Mobilisation citoyenne, campagne de communication, désobéissance civile, action non violente : ces formes de politisation qu’adopte la société civile ne sont-elles pas en même temps des symptômes d’impuissance à investir cette structure de pouvoir qu’est le « débat public » ?

Car si l’opinion publique, comme l’analysait déjà Bourdieu en 1972, n’est rien d’autre que l’expression officialisée des opinions minoritaires d’individus dominants – la fabrique de l’idéologie dominante, soumise par l’effet de sa propre domination à un impératif de performance économique – comment espérer y mettre en « débat » la moindre idée réellement subversive ?

Et que faisons-nous de l’espace public comme topologie du singulier, de la politisation et de la production de l’imaginaire, comment pouvons-nous nous en emparer par l’art dans des formes à inventer ou à réinventer, le soustraire, pour un temps, à l’ordre capitaliste et l’intérêt privé et lui redonner le souffle créatif dont le possible a besoin pour être imaginable ?

Le plus grand tour de force opéré par l’intérêt privé sur l’espace public a été de retirer jusque dans nos imaginaires la réalité de son existence physique et ainsi circonvenir le sens même de ces deux mots.

Aux surfaces horizontales mesurables dans leur longueur et leur largeur, aux volumes communs pouvant accueillir le rassemblement des corps, effectuant par leur présence et leurs échanges une fonction démocratique historique, essentielle et légitime, a été substitué une notion virtuelle et abstraite invisibilisant sa propre réalité physique : le débat public.

Les places, rues, terrasses et salles où les échangent oraux, les messages écrits, imprimés, collés, distribués, criés sont constitutifs de la politisation de cette entité floue et en perpétuelle recherche de définition de son périmètre social qu’est « le peuple », sont les lieux concrets de l’espace public.

Les qualités et les limites intrinsèques de ces espaces communs permettent une émulation et une diversification des idées communes qui tendent naturellement vers l’hétérogénéité : Il y a une limite au nombre de corps avec lesquels on peut entrer en contact, par la voie, la vue ou le toucher, tant simultanément que dans sa vie entière. Il ya donc une limite à la propagation des idées et des croyances qui donne à l’expérience sensible sa qualité de premier domaine de production de vérité et qui, dans le contexte historique actuel, limite l’effet totalisant des médias de masse dont dépend le néolibéralisme pour asseoir son hégémonie narrative sur les futurs désirables.

Or, à ces espaces communs et réellement publics, le capitalisme préfère d’autres espaces pour le « débat public », dont les caractéristiques induisent des comportements complètement différents : les écrans, les haut-parleurs, les panneaux d’affichage, régis par l’intérêt privé.

Tous, nous possédons notre propre téléphone ou ordinateur, nos propres écouteurs ou enceintes, notre propre clavier ou tablette, mais nous ne le possédons que parce que nous les avons achetés : aucun de ces espaces n’est commun, aucun ne peut se constituer en espace public réel. Il s’agit d’une multiplication des espaces privés et c’est seulement par la narration publicitaire qu’ils peuvent être constitués dans nos esprits comme des espaces publics.

Dans les espaces communs, les panneaux et écrans publicitaires, les haut-parleurs des gares appartiennent à des intérêts privés dont les logiques de performance économique en rendent l’accès également payant.

Mais ces espaces souffrent d’une double privatisation, celle de leur existence physique (câbles, écrans, ordinateurs, terminaux, etc..), mais aussi celle des structures permettant de s’y exprimer. L’accès à internet est payant, les vecteurs de communications, comme les réseaux sociaux sont eux aussi payant, bien que d’une manière pernicieuse puisque nous, usagers, ne sommes plus les payeurs, mais les produits marchands. Notre capacité d’attention est vendue à des annonceurs, et de la performance des ces mécanismes de capture de l’attention et de la diffusion de publicité dépend la performance économique de sociétés comme Tweeter, Facebook ou même Discord.

La propriété privée détient donc aujourd’hui le monopole quasi absolu des vecteurs de la politisation. De fait la politisation en général et le militantisme en particulier peuvent aisément être convertis en produits marchands et ainsi s’inscrire dans des logiques de performance économique – indépendamment de la subversion du message – et être ainsi neutralisés dans leur capacité à établir un rapport de force.

À grand renfort d’intelligence artificielle et de puissances de calcul qui croissent de manière exponentielle d’année en année, les messages subversifs diffusés sur les réseaux sociaux permettent de dresser d’une part une cartographie sociologique des acteurs de leur diffusion et d’autre part, un lexique et une grammaire des messages subversifs. On les retrouve depuis quelques années, détournés par l’intérêt privé dans la publicité, les contenus et modes de communication des partis politiques inféodés au néolibéralisme et la production de contenus mensongers – fake news – utilisés dans une guerre de l’information qui détruit à une vitesse inquiétante le rapport qu’entretien notre civilisation à la notion de vérité telle qu’elle l’a elle-même constituée depuis deux millénaires.

Je voudrais avancer ici la thèse que pour établir un rapport de force réel, les formes de politisation doivent nécessairement en passer par l’espace public et non par le « débat public », et qu’en matière d’espace public, chaque mètre carré, chaque mètre cube d’espace commun soustrait à la logique de la performance économique compte plus que leur équivalent mesuré en surface cumulée d’écrans de téléphones portables ou de décibels de casques audio. Une heure passée à soustraire une place, une rue, une salle à la propriété privée afin d’y rassembler des corps, où mettre les corps présents en situation d’être exposés à des formes de politisation porte plus de puissance de subversion qu’une année de campagne publicitaire sur les réseaux sociaux portant le même message.

Confronté à un message sur notre téléphone lors de nos déplacements quotidiens, nous ne changeons pas ou peu le langage de notre corps. Tête basse, les yeux rivés sur l’écran, nous sommes aveugles à tout ce que le monde qui nous entoure porte de beauté, de méchanceté, d’injustice et d’espoir. La nature du message ne change pas la manière dont notre corps se comporte dans l’espace et, nous coupant de l’espace public dans lequel nous évoluons, agit fondamentalement comme un moyen de dépolitisation, quand bien même ce message invite à l’urgence et quel que soit le degré de vérité perçue qu’il porte. En nourrissant ce qui est maintenant communément appelé « le circuit court de la récompense » – que l’on se réfère à une description neurologique de l’émission de dopamine dans le cerveau, à un biais de psychologie comportementale ou à une observation sensible de notre entourage et de nous même – les messages subversifs ou militants diffusés sur les réseaux sociaux permettent aux GAFAM d’opérer une analyse toujours plus fine de la psyché collective, dont la finalité n’est autre que de renforcer l’hégémonie du néolibéralisme à l’échelle planétaire.

Les émotions naissent de la stimulation de nos sens et c’est pourquoi il est essentiel que les structures militantes se concentrent sur la récupération de l’espace public hors de toute logique de performance économique. Payer une régie publicitaire pour faire passer un message politisant, même sur des panneaux d’affichage dans l’espace public ne fait que renforcer la légitimité de ces modes de diffusion et transforme le message en produit marchand : La performance économique des réseaux sociaux dépend largement du degré de confiance et de légitimité perçue dont ils bénéficient, mais aussi du temps d’attention qu’ils peuvent mettre à disposition des annonceurs. Les contenus publiés sont en permanence soumis à l’analyse de puissances de calcul considérables afin de prédire leur capacité à créer des audiences attentives aux contenus des annonceurs.

Un.une militante anticapitaliste, un.une chargée de plaidoyer dans une ONG de défense des droits humains, un.une chercheuse en sciences sociales analysant les effets dévastateurs de l’accaparement des terres dans les pays en voie de développement est non seulement une consommatrice comme une autre pour autant que l’on sache très précisément quel produit créer pour répondre à ses attentes, mais chaque diffusion de messages militants offre aux GAFAM une opportunité d’affiner une cartographie de l’espace social utilisée pour neutraliser la subversion en l’intégrant à l’espace marchand.

Diffuser du contenu militant sur ces plateformes contribue à créer des audiences sensibles aux contenus militants auxquelles des annonceurs privés pourront dès lors proposer des publicités construites sur des éléments de langage militants. Par ce mécanisme, le militantisme, quel que soit le message qu’il porte, peut être transformé en produit marchand contre son gré et se voir dépossédé de sa force de résistance.

Pour continuer à dérouler cette intuition, je crois qu’atteindre à la radicalité dans la résistance aux structures idéologiques néolibérales induit de repenser radicalement les modes de politisation du corps social. Pour que les structures militantes gagnent en influence, elles peuvent subvertir le système de marchandisation des idées subversives en évitant d’entrer dans la catégorie du « débat public » et en se concentrant sur la récupération de l’espace public dans des formes qui nient la performance économique.

Les gilets jaunes ont prouvé par l’exemple à quel point la désobéissance et un point pivot de la récupération de l’espace public à des fins de politisation du corps social, car l’espace de liberté négative néolibérale est essentiellement marchand et désobéir permet de s’affranchir de la performance économique que cet espace impose. Toute personne présente lors de plusieurs actes sur le terrain et en différents points attestera de la vitesse spectaculaire à laquelle les GJ se sont politisés, sortant souvent d’une culture du « débat public » passive et isolante à un espace public riche et intense en échange autant d’idées que d’affects les accompagnants, et constitutif d’un champ de catégories d’expériences où le commun embrasse tant le singulier que la multiplicité.

Je crois que face à l’urgence climatique, environnementale, sociale, la radicalité est notre meilleure réponse. Mais dans cette promesse que les acteurs du militantisme cherchent à concrétiser, se cachent nos plus grands espoirs et nos plus grandes désillusions.

Twitter, et les réseaux sociaux en général, entrent pour moi sans l’ombre d’un doute dans la seconde catégorie.


Article publié le 15 Juil 2020 sur Paris-luttes.info