnementaux », analyse William Blanc. G.R.R. Martin s’attache à repolitiser la fantasy.

La fresque intitulée Le trône de fer est publiée à partir de 1996 avant d’inspirer la série Game of Thrones. Le récit se concentre sur les conflits qui opposent les différentes maisons nobles des Sept Couronnes pour le pouvoir. Mais, au Nord, un mur protège le Royaume d’une armée de morts-vivants appelés les « Marcheurs blancs ». Loin de tout univers utopique, G.R.R. Martin veut montrer qu’il n’existe aucun camp du Bien ni de solutions parfaites. Les gouvernants doivent assumer les conséquences de leurs décisions. La fantasy rencontre Machiavel dans un merveilleux gouverné par la realpolitik. Les Marcheurs blancs incarnent la menace climatique. Pour Pablo Iglesias, le chef de Podemos, ils représentent la destruction de la civilisation occidentale. Les manifestations écologistes contre la COP 21 reprennent l’esthétique de Game of Thrones.

 

Le livre de William Blanc permet de se plonger dans les racines politiques de la fantasy. Il fait remonter les origines de cette imaginaire dans les livres de William Morris, figure du romantisme révolutionnaire. William Blanc propose des pistes de réflexion à propos d’un univers foisonnant et complexe. L’historien insiste sur la critique de la modernité marchande. Les trois auteurs qu’il évoque portent effectivement ce regard critique sur l’évolution de la civilisation industrielle.

William Blanc évoque les limites de ce romantisme anti-moderne. La fantasy se réfugie dans un passé idéalisé. Tolkien semble ouvertement réactionnaire. Le retour vers l’histoire et les sociétés traditionnelles est alors valorisé. Mais il reste influencé par le socialisme libertaire de William Morris. Le passé devient alors le prétexte pour inventer les utopies d’un monde à venir. La fantasy décrit alors des sociétés libertaires, sans hiérarchie ni inégalités.

William Blanc se montre moins convainquant à propos de G.R.R. Martin. Game of Thrones semble un peu plus éloigné de la tradition romantique. La préoccupation écologique existe, mais elle n’est pas centrale. G.R.R. Martin propose au contraire un regard réaliste qui décrit nos sociétés occidentales. Son œuvre évoque surtout la violence des relations humaines et les rapports de pouvoir qui traversent la civilisation occidentale.

Néanmoins, William Blanc montre bien la dimension contestataire de la fantasy. Son imaginaire nourrit les manifestations. Cet univers s’inscrit dans la contre-culture. L’imaginaire et la créativité s’opposent au conformisme du monde marchand. Malgré son intégration à l’industrie culturelle, la fantasy incarne la liberté de l’imagination face à la froideur de la modernité capitaliste.

 

Source : William Blanc, Winter is coming. Une brève histoire politique de la fantasy, Libertalia, 2019

Articles liés :

Super-héros et politique

Games of thrones et stratégie politique 

Romantisme et lutte de classes

Guerre de classe dans l’Angleterre du XVIIIe  

Capitalocène et dérèglement climatique   

Pour aller plus loin :

Vidéo : William Blanc à la Grande Librairie diffusée sur France 5 le 29 mai 2019

Radio : Tristan Goldbronn, Rencontre avec William Blanc : une histoire politique de la fantasy, conférence diffusée sur Radio Parleur le 14 mai 2019

Radio : Game of Thrones, phénomène planétaire, diffusé sur France Culture le 28 avril 2019 

Radio : Saison 10 Episode 37 special WINTER IS COMING – UNE BREVE HISTOIRE POLITIQUE DE LA FANTASY, émission publiée sur Culture prohibée le 14 mai 2019 

Radio : 49. “Game of Thrones” et l’histoire, avec Aurélie Paci, émission diffusée sur Paroles d’histoire le 13 avril 2019 

Benjamin Mussat, À lire : Winter is coming. Une brève histoire politique de la fantasy, de William Blanc, publié sur le site du NPA le 12 juin 2019 

Florian Besson, Trump et Game of Thrones, publié sur le site Non fiction le 1er juillet 2019

Antoine Mbemba, 3 moments où la fantasy a fait de la politique, publié sur le site Vice le 19 juillet 2019

Mathieu Dejean, Comment “Game of Thrones” est devenu une allégorie de l’urgence climatique, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 5 juin 2019 

Fabien Benoit, « On rêve du Moyen Âge car on est angoissé par notre avenir », publié sur le site du magazine Usbek & Rica le 29 mai 2019 

Grégoire Cherubini, William Blanc : “On crée des mondes imaginaires car le réel n’est pas satisfaisant”, publié dans le webzine Underlined le 25 juillet 2019


Article publié le 23 Août 2019 sur Zones-subversives.com