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L’augmentation des actes antisémites en France est une donnée acquise depuis plus de vingt ans maintenant. Pourtant, la gauche radicale, qui devrait assumer un positionnement antiraciste clair, est loin d’être à la pointe de ce combat. Quelques éléments pour comprendre et faire évoluer notre camp.

Le constat est fait depuis quelques années par certains militants, l’antisémitisme est un non-sujet à gauche  [1]. Un bref retour en arrière historique permet de comprendre en partie les enjeux de ce combat. Alors que le mouvement ouvrier naissant au XIXe siècle a pu être imprégné d’antisémitisme, l’affaire Dreyfus marque un tournant en rangeant pour la première fois massivement l’antisémitisme dans le camp des ennemis à combattre [2].

La droite, le parti de l’inégalité sociale, mais aussi raciale, est un camp politique évident pour ceux qui prônent la haine de l’autre. Mais pour les militantes et militants de gauche, l’antisémitisme moderne a pu et continue d’être une tentation  : comme l’expression manichéenne d’un mécontentement contre les changements apportés par la modernité capitaliste, mais aussi comme la personnalisation de processus sociaux abstraits (le capital, la finance).

Le 14 février, le rassemblement politique pour les 15 ans de l’assassinat d’Ilan Halimi a rassemblé des centaines de personnes et plusieurs organisations (lire AL, mats 2021)
Cc NNOMAN (Collectif Oeil)

Ces vingt dernières années, ­notre camp a plusieurs fois raté l’occasion de prendre la place qui aurait dû être la sienne. Qui, à l’extrême gauche, s’est ému lors de l’incendie de la synagogue de Trappes en octobre 2000  ? Qui a manifesté à la suite des attentats à Toulouse en 2012  ? Ou lorsque des magasins tenus par des Juifs et Juives ont été vandalisés à Sarcelles, en 2014, en marge de manifestations pour Gaza  ? La ­liste des agressions, profanations, destructions de biens, assassinats qui méritaient une réponse forte pourrait être longuement étayée.

On trouve beaucoup dans nos rangs de personnes qui refusent de hurler avec les loups que sont les éditorialistes et politicards de droite, lorsque l’antisémitisme s’exprime en actes et en paroles. Ainsi, la priorité est donnée à la lutte contre l’instrumentalisation de l’antisémitisme plutôt que contre l’antisémitisme lui-même. Il s’agit pourtant de faire les choses dans l’ordre. La possibilité de cette instrumentalisation par les réactionnaires a été rendue possible par l’abandon de la lutte contre l’antisémitisme par une large part du mouvement progressiste et révolutionnaire depuis deux décennies.

Ne pas hurler avec les loups

Il ne s’agit pas de donner des bons ou des mauvais points en disant d’un tel qu’il est antisémite, mais plutôt de voir que les mouvements anticapitalistes peuvent être perméables à des explications du monde qui tendent vers l’antisémitisme. Certains exemples sont clairs, comme cette fois en 2017 où le socialiste Gérard Filoche a partagé (avant de rapidement le retirer) un montage montrant trois personnes juives au-dessus d’un Macron portant un brassard nazi où le dollar remplace la croix gammée, lui-même au-dessus d’un globe terrestre, le tout sur fond de drapeaux américains et israéliens.

D’autres exemples créent le débat, comme lorsque Mélenchon écrit qu’il refuse les «  génuflexions  » devant «  les oukases arrogants des communautaristes du Crif  ». Volontairement ou non, il fait ici appel à l’image de Juifs puissants, arrogants, capables d’établir des décrets devant lesquels il faudrait se mettre à genoux. En plein dans les pires clichés antisémites. Certes, on peut arguer que le Crif ne représente que lui-même, mais alors pourquoi faire appel à cet odieux imaginaire en parlant d’une organisation communautaire juive  ?

De même, il sera difficile pour des personnes juives de se sentir acceptées et à l’aise dans les cercles militants tant qu’une majorité de ceux-ci fermera les yeux sur les slogans, textes et symboles à tendance antisémite apparaissant régulièrement dans les mouvements de solidarité avec la Palestine en France. On pense au combat que la Ligue des droits de l’homme a dû mener, bien seule, en 2014, contre les leaders du comité BDS-34 qui avaient partagé des contenus négationnistes [3].

Difficile de faire entendre une voix intransigeante lorsque les partis, syndicats et collectifs sont au mieux silencieux et au pire soutiennent les confusionnistes et négationnistes dans leurs rangs, parfois même épaulés par des militants juifs mettant en avant de façon indécente leur histoire familiale tragique pour faire pencher la balance. À faire pâlir l’amie de Nadine Morano.

Aujourd’hui encore, on trouve dans les rangs de l’extrême gauche des militantes et militants pour relayer les écrits – font-ils autre chose  ? – du Parti des indigènes de la République. Ce mouvement maintient en ligne sur son site une interview hallucinante de Jacob Cohen prétendant que des milliers de Juives et Juifs dans le monde sont des agents cachés du Mossad  ; mais aussi un odieux communiqué attendant que la police se prononce pour juger si l’antisémitisme est un motif du meurtre d’Ilan Halimi ou encore un communiqué de soutien à Kémi Séba pour des propos sur Auschwitz, entre ­autres textes expliquant le privilège d’être juif en France.

Dans ce sombre tableau, il n’est pas question que d’auto-flagellation. De nombreuses militantes et militants de gauche ont toujours su garder le cap, être présents physiquement pour s’affronter aux antisémites et les dégager de nos rues, de nos manifs et de certains espaces virtuels. Mais notre camp politique manque aujourd’hui de formation, et même d’analyses et de définitions permettant de se saisir du sujet de l’antisémitisme dans toute sa complexité, et donc de proposer une critique du capitalisme sans ambiguïté.

Dans cette période où les repères politiques sont fragilisés, écoutons les voix juives exaspérées par l’antisémi­tisme [4] et accompagnons-les. La dynamique proposée par le Réseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR, voir encadré) est à suivre pour aller dans le sens d’une prise en compte de ces enjeux à leur juste hauteur.

Eli (UCL Lille) et Manu (UCL Pantin)


UNE NOUVELLE DYNAMIQUE IMPULSÉE

Nous revenons ici sur les suites politiques à attendre du rassemblement du 14 février en hommage à Ilan Halimi. Formé le 21 janvier 2021, le Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes (RAAR) propose une dynamique nouvelle pour le mouvement antiraciste.

Le message du RAAR est clair  :
la recrudescence de l’antisémitisme à laquelle nous assistons depuis vingt ans ne doit pas nous laisser indifférent·es. Beaucoup trop de partisans de l’émancipation sociale ont délaissé cette question et les mobilisations qui l’entourent, abandonnant le terrain aux forces réactionnaires.

Le RAAR s’engage donc à mettre à la disposition du plus grand nombre des outils (argumentaires, objets de diffusion physiques et numériques) et à se mobiliser contre l’antisémitisme vécu au quotidien. Y compris dans les luttes et sur les lieux de travail.

S’opposant également à un certain discours islamophobe, ils et elles affirment que l’antisémitisme ne provient pas essentiellement de la population musulmane, et que la lutte contre l’antisémitisme doit se faire de front avec la lutte contre tous les autres racismes.

Parmi les actions à venir, le RAAR prévoit un événement en ligne le 19 avril et éventuellement un rassemblement en mémoire de la révolte du ghetto de Varsovie, plusieurs rencontres avec des syndicats, des associations et des organisations juives progressistes, et une campagne contre le groupe Bolloré.
Sur les réseaux sociaux : RAAR2021

Fred (UCL Grand Paris Sud)

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Source: Unioncommunistelibertaire.org