FĂ©vrier 7, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
133 visites


Je ne leur avais jamais parlĂ©, Ă  Laura et Mathilde, mais je les savais au fond. Je ne me suis pas sentie lĂ©gitime Ă  l’exprimer, ou Ă  ressentir cette peine, peut-ĂȘtre parce que je n’avais qu’un an de transition derriĂšre moi. ​Je ne me sens pas lĂ©gitime aujourd’hui non plus. Pourtant, il y avait quelque chose de profondĂ©ment intime dans ce deuil. Ce n’était pas la mĂȘme tristesse vague que pour ma grand-mĂšre ou mon prof de lycĂ©e. Laura et Mathilde n’allaient pas manquer Ă  mon quotidien, elles ne l’avaient jamais traversĂ© auparavant. Mais c’était pire que de perdre un membre de ma famille. Je n’ai pas arrĂȘtĂ© de penser, pendant la marche de commĂ©moration, que ça pourrait ĂȘtre moi dont on crierait le nom, si facilement ça pourrait ĂȘtre moi, demain ça pourrait ĂȘtre moi ou la semaine prochaine. J’ai vu ce qui se passerait si je me suicidais. J’ai ressenti ce que mes sƓurs ressentiraient probablement si je me butais. L’impression de se voir mourir. Ça m’a frappĂ©e, violemment. Ces deux suicides Ă©taient violents, c’étaient des crimes. Des crimes d’État.

La transphobie les as tuĂ©es. Ça ne coĂ»te rien de le rĂ©pĂ©ter encore. À part cette colĂšre, ce qui m’est restĂ© c’est ce sentiment Ă©vident. Ç’aurait pu ĂȘtre moi, ça sera moi un jour. Le suicide de Doona, quelques mois plus tard, m’a fait comprendre que ce sentiment ne me quitterait plus. Que je suis sur un fil trĂšs fin, en Ă©quilibre, que j’y serai pour longtemps encore, que c’était une Ă©preuve d’endurance. Tenir sur ce fil sans tomber, au risque de faire trembler la corde pour les autres. Et pourtant, je sais qu’elles ne m’en voudraient pas si je tombais. Comment est-ce que je pourrais en vouloir Ă  Laura, Mathilde, Doona et les autres ?

Depuis j’ai beaucoup trĂ©buchĂ©. Depuis trois mois, je manque de tomber, rĂ©guliĂšrement, presque toutes les semaines, et je sais que je ne suis pas la seule.

J’ai pris conscience de ça, j’ai peur pour mes sƓurs quand elles sont tristes, une peur Ă©norme qui me dĂ©fonce le ventre d’autant plus violemment qu’elle n’est pas irrationnelle. La tristesse de mes sƓurs me bouleverse profondĂ©ment. C’est presque impossible que je passe une journĂ©e agrĂ©able si je sais que cette amie proche de moi est triste, si je sais que cette autre amie est seule dans la misĂšre d’une existence rythmĂ©e par la violence de notre sociĂ©tĂ© capitaliste, raciste, transphobe, psychophobe. J’ai peur Ă  chaque instant d’entendre sur les rĂ©seaux une nouvelle existence se terminer brutalement, de voir le nom d’une de mes sƓurs bafouĂ©, ridiculisĂ©. Je panique dĂšs que je vois mes amies se renfermer dans le mutisme, refuser de communiquer sur leurs douleurs. Quand j’ai des comportements semblables, ça signifie que je me prĂ©pare Ă  peut-ĂȘtre tomber.

Je crois en l’amour qu’on peut se donner entre meufs trans, je crois au t4t, profondĂ©ment je crois qu’on peut se sauver, je crois qu’on peut se tirer de lĂ  et survivre ensemble. Je crois aussi qu’en plus de l’amour il faut qu’on se donne de notre tristesse, qu’on se l’avoue, qu’on ne la cache pas si on le peut, qu’on se l’offre comme une marque d’amour, comme une marque de confiance, qu’on se montre qu’on a foi en nous, puisque de toute maniĂšre notre tristesse est contagieuse, et qu’on se la transmet, dans le silence ou pas. Autant l’offrir, la prĂ©senter aux yeux amoureux de nos sƓurs. C’est dur de se faire confiance pour ça. On souffre souvent de choses semblables, de choses parfois sans solutions. Qu’on se donne nos doutes et nos peurs, qu’on se dise nos syndromes nos traumas, qu’on se sache, encore mieux que ce n’est dĂ©jĂ  le cas. Je n’y arrive pas encore totalement, moi, parce que j’ai peur du rejet. Le silence aussi est un rejet. Et c’est celui de mes sƓurs qui me fait le plus souffrir. Pourtant quand je me prĂ©pare, quand je sens que presque je pourrais tomber, je me tais moi aussi. Je prĂ©tends. Je ne veux pas qu’on me sauve Ă  ce moment prĂ©cis, je veux vraiment mourir.

Je sais que je ne m’y rĂ©soudrai pas si la voix douce et aimante d’une sƓur vient troubler ma dĂ©cision, si la vue de ma copine me rappelle que je vais lui faire souffrir le martyre. Je reste en vie, mais si peu pour moi. Je reste en vie pour mes sƓurs, pour ma copine, mais c’est suffisant pour l’instant. Alors quand je vois que tu es triste, et que tu es silencieuse, c’est peut-ĂȘtre moi mais je ne peux m’empĂȘcher de penser que tu te prĂ©pares. Je veux ĂȘtre cette voix douce, aimante, qui troublera ta rĂ©solution. Je voudrais que quand je te demande si ça va tu ne me rĂ©pondes pas oui en mentant, je voudrais que tu me dises, non, parlons-en, ou non, mais j’en parle avec une sƓur. J’ai peur que tu ne croies pas en cette promesse. Je ne t’en veux pas, je te comprends. Si tu n’y crois pas, je ne vais plus y croire aussi. Je suis dĂ©solĂ©e de faire sur toi peser cette responsabilitĂ© qui pĂšse sur moi.

Au final on tangue sur le fil, alourdie. On essaye de rĂ©sister aux secousses. On espĂšre rester nombreuses sur ce fil. On espĂšre un jour en descendre, mais alors toutes ensemble, toujours ensemble. On s’active, on crĂ©e des rĂ©seaux, on resserre nos rangs. Ça fonctionne moins si on reste silencieuses. Faut donner toujours donner et c’est si dur de donner, si effrayant. Encore un prix Ă  payer, toujours un prix Ă  payer. On n’est pas sorties de la tristesse, alors autant la dire, puisqu’on la verra toujours, en filigrane, dans nos yeux, nos messages, notre humour noir, notre froideur soudaine. Quand je te donne ma tristesse, en phase suicidaire, Ă  deux doigts de me faire du mal, ma sƓur, je te dis en fait que je t’aime et que je ne veux pas encore te quitter.

Par PaolĂ©e. Relecture de Nausicaa et SƓur Charlie.




Source: Mars-infos.org