Mai 20, 2022
Par La Brique
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66 16 17 Calais MaisonÀ Calais, en réponse au mépris et à la violence des pouvoirs publics, des lieux de vie et d’organisation militante sont ouverts. L’expulsion rapide d’un squat ouvert à Coulogne (près de Calais) en janvier 2022 ne décourage pas les élans collectifs. Au contraire, un appel international à soutien est lancé, permettant l’ouverture de deux squats dans la ville en février. La Brique, présente sur place, vous raconte en détails comment la lutte s’est organisée et se poursuit.

En trente ans, Calais est devenue une ville de traque pour les personnes qui y transitent dans le but de rejoindre la Grande-Bretagne.

Depuis l’élection de Natacha Bouchart à la mairie, on ne compte plus les arrêtés violant les droits fondamentaux. À la fin de l’année 2021, trois militant.es font une grève de la faim pour dénoncer ces traitements inhumains. Un simulacre de médiation est orchestré par le gouvernement, sans que leurs revendications soient entendues. Les démantèlements de camps s’intensifient, conduisant au naufrage du 24 novembre 2021 où au moins 27 personnes perdent la vie.

C’est dans ce contexte que, le 6 février, une Commémor’Action s’organise à Calais pour dénoncer la machine à tuer qu’est la frontière. Nous y retrouvons près de 450 personnes. Parmi elles, des militant.es de Calais, Marseille, Paris, Grande-Bretagne et Italie, déterminé.es à ouvrir deux bâtiments dès le lendemain.

Nous les avons suivi.es pendant plus d’une semaine, les personnes sans papier ayant investi les lieux occupés une fois le risque d’une expulsion imminente écarté.

Hommage aux victimes assassinées par les politiques

La Commémor’Action se tient chaque année partout dans le monde depuis la tuerie du 6 février 2014. Ce jour, des personnes tentent de se rendre à la nage du Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta. Alors qu’iels n’étaient plus qu’à quelques mètres de la plage, la Guardia civil en assassine au moins 15 en utilisant des équipements anti-émeute et en s’abstenant de porter secours aux personnes qui se noyaient devant eux. À l’initiative des familles, cette action rend hommage aux victimes des frontières et dénonce les politiques migratoires meurtrières.

Ce dimanche 6 février, une foule entame une marche solennelle jusqu’à la mer. Depuis 1999, 347 corps de personnes ont été retrouvés à la frontière franco-britannique. Les noms de celles et ceux dont l’identité est connue sont lus. Pour les nombreuses personnes « inconnues », seuls le jour de leur décès et leur âge sont énoncés. Cette « liste », scandaleusement longue, ne comprend pourtant que celles et ceux dont on a eu connaissance de la mort.

Sur la plage, des manifestant.es font un die-in, en s’allongeant au sol pour simuler la mort. De nombreux flics forment un cordon autour de cette scène macabre. Sur la digue, ils interpellent deux militant.e.s finalement relâché.es, accusé.es d’avoir tagué « Les frontières tuent ».

Le lendemain, environ 150 activistes décident d’ouvrir deux lieux pour toute personne avec ou sans papiers : une maison vide depuis 15 ans vouée à devenir un parking, surnommée « la Ghost House » (cf encadré) ainsi qu’un immeuble haut de dix étages dans le quartier du Fort Nieulay, « la Tour J » où les habitant.es soutiennent l’occupation jusqu’à son expulsion intervenue cinq jours plus tard.

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Les habitant.es du Fort Nieulay : solidaires et déter’

Dès l’occupation de la maison et de la tour, les militant.es s’organisent publiquement autour du collectif « Calais logement pour toustes » par le biais duquel iels revendiquent « l’arrêt des expulsions de campements toutes les 48h, la fin du harcèlement des personnes bloquées à la frontière par la police, la régularisation de tous les squats de la ville, la réquisition immédiate de tous les bâtiments vides à Calais et des solutions concertées et durables proposées à tout.es les habitant.es, quel que soit leur statut administratif ou leur vulnérabilité ».

Cela parle aux habitant.es du Fort Nieulay, confronté.es à leur bailleur (pas) social Terre d’Opale Habitat. Si, en 2018, le bailleur annonce un projet de rénovation urbaine visant à réhabiliter les tours, il en prévoit finalement la démolition. Les locataires doivent quitter les lieux avant 2024, sans proposition de relogement.

Ces habitant.es, très attaché.es à leur quartier, cultivent un sentiment d’abandon et d’hostilité à l’égard des pouvoirs publics qui préfèrent dépenser plus de 30 millions d’euros pour un dragon mécanisé1 que de s’attaquer au taux de chômage très élevé (27 % contre 8 % au national).

Pour le moment, la tour qui a été squattée est la seule à avoir été vidée de ses locataires mais une autre est sur le point de subir le même sort, provoquant la colère des habitant.es. Très vite, au pied du bâtiment, iels prennent part à la lutte en proposant boissons chaudes et nourriture. Depuis leurs fenêtres, iels applaudissent et encouragent. D’autres offrent des douches, rechargent les téléphones. Des messages de soutien sont peints au bas de la tour et une partie de foot entre jeunes et militant.es s’improvise sous le regard des keufs.

Face à la répression, les habitant.es filment les violences policières. Certain.es n’hésiteront pas à témoigner en justice en faveur des militant.es, dans le cadre de la procédure d’expulsion diligentée par le bailleur.

Surprenante solidarité pour des actions jugées illégales, dans des quartiers nourris à la communication anti-migrante de Bouchart. L’abandon des habitant.es ne conduit pas à une colère aveugle envers les exilé.es, bien au contraire. La rage et le mépris sont vecteurs d’alliances entre opprimé.es. Elles ont été réprimées par un dispositif policier disproportionné qui a tenté de mater les mobilisations.

Réprimer et étouffer les solidarités

Les flics à Calais circulent en continu dans la ville, instaurant une atmosphère d’état d’urgence permanent. La tour J leur a permis de faire la démonstration de leur force. Dès son ouverture le 7 février, elle est encerclée par des CRS (Compagnie Républicaine de Sécurité), la CDI (Compagnie Départementale d’Intervention) et la BAC (Brigade Anti-Criminalité), rattachés à la police nationale. Nous voyons un énorme bimoteur survoler le quartier : il s’agit de l’avion Frontex2, affrété depuis décembre 2021 pour traquer les exilé.es.

L’occupation excite les politiques et chacun y va de son avis répressif : Darmanin suggère d’envoyer le RAID (Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion), unité qui a pour mission de lutter contre le crime organisé, le grand banditisme et le terrorisme. Philippe Mignonnet, adjoint municipal à la sécurité, viendra sur place le 9 février tout comme un élu du Rassemblement National vite pris à parti par des militant.es.

Toute la semaine sera marquée par des violences policières inouïes : gazages, matraquages, tirs de LBD (Lanceurs de Balles de Défense) et de lacrymo dans un contexte frisant l’irréel, au milieu de familles avec leurs poussettes. Les interpellations musclées occasionnent des blessures, tout cela sous le regard des habitant.es qui confient leur peur. Iels subiront, avec les militant.es, de nombreux contrôles d’identité, parfois avec vérification au poste pendant plusieurs heures.

Les keufs servent les intérêts du bailleur et de la mairie en faisant tout pour faire sortir les occupant.es, alors qu’aucune décision de justice n’est encore rendue. Ils assiègent la tour pendant plusieurs jours, empêchant le ravitaillement en eau et en nourriture. Ils finiront par prêter main forte à des agent.es Enedis venu.es couper l’électricité sous les huées des militant.es et des habitant.es venu.es en soutien.

Même après l’expulsion du bâtiment, le harcèlement policier continue. Lors d’un goûter organisé pour remercier les habitant.es de leur soutien, les flics encerclent les personnes présentes : toutes seront contrôlées, sous les cris de « Plus de crêpes, moins de CRS ! ».

Les dispositifs déployés par les pouvoirs publics sont vertigineux. Ils rappellent que nous vivons dans un État autoritaire où la solidarité ne peut avoir lieu que lorsqu’elle est régie et encadrée par ce dernier. Autrement, elle est écrasée et étouffée.

Cette répression policière est chapeautée par des juges complices des politiques. C’est en effet par le biais d’une procédure illégale que la tour du Fort Nieulay a été expulsée.

Déni de justice à la Tour J

Le 8 février, nous voyons débarquer François Croccel, huissier mandaté par Terre d’Opale Habitat. Escorté par un cordon de flics, il repart en refusant de constater la présence des « preuves d’occupation » des habitant.es. Cette combine illégale permet à Alain Vanzo, Président du Tribunal judiciaire de Boulogne-sur-mer, de rendre une décision ordonnant l’expulsion de la tour sans que les habitant.es n’en soient informé.es.

C’est donc un procès en huis clos qui s’organise, en violation du principe du contradictoire3 : seul le bailleur est présent. Pourtant, des occupant.es de la tour ont bien donné leur identité au juge, directement et par le biais de leur avocate. Le greffe (bureau administratif au service des magistrat.es) lui a délibérément menti en affirmant qu’aucune procédure n’était en cours.

Cette mascarade de justice a conduit à ce que, le matin du vendredi 11 février, le bâtiment soit expulsé manu militari. Le RAID intervient de façon spectaculaire, par hélicoptère et à coups de grenades assourdissantes, dans une volonté étatique d’exposer la puissance de la répression. Pour le Syndicat des Avocat.es de France (SAF), « À Calais, on ment au justiciable, les juges regardent ailleurs. (…) Calais s’installe durablement dans le non droit. Les institutions judiciaires portent une lourde responsabilité. »4.

La machine répressive s’est aussi actionnée au niveau pénal contre les militant.es. Les flics intensifient leur traque et plusieurs personnes sont arrêtées le jour de l’expulsion de la tour. Quatre sont accusé.es de violences envers des baqueux et une autre sera poursuivie pour avoir refusé de donner son identité lors d’un contrôle.

 Encadré : La maison de la rue Frédéric Sauvage tient bon !

Depuis le 7 février, la maison surnommée la « Ghost House » ou le manoir, située au 24 rue Frédéric Sauvage, dans le quartier des Fontinettes, est toujours habitée. La surveillance policière accrue faisant suite à son ouverture s’est peu à peu calmée.

Sur ses deux étages, cette belle maison accueille entre 20 et 30 personnes dans des chambres et un grand sleeping sous les toits. Elles y trouvent de quoi se restaurer, recharger leurs téléphones, dormir au chaud. Ce lieu est autogéré par les personnes qui y habitent et qui prennent collectivement les décisions, telle que le nombre de personnes hébergées chaque nuit.

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Malgré une poignée de voisin.es ouvertement hostiles, les riverain.es sont passé.es en nombre visiter ce nouveau lieu d’accueil. Certain.es apportent des vivres, des outils, et offrent leur aide pour aménager le squat. Plutôt hostile et vide à son ouverture, cette maison est depuis nettoyée, meublée, rafraîchie par les élans collectifs et les menus travaux.

L’avenir du lieu demeure incertain car le propriétaire a lancé une procédure, sous la pression des flics qui l’ont fortement incité à porter plainte. Une première audience, prévue le 29 mars, a été renvoyée à la date du 10 mai. Cela laisse un répit supplémentaire aux habitant.es et devrait permettre à la défense de s’organiser.

En attendant, la maison continue à être un lieu de vie et d’entraide. Une collecte de dons a été lancée en ligne, et le collectif « Calais Logement Pour Toustes » donne via Twitter des nouvelles des habitant.es.

Des procès politiques contre les no border

Le 14 février, trois jours après l’expulsion de la tour, les soutiens sont nombreux à l’audience de comparution immédiate qui se tient au Tribunal de Boulogne-sur-mer. Alors que le procès est en principe public, l’accès à la salle n’est autorisé que pour les membres de la famille et les journalistes. Plus d’une quinzaine de keufs lourdement armés font le pied de grue dans le hall.

Ce jour, seule la militante poursuivie pour « refus de signalétique » est jugée. Alors qu’elle mangeait des frites dans un parc, elle refuse de donner son identité aux condés qui la plaquent au sol et la placent 24 heures en garde-à-vue. Celle-ci sera prolongée de la même durée, ce qui est pourtant illégal dans ce cas précis5 mais le Parquet n’en a rien à cirer. Les keufs font bien savoir à la militante qu’elle est dans le viseur car identifiée comme No Border6. Dans l’attente de l’audience, elle est détenue 24 heures supplémentaires à la prison de Longuenesse (près de Saint-Omer).

C’est donc après 78 heures de privation de liberté qu’elle comparaît… mais selon la Procureure Adeline Depardon, qui requiert deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt, « Il ne s’agit pas d’un procès politique ». La militante dénonce au contraire la répression ciblée des personnes venues en soutien aux squats. Si elle refuse de donner son identité, c’est en solidarité avec les personnes exilées. Le Tribunal estime finalement qu’il n’a même pas été saisi, puisque ni les flics ni le Parquet n’ont respecté la procédure.

Les quatre autres militant.es accusé.es de violences sur flics ressortiront aussi libres du Tribunal le 18 mars. Ici aussi, les poursuites sont abandonnées. C’est dire à quel point le procès pénal est une arme étatique pour traîner devant les tribunaux des militant.es sur la base de dossiers qui ne sont que des coquilles vides. Le Parquet, qui n’a honte de rien, a fait un recours contre cette décision. L’affaire sera rejugée par la Cour d’appel de Douai.

Si l’occupation éphémère de la tour J a illustré la force de la répression policière et étatique, après quatre jours de siège, elle a surtout permis de redonner force et rage aux personnes qui luttent à Calais. Les énergies se concentrent maintenant autour du deuxième bâtiment squatté qui tient bon. Les soutiens de toutes sortes y sont plus que bienvenus.

Le collectif de La Brique.

Cet article est extrait du Numéro 66 du Journal La Brique, publié le 11 avril 2022

1. « Les mauvais comptes et légendes du Dragon des Mers de Calais », Médiacités,1er novembre 2019.

2. Frontex est l’agence européenne de gardes-frontières créée en 2004, dont les violations des droits humains sont souvent dénoncées par les ONG. Son budget ne cesse d’augmenter et sera de 5,6 milliards d’euros pour 2021-2027, l’enveloppe la plus importante de toutes les agences de l’UE. Actuellement dotée de 2000 garde-frontières, iels seront 10 000 d’ici à 2027.

3. Le principe du contradictoire signifie que chacune des parties au procès a été mise en mesure de discuter des faits et des moyens juridiques opposés par l’adversaire.

4. Communiqué de presse de la section lilloise du Syndicat des Avocat.es de France du 11 février 2022.

5. Le réseau No Borders (sans frontières) a été créé en 1999. Bien qu’inactif en tant que tel depuis 2004, ce terme est utilisé pour toutes les organisations de base qui luttent pour l’abolition des frontières et la liberté de circulation.

6. La garde-à-vue peut être prolongée si l’infraction reprochée est punie d’une peine de prison d’au moins 1 an, ce qui n’était pas le cas ici.




Source: Labrique.net