Avril 23, 2021
Par Des Nouvelles Du Front
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Traduction du dernier texte de Jasper Bernes sur la communisation où il est question « des revendications positives de la communisation. »

« Une marche énergique à travers le mai rampant »

Jasper Bernes

partie 5

parties 1234

Un pas en avant et deux pas en arrière. Toutes mes tentatives pour faire avancer l’histoire de la communisation semblent m’avoir ramené à ses antécédents dans le communisme de gauche et le communisme de conseil, sinon à Marx et la Deuxième Internationale. C’est parce que la théorie de la communisation est toujours narrative dans sa présentation, comme je l’ai appris. Les essais de Gilles Dauvé et François Martin sont traduits et intitulés en anglais The Eclipse and Reemergence of the Communist Movement, un récit du mouvement ouvrier et de son éclipse contre-révolutionnaire, raconté du point de vue d’un nouveau cycle de luttes, avançant sur une nouvelle base. Ici, la critique de l’ultragauche historique est la contrepartie théorique d’un changement réel dans la lutte de classe, d’abord visible en 68 mais confirmé dans les années suivantes. L’enjeu de la théorie de la communisation est de faire le point sur ce qui a changé, et cela nécessite au minimum un ici et un maintenant.

Les sections traitant de Mai 68 et de ses suites ont été écrites non pas par Dauvé mais par Francois Martin (le nom de plume de Francois Cerruti), qui nous dit que Mai 68 a été significatif surtout pour ce qui n’est pas arrivé, pour “le grand silence du prolétariat“, qui s’est levé pour interrompre et paralyser le capital, pour arrêter la machinerie industrielle, mais n’a jamais formé d’organisations ouvrières adéquates à la tâche d’une prise révolutionnaire de ceux ci. Ce n’est qu’à Censier, dans l’université occupée, que s’est formé un comité ouvrier explicitement communiste de quelque importance, rassemblant des milliers d’ouvriers radicaux, aux étudiants et intellectuels d’extrême gauche, proposant une “autogestion générale” et des mesures révolutionnaires immédiates.

Alors que ces appels tombaient dans « l’oreille d’un sourd », les élites à l’université, dans leur locaux et dans les couloirs de l’État écoutaient. Par une grande ironie, le contrôle ouvrier a été compris comme la demande explicite du soulèvement au moment précis où la classe ouvrière refusait de prendre le contrôle en pratique, refusait de former des organisations d’autogestion ouvrière :

« Le P.C.F. lui-même inclut la “participation réelle” dans son programme gouvernemental. L’autre grand syndicat, la CFDT, prône l’autogestion, ce qui est également soutenu par les groupes d’ultra-gauche qui sont favorables aux conseils ouvriers. Les trotskystes proposent le contrôle ouvrier comme programme minimum pour un gouvernement ouvrier. »

Les patrons, eux aussi, ont rapidement reconnu dans le langage de l’autogestion non pas leur propre euthanasie imminente mais un moyen pour intensifier le travail, de manière subjective, de contraindre l’investissement dans le processus de travail, de séduire les travailleurs pour qu’ils participent à leur propre exploitation et pensent que c’est une libération.

1968 était une énigme, et l’est toujours, car il n’a pas émergé en réponse à une crise politique ou économique manifeste. Elle est née d’un antagonisme produit par la croissance elle-même, et non par son interruption, par la réorganisation historique de la société française à travers les Trente Glorieuses. Il n’a pas été facile de trouver la racine de cet antagonisme, car il semblait émerger d’un mélange de revendications qualitatives et existentielles, plus visibles dans les mouvements d’étudiants et de jeunes de l’époque. Épanouissement, sens, dignité, participation, expression créative. Entre ces revendications et le lieu de travail capitaliste, cependant, il y avait une contradiction, et Martin soutient donc que l’absence d’institutions concrètes de contrôle ouvrier en 1968 ne découle pas de la timidité de la classe ouvrière, mais de son intransigeance : les travailleurs n’étaient plus intéressés à assumer la responsabilité de leur reproduction en tant que travailleurs, désormais clairement incompatible avec leurs besoins en tant qu’êtres humains. Dans le feu de la lutte, quelque chose d’autre se révèle, quelque chose qui est exclu par le moment de la négociation et même par l’identité de travailleur. Après 68, en France et en Italie, où cette subjectivité sera encore plus claire, des groupes de travailleurs auto-organisés font grève, semble-t-il, pour faire grève, et contre la fin de la grève, trouvant dans les moyens une fin en soi, et affichant une indifférence au déroulement des négociations finales, qui ramènent toujours à la déresponsabilisation.

Les ultra-gauchistes de Censier poursuivaient ce qu’ils croyaient être le programme communiste maximal, basé sur la prise en charge auto-organisée des moyens de production par des comités de travailleurs. Il a fallu à ceux qui y ont participé des mois et des années pour accepter le silence du prolétariat, sa passivité curieusement agressive ; la théorie de la communisation est une forme de cette acceptation, émergeant directement des discussions de ceux qui ont continué à se réunir, afin de comprendre ce qui s’était passé. Mais l’explication que Martin donne dans son livre est moins une explication qu’un constat, un jalon qui marque le problème. On peut comprendre la théorie de la communisation comme une série de tentatives pour faire face à ce silence, qui réapparaîtra, sous une forme ou une autre, dans toutes les luttes importantes depuis. Voici comment Dauvé et d’autres le décrivent dans un document ultérieur, qui offre un récit beaucoup plus complet et riche de 1968 :

« Dans les usines, en 1968, on ne retrouvait guère l’atmosphère festive de 1936. Les gens sentaient qu’il s’était passé quelque chose qui pouvait aller plus loin, mais ils évitaient de le faire. L’atmosphère de gravité qui régnait se doublait d’un ressentiment contre les syndicats, bouc émissaire commode, alors qu’ils ne pouvaient garder le contrôle que par le comportement de la base. La gaieté était ailleurs, dans la rue. C’est pourquoi Mai 68 n’a pu ni reproduire, ni conduire à un retour révolutionnaire dans les années qui ont suivi. Le mouvement a généré un réformisme qui s’est nourri de la neutralisation de ses aspects les plus virulents. L’histoire ne repasse pas les plats.»

Ce que 1968 a révélé, c’est une profonde dé-subjectivation, une dés-identification d’avec le travail qui en était souvent une d’avec le mouvement ouvrier en tant que tel, une négativité se manifestant par le refus du travail, les grèves et les sabotages, mais tout aussi capable de se transformer en nihilisme, en cynisme et en passivité :

« Abandonner le contrôle des usines aux syndicats était un signe de faiblesse, mais un signe du fait qu’ils étaient conscients que le problème était ailleurs. Cinq ans plus tard, en 1973, lors d’une grande grève à Laval, les ouvriers ont purement et simplement quitté l’usine pendant trois semaines. Comme la “dépolitisation” dont on a tant parlé, cette perte d’intérêt pour l’entreprise, pour le travail et pour sa réorganisation, est ambivalente, et ne peut être interprétée que par rapport à tout le reste. Le communisme est certes présent en 1968, mais en relief, en négatif. A Nantes en 1968, et plus tard chez SEAT à Barcelone (1971) ou à Québec (1972), les grévistes prennent des quartiers ou des villes, vont jusqu’à s’emparer de stations de radio, mais n’en font rien : l’auto-organisation des prolétaires ” est possible, mais en même temps, ils n’ont rien à organiser. » (Théorie communiste, n° 4, 1981, p. 21).

Mais si le problème n’était pas dans l’usine, où était-il ? Et quel était le problème de toute façon ? On suppose ici que les prolétaires avaient déjà reconnu la critique de l’autogestion ouvrière que la théorie communiste était en train de digérer : les prolétaires n’ont pas créé des comités ouvriers parce qu’ils reconnaissaient, d’une certaine manière, que de telles structures bloqueraient le chemin vers le communisme. Ils n’ont pas rempli les partis de la gauche extra-parlementaire parce qu’ils reconnaissaient que ces partis, eux aussi, s’étaient adaptés au capitalisme, devenant son opposition loyale.

Les années 1970 ont confirmé cette thèse sur la subjectivité, surtout en Europe du Sud. En Italie, le refus du travail et l’autonomie par rapport aux organisations ouvrières pourries devinrent le slogan d’un mouvement insurrectionnel qui amena le pays au bord de la guerre civile ; au Portugal, en Espagne et en Grèce, où la liquidation de la gauche par le fascisme et l’autoritarisme favorisait le spontané et l’insurrectionnel, de nouvelles immédiatetés tactiques et stratégiques confirmèrent ce qui avait été vu dans les gazs de mai. En Pologne et en Iran, des conseils ouvriers ont également émergé, bien que largement dépourvus d’une vision d’autogestion ouvrière, ce qui indique que quelque chose du vieux rêve est encore vivant.

En tant qu’affirmation négative, la théorie de la communisation a résisté à l’épreuve du temps. Que le mouvement ouvrier ait commencé à mourir, et avec lui toutes sortes d’investissements subjectifs dans le travail et le lieu de travail, semble indubitable, mais un argument de subjectivité n’est pas suffisant, même s’il était prouvable. D’où vient un tel changement subjectif ? C’est ce qu’il faut expliquer d’une manière qui ne soit ni circulaire ni auto-vérifiante. Les meilleures explications ont procédé non seulement d’une évaluation d’un certain changement de subjectivité, mais aussi d’un examen de la restructuration du capitalisme. De nouvelles tactiques et de nouvelles attitudes indexent les changements dans la nature du travail et du capitalisme. En d’autres termes, ce n’est pas tant que les travailleurs ont eu l’intuition du problème et de la solution que quelque chose dans l’entreprise capitaliste telle qu’elle s’est développée, dans l’enchevêtrement de la propriété et de la technique, qui exclut une vision de l’autogestion des travailleurs.

A Censier, après la fin du mois de mai, les assemblées générales de l’ultragauche ont continué à se réunir et à discuter de ces questions. La première réponse qu’ils apportaient était que le capitalisme était devenu si productif qu’un passage direct au communisme était désormais possible, et que les travailleurs le reconnaissaient. L’année 1968 s’est déroulée dans un moment d’abondance relative, dans lequel les revendications salariales ont été dépassées par toute une série de revendications qualitatives. En rejetant la “survie augmentée” qui liait la productivité au salaire, et la classe ouvrière aux impératifs de l’accumulation capitaliste, le prolétariat semblait rompre avec toutes les logiques de développement. Dans les comités Censier, donc, le point de convergence était la conviction que le prolétariat n’a pas à s’installer comme force sociale avant de changer le monde. Il n’y a donc pas d’organisation ouvrière à créer, à susciter ou à espérer. Il n’y a pas de mode de production transitoire entre le capitalisme et le communisme. Il n’y a pas d’organisation prolétarienne autonome en dehors de ce que le prolétariat fait pour communiser le monde et lui-même avec lui.

Au fur et à mesure de la crise des années 1970, cette évaluation devait être révisée. Le réformisme n’a pas été écarté, il a été complètement modifié. En Italie, au cours de l’automne chaud de 1969 et du mouvement prolétarien revitalisé qui s’ensuivit, le refus de la politique et du travail, rendu possible par les mots d’ordre d’autonomie et de pouvoir des travailleurs, flottait au contraire sur une mer de revendications réalisables dont le pouvoir résidait dans leur diversité plutôt que dans leur maximalisme. En Italie, l’immédiateté du mois de mai est devenue locale, moléculaire, insurrectionnelle surtout dans son étendue et sa durée, ce qui semblait ne pouvoir mener à la révolution que par le biais de la guerre civile.

Le mai étendu, “rampant” de l’Italie ressemblait cependant au cas français, dans la mesure où les travailleurs ont commencé contre les syndicats et les employeurs un combat qu’ils laisseraient les syndicats résoudre pour eux à la fin. Comme en France, les étudiants radicaux de la fin des années 60 se sont liés aux ouvriers dans l’usine, mais en Italie, la connexion a été plus productive, forgeant un lien durable et réciproque entre les intellectuels marxistes et les grévistes sauvages. Dans l’usine de caoutchouc Pirelli, à Milan, l’un des nombreux sites du Nord où la structure de négociation collective liant la productivité aux salaires s’est effondrée face à l’accélération de la croissance et à l’évolution de la division du travail, des “comités de base unitaires” (CUB) sont apparus, formant des réseaux de contacts indépendants des contremaîtres à l’intérieur et entre les sites. Influencés par les idées de la revue Quaderni Rossi, et plus tard par Potere Operaio, les comités de base, auxquels les étudiants pouvaient participer à égalité avec les travailleurs, ont fait sentir leur pouvoir par la pratique de l’autoriduzione (autoreduction), essentiellement une grève du zèle, prenant pour objet les taux de production et utilisant tous les moyens, y compris le sabotage, pour fixer les taux à l’échelle de l’usine. A partir de ce moment, liant théorie et pratique, l’autoréduction deviendra une véritable métonymie d’un vaste répertoire de refus.

Les événements chez Pirelli et la propagation des CUB dans le triangle industriel Milan-Turin-Gênes ont confirmé, avec force, la “science de la haine de classe” unilatérale que Mario Tronti avait proposée dans Workers and Capital (1967). Il y affirmait, à propos des luttes du début et du milieu des années 1960, que “la classe ouvrière avait découvert, ou redécouvert… sa capacité politique d’imposer le réformisme au capital et d’utiliser ensuite ce réformisme de manière brutale pour les besoins de la révolution ouvrière“. Dans l’État planificateur keynésien, qui a amené les partis, les syndicats et les associations d’employeurs à la table des négociations afin de s’entendre sur les objectifs de production et les salaires, on a en fait vu le pouvoir de la classe ouvrière de fixer le principal déterminant économique, la productivité. Ce sont les travailleurs qui déterminent le rythme de l’économie, et le capital qui se démène pour y répondre, a affirmé Tronti. Le fait que les ouvriers de Pirelli fixent le rythme auquel les roues de l’économie vont tourner est une confirmation explicite de la relation inversée entre le capital et le travail.

Pour Tronti, cependant, l’auto-réduction manque d’un volant qui pourrait transformer l’auto-organisation (ici entièrement négative) en autogestion. Sur ce point, il est d’accord avec Bordiga : seul le parti coordinateur peut transformer la stratégie prolétarienne du refus en socialisme, par la centralisation tactique. Le réformisme peut déborder en révolution, mais seulement à travers la structure du parti. Mais ce débordement s’est développé au-delà des limites des partis et des syndicats, et aucun nouveau contenant n’a pu être trouvé pour lui : l’auto-réduction se référait à toute une panoplie de tactiques pour fixer non seulement les tarifs mais aussi les prix, pour le transport, pour le loyer, pour les services publics, pour le logement… Les comités de base nécessitaient des réseaux de militants dans toute l’usine, ainsi que des liens avec d’autres organisations, mais ils n’étaient pas organisés pour prendre le pouvoir sur le processus de production, comme certains le pensaient, mais pour faire des concessions aux employeurs. L’autoréduction impliquait l’auto-organisation du prolétariat en tant que force indépendante des moyens de production, et en antagonisme avec eux. La lutte contre l’accélération ne faisait qu’un avec la lutte pour les salaires, ce qui signifie qu’elle ne pouvait être conclue que de manière unilatérale par l’action directe. La négociation était inévitable, et là, les organisations de l’ultragauche étaient facilement mises en déroute. Alors que les partis sont restés moribonds, les syndicats se sont montrés résilients et flexibles et, comme en France, ont rapidement adopté le langage de la démocratie sur le lieu de travail et les nouvelles exigences qualitatives du mouvement.

L’auto-organisation du refus s’est éloignée de l’autogestion ouvrière, qui est devenue partie intégrante du langage de la gauche officielle, au lieu de la favoriser. Sur le lieu de travail, son métier était la passivité organisée. Ses actes positifs et ses expropriations, quand il s’agissait de cela, étaient généralement entrepris en dehors du lieu de travail. « Virées shopping » prolétariennes, occupations d’immeubles d’habitation. La contre-planification à partir de l’atelier ne pouvait devenir une planification qu’indirectement, parce qu’elle avait pour objet la division du travail elle-même, les divisions entre ouvriers qualifiés et semi-qualifiés, entre hommes et femmes, entre directeurs et employés. Toute vision de la révolution prolétarienne et de la planification serait, par nécessité, construite contre et non à travers ces divisions. Mais c’est peut-être pour cette raison que la réflexion sur la transition communiste menée par les partisans de l’opéraïsme et de l’autonomie tend à refuser la distinction entre les moyens et les fins, entre l’autonomisation, l’organisation et la lutte du prolétariat, d’une part, et le communisme en tant qu’objet, d’autre part.

En Italie, nous pouvons donc voir très clairement les limites auxquelles se heurte l’auto-organisation sur le lieu de travail en tant que telle. L’auto-organisation est devenue nouvellement problématique, fracturée par la refonte de l’industrie au milieu du siècle dernier. Les travailleurs luttent contre leur propre position dans la division du travail, en tant que femmes, migrants, travailleurs à la pièce, techniciens, etc. L’auto-organisation doit se trouver ailleurs, soit dans le prolétariat en tant que tel, indépendant des moyens de production, soit dans une future transformation communiste de ces moyens de production. Ce qui est requis pour la révolution n’est pas l’auto-organisation en tant que telle, mais l’auto-organisation de l’auto-organisation, ce qui signifierait une autre organisation, un recodage du système de lieux hérité du capitalisme. Comme l’écrit Théorie Communiste, résumant cette intuition, « l’auto-organisation est le premier acte de la révolution ; elle devient ensuite un obstacle que la révolution doit surmonter. »

Il y a quelque chose de puissant mais aussi d’imprécis dans cette formulation – qu’est-ce qui distingue l’auto-organisation comme objet et comme sujet, comme obstacle et comme activité ? La réponse ne se trouve pas dans l’auto-organisation elle-même, mais, comme nous l’avons noté plus haut, dans l’évolution de la division du travail. Car l’auto-organisation a à la base une certaine notion de lieu, d’appartenance, même lorsqu’il s’agit de l’auto-organisation de ceux qui n’ont pas de lieu. On ne peut que se battre là où l’on est, mais si l’on reste là, il est possible que la lutte cimente le système des lieux, plutôt que de les surmonter. L’auto-organisation entrera donc en conflit avec le soi, avec les lois du droit et de la propriété et de l’appartenance qui sous-tendent la gauche et le mouvement ouvrier, ou bien elle deviendra simplement rien, la reproduction du capitalisme.

Depuis les années 70 en Italie, l’”autonomie” a le plus souvent occupé l’espace de l’auto-organisation – une insistance sur l’action directe, la participation directe et l’indépendance vis-à-vis des institutions de la gauche moribonde. Il y a cependant une différence. L’autonomie est une auto-organisation dépouillée de tout projet d’autogestion des moyens de production – ses fantasmes tendent à être des fantasmes de sécession, de fuite et d’ascension perpétuelle, puisque l’objectif du communisme a été supprimé. Autonomie par rapport à quoi ? Et de qui ? Et dans quel but ? L’autonomie n’a de sens que par rapport à l’hétéronomie : en tant que nom d’un projet positif, elle choisit l’immanence plutôt que la transcendance, et abandonne le fantôme du communisme. Le changement dans la langue de bois de l’ultragauche, peut-être le plus visible dans les années 90 et 00, avant le retour d’un nouveau communisme de crise qui a revitalisé des thèmes plus anciens, témoigne des nouvelles perspectives du communisme au XXIe siècle. On ne peut imaginer le capital que comme une Égypte qu’il faut fuir.

S’il n’y avait que l’Italie, que la France, pour observer ces dynamiques, la communisation ne serait pas vraiment une théorie. Il y a quelque chose d’unique dans la taille et la force des mouvements ouvriers de ces deux pays, ainsi que dans la rapidité de leur transition d’après-guerre, surtout en Italie. On pourrait donc s’attendre à ce qu’ils soient uniques. Pourtant, dans les années 2000, en Argentine, en Grèce, au Mexique, dans des pays très différents de la France et de l’Italie, l’auto-organisation et l’autonomie ont joué de manière similaire. Dans les années 2010, cette dynamique devient générale, globale, de l’Egypte aux Etats-Unis, du Soudan au Rojava.

Les événements en Argentine en donnent la démonstration la plus claire, à cheval sur le début du millénaire dont ils semblent imprimer la logique. Au cours des années 90, alors que les programmes d’ajustement structurel infligés à l’Argentine par sa crise de la dette gonflaient les rangs des chômeurs, l’un des mouvements de chômeurs les plus puissants de ces dernières décennies a convergé autour d’une tactique particulière, le piquete, ou corte de ruta, blocages de routes entrepris par des travailleurs sans emploi, accompagnés d’une demande spécifique d’aide de l’État. D’abord utilisé par les travailleurs ruraux licenciés par la compagnie pétrolière nationale en raison des ajustements structurels, le piquete pouvait être utilisé pour fixer les prix, pour demander des secours et finalement, après la crise de 1998, pour demander des subventions massives qui pouvaient être utilisées pour des plans de travail autogérés qui, dans certaines régions, ont pris en charge une partie importante de la reproduction prolétarienne, avec des boulangeries, des cantines, des bourses aux vêtements, des usines de fabrication de briques et des garderies. Il s’agissait d’une vision solide de l’autogestion, mais qui ne pouvait poser l’autonomie qu’en présupposant d’abord l’État comme garant de la production, c’est-à-dire en présupposant l’hétéronomie. Dans l’aggravation de la crise, après 1998, lorsque les entreprises ont commencé à faire faillite, et avec elles les gouvernements, renversés par des émeutes, l’Argentine a connu la plus grande vague de rachats d’entreprises jamais vue. Mais ces reprises n’ont eu lieu que dans les entreprises qui avaient échoué, qui avaient été mises en faillite et dont la propriété, sans parler des perspectives financières, était par conséquent incertaine. Les travailleurs ont donc hérité d’entreprises profondément endettées et improductives, les laissées-pour-compte de l’économie, qui ne pouvaient être exploitées que grâce à des subventions publiques, d’une part, et/ou à l’économie solidaire, d’autre part. Ce n’était pas un modèle généralisable, puisque les travailleurs n’occupaient pas et ne frappaient même pas les secteurs les plus productifs et les plus concentrés de l’économie, les conglomérats. Comme l’écrit Roland Simon de Théorie Communiste :

«  Dans les activités productives qui se sont développées pendant les luttes sociales en Argentine, il s’est passé quelque chose qui, à première vue, était plutôt déconcertant : l’autonomie est apparue clairement comme ce qu’elle est, la prise en charge et la reproduction de sa situation au sein du capital par la classe ouvrière. Les défenseurs de l’autonomie “révolutionnaire” peuvent dire que cela s’est produit parce qu’elle n’a pas triomphé, mais c’était son véritable triomphe. Mais, au moment même où, dans les activités productives, l’autonomie est apparue pour ce qu’elle était, c’est toute la base de l’autonomie et de l’auto-organisation qui a été renversée : le prolétariat ne pouvait pas trouver en lui la capacité de créer d’autres relations inter-individuelles (je ne parle volontairement pas des relations sociales), sans renverser et nier ce qu’il est dans cette société, c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec le contenu de son autonomie. Dans la manière dont les activités productives ont été réalisées, dans les détails effectifs de leur réalisation, ce sont les déterminations du prolétariat en tant que classe de cette société qui ont été effectivement ébranlées : la propriété, l’échange, la division du travail et, surtout, le travail lui-même. »

Il est facile de comprendre ici le pessimisme de TC. Les piqueteros, les usines occupées, ne pourraient pas devenir la base d’un dépassement du capitalisme, car ils supposent une division entre travailleurs employés et chômeurs, supposent l’État comme garant, etc. Mais notez aussi leur optimisme. Il y a quelque chose d’intenable dans cette situation que les partisans de l’auto-organisation notent immédiatement, il y a quelque chose qui résiste à la sclérose de l’auto-organisation et qui veut l’organiser sur une base qui la mettrait en contradiction avec l’auto-organisation. TC le voit notamment dans la subjectivité radicale du mouvement et dans l’importance qu’il accorde au don libre et à la participation, dans son hostilité à toutes les divisions. Ils citent un piquetero :

« Si nous créons des cantines uniquement pour que les compañeros puissent manger, alors nous sommes des têtes de noeuds. Si nous croyons que produire dans une ferme, c’est seulement arracher des haricots pour que les compañeros puissent manger, alors nous sommes vraiment des cons… Si nous ne savons pas quitter la ferme et tout ce que l’Etat nous jette dessus, comment être les bâtisseurs d’un nouveau rapport social, de nouvelles valeurs, d’une nouvelle subjectivité, ne parions pas sur un nouveau 19/20″. (un militant du MTD Allen4 – sud de l’Argentine, Macache, p. 27).

C’est cette tentative de construire à nouveau le monde entier sur un terrain qui ne vous laisse pas faire qui caractérise la tension dynamique du moment, ses possibilités. De cette contradiction, on peut anticiper un dépassement qui n’est pas la généralisation de l’autonomie ou de l’autogestion mais, parce qu’il coupe latéralement à toute notion de soi et d’autre, la production immédiate du communisme :

Un militant du MTD Allen (Macache) raconte comment la question du surplus, de la surproduction, de sa répartition, s’est posée dans une usine occupée, comment pour les ouvriers de Brukman reprendre l’usine et la faire fonctionner à nouveau faisait partie d’un rapport de force qui incluait la liaison avec le mouvement des chômeurs piqueteros. À ce moment-là, nous pouvons dire que ce qui manque, c’est la “généralisation de l’auto- organisation” ou l’autonomie. Mais si c’est le cas, nous ne comprenons pas que ce qu’on appelle une “généralisation” n’en est pas une, c’est une destruction de la classe comme sujet auto-organisateur. Cette généralisation est un dépassement par elle-même du sujet qui trouvait auparavant dans sa situation la capacité de s’auto-organiser. Si nous ne comprenons pas cette “dynamique” comme une rupture, nous restons bloqués sur la vision d’un mouvement purement formel car son contenu nous échappe, nous confondons la prise en main des conditions de survie et l’abolition de la situation que l’on a été amené à prendre en main. Si le prolétariat s’abolit lui-même, il ne s’auto-organise pas. Appeler à l’auto- organisation de tout le mouvement, c’est être aveugle à son contenu.

Entre piquetero et occupant, il ne peut y avoir qu’un troisième terme qui surmonte les deux et qui, par conséquent, ne peut procéder d’aucun des deux. Ils l’appelleront l‘écart, un terme peu traduisible en anglais, qui peut se traduire ici en “gap” et ailleurs en “swerve”. L’auto-organisation de l’auto-organisation, qui surmonte son système de lieux. C’est ce qui doit être articulé, comme perspective communiste, comme activité communisatrice, ses anticipations situées dans les luttes de classe les plus intenses de l’époque actuelle. C’est ce que je tenterai de faire dans des essais ultérieurs.




Source: Dndf.org