(Analyse de Mickael Löwy parue dans la revue Inprecor ( nov/dec 2018)

On observe ces dernières années un essor spectaculaire de l’extrême droite réactionnaire, autoritaire et/ou fasciste sur toute la planète : elle gouverne déjà la moitié des pays du monde. Parmi les exemples plus connus : Trump (États-Unis), Modi (Inde), Orbán (Hongrie), Erdoğan (Turquie), Daesh (État islamique), Salvini (Italie), Duterte (Philippines), et maintenant Bolsonaro (Brésil). Mais dans plusieurs autres pays nous avons des gouvernements proches de cette tendance, même s’ils n’ont pas une définition aussi explicite : Russie (Poutine), Israël (Netanyahou), Japon (Shinzō Abe), Autriche, Pologne, Birmanie, Colombie, etc. En fait la distinction entre ces deux groupes est très relative.

« Post-fascisme » et non « populisme »
Dans chaque pays, cette extrême droite a des caractéristiques propres : dans beaucoup de cas (Europe, États-Unis, Inde, Birmanie) « l’ennemi » – c’est-à-dire le bouc émissaire – ce sont les musulmans et/ou les immigrants ; dans quelques pays musulmans, ce sont les minorités religieuses (chrétiens, juifs, yézidis). Dans certains cas, prédomine le nationalisme xénophobe et le racisme, dans d’autres, le fondamentalisme religieux, ou alors la haine pour la gauche, le féminisme, les homosexuels. Malgré cette diversité il y a quelques traits communs à la majorité, sinon à tous : l’autoritarisme, le nationalisme intégral – « Deutschland über alles » et ses variantes locales : « America First », « O Brasil acima de tudo », etc. –, l’intolérance religieuse ou ethnique (raciste), la violence policière/militaire comme seule réponse aux problèmes sociaux et à la criminalité. La caractérisation comme fasciste ou semi-fasciste peut s’appliquer à certains, mais pas à tous. Enzo Traverso utilise le terme de « post-fascisme », qui peut être utile, en désignant à la fois une continuité et une différence.
Par contre, le concept de « populisme », employé par certains politologues, par les médias et même par une partie de la gauche, est parfaitement incapable de rendre compte du phénomène en question, et ne sert qu’à semer la confusion. Si dans l’Amérique latine des années 1930 jusqu’à 1960 le terme correspondait à quelque chose de relativement précis – le varguisme, le péronisme, etc. – son usage en Europe à partir des années 1990 est de plus en plus vague et imprécis.
On définit le populisme comme « une position politique qui prend le parti du peuple contre les élites », ce qui est valable pour presque n’importe quel mouvement ou parti politique ! Ce pseudo-concept, appliqué aux partis d’extrême droite, conduit – volontairement ou involontairement – à les légitimer, à les rendre plus acceptables, sinon sympathiques (qui n’est pas pour le peuple contre les élites ?), en évitant soigneusement les termes qui fâchent : racisme, xénophobie, fascisme, extrême droite. « Populisme » est aussi utilisé de façon délibérément mystificatrice par des idéologues néolibéraux pour opérer un amalgame entre l’extrême droite et la gauche radicale, caractérisées comme « populisme de droite » et « populisme de gauche » puisque opposées aux politiques libérales, à « l’Europe », etc.

Hypothèses
Comment expliquer ce spectaculaire essor de l’extrême droite, sous forme de gouvernements, mais aussi de partis politiques qui ne gouvernent pas encore, mais ont une large base électorale et influencent la vie politique du pays (France, Belgique, Hollande, Suisse, Suède, Danemark, etc.) ? Il est difficile de proposer une explication générale pour des phénomènes tellement différents, expression de contradictions spécifiques à chaque pays ou région du monde ; mais comme il s’agit d’une tendance planétaire, il faut du moins examiner quelques hypothèses.
Une « explication » à rejeter serait celle qui attribue aux vagues migratoires, notamment aux États-Unis et en Europe, l’essor des droites radicales. Les migrants sont le prétexte commode, le fonds de commerce utile des forces xénophobes et racistes, mais nullement la « cause » de leur succès. D’ailleurs l’extrême droite prospère dans beaucoup de pays – Brésil, Inde, Philippines… – sans qu’il soit question d’immigration.
L’explication la plus évidente, et sans doute pertinente, c’est que la globalisation capitaliste, qui est aussi un processus de brutale homogénéisation culturelle, produit et reproduit, à l’échelle mondiale, des formes de panique identitaire (le terme est de Daniel Bensaïd), conduisant à des manifestations nationalistes et/ou religieuses intolérantes, et favorisant les conflits ethniques ou confessionnels. Plus les nations perdent leur pouvoir économique, et plus on proclame l’immense gloire de la Nation « au-dessus de tout ».
Une autre explication serait la crise financière du capitalisme, qui va provoquer, à partir de 2008, dépression économique, chômage, marginalisation sociale. Ce facteur a sans doute été important pour rendre possible la victoire d’un Trump ou d’un Bolsonaro, mais est bien moins valable pour l’Europe : dans des pays riches, parmi les moins atteints par la crise, comme l’Autriche ou la Suisse, l’extrême droite est très puissante, tandis que dans les pays les plus affectés par la crise, comme l’Espagne ou le Portugal, c’est la gauche et le centre gauche qui sont hégémoniques, et l’extrême droite reste marginale.
Ces processus se passent dans des sociétés capitalistes où le néolibéralisme domine depuis les années 1980, détruisant les liens sociaux et les solidarités, approfondissant les inégalités sociales, les injustices et la concentration des richesses. Sans oublier l’affaiblissement de la gauche communiste suite à l’écroulement du soi-disant « socialisme réel », sans que d’autres forces de gauche, plus radicales, ne réussissent à occuper cet espace politique.
Ces explications sont utiles, au moins dans certains cas, mais sont insuffisantes. Nous n’avons pas encore une analyse globale pour un phénomène qui est mondial, et qui a lieu à un moment historique déterminé.
S’agirait-il d’un retour aux années 1930 ? L’histoire ne se répète pas : on peut trouver des ressemblances ou des analogies, mais les phénomènes actuels sont assez différents des modèles du passé. Surtout, nous n’avons pas – encore – des États totalitaires comparables à ceux d’avant-guerre. L’analyse marxiste classique du fascisme le définissait comme une réaction du grand capital, avec le soutien de la petite-bourgeoisie, face à une menace révolutionnaire du mouvement ouvrier. On peut se demander si cette interprétation rend vraiment compte de l’essor du fascisme en Italie, Allemagne et Espagne, dans les années 1920 et 1930. En tout cas, elle n’est pas pertinente dans le monde actuel, où l’on ne voit, nulle part, de « menace révolutionnaire ». Sans parler du fait évident que le grand capital financier manifeste peu d’enthousiasme pour le « nationalisme » de la droite extrême – quitte à s’en accommoder si nécessaire…

Du phénomène Bolsonaro
Quelques mots sur le dernier épisode de cette « vague brune » planétaire, le phénomène Bolsonaro au Brésil. Il semble le plus proche du fascisme classique, par son culte de la violence et sa haine viscérale de la gauche et du mouvement ouvrier, mais il n’a pas, contrairement à différents partis européens – du FPO autrichien au FN français (devenu Rassemblement national, RN) – des racines dans des mouvements fascistes du passé, dans le cas brésilien l’Action intégraliste brésilienne (AIB) du führer Plinio Salgado (années 1930).
Il ne fait pas non plus du racisme sa principale bannière, contrairement à la droite extrême européenne. Certes, il a pu faire quelques déclarations de type raciste, mais ce n’était pas du tout l’axe central de sa campagne. De ce point, il ressemble plutôt au fascisme italien des années 1920, avant l’alliance avec Hitler.
Si l’on compare Bolsonaro avec l’extrême droite européenne, on voit plusieurs différences significatives :
1. L’importance du thème de la « lutte contre la corruption », vieux cheval de bataille de la droite conservatrice au Brésil, depuis les années 1950. Bolsonaro a réussi à manipuler la légitime indignation populaire contre les politiciens corrompus. Ce thème n’est pas absent dans le discours de la droite extrême européenne, mais est loin d’occuper une place centrale.
2. La haine pour la gauche, ou le centre-gauche (le PT brésilien), a été un des grands thèmes mobilisateurs de Bolsonaro. On le trouve moins en Europe, sauf chez les forces fascisantes des ex-démocraties populaires. Mais dans ce cas, il s’agit d’une manipulation (diabolisation) qui se réfère à une expérience réelle du passé. Rien de tel au Brésil : le discours violemment anticommuniste de Bolsonaro n’a rien à voir avec la réalité brésilienne présente ou passée. Il est d’autant plus surprenant que la guerre froide est finie depuis des décennies, l’Union soviétique n’existe plus, et le PT n’a évidemment rien à voir avec le communisme (dans toutes les définitions possibles de ce terme).
3. Tandis que l’extrême droite européenne dénonce la globalisation néolibérale, au nom du protectionnisme, du nationalisme économique, contre la « finance internationale », Bolsonaro a présenté un programme économique ultralibéral : plus de marché, ouverture aux investissements étrangers, privatisations et un total alignement sur la politique nord-américaine. Cela explique sans doute le ralliement massif des classes dominantes à sa candidature, une fois constatée l’impopularité évidente du candidat de la droite traditionnelle (Geraldo Alckmin).
Ce qui est commun à Trump, Bolsonaro et la droite extrême européenne, ce sont trois thèmes d’agitation socioculturelle réactionnaire :
1. L’autoritarisme, l’adhésion à un Homme Fort, un Chef, capable de « restaurer l’ordre ».
2. L’idéologie répressive, le culte de la violence policière, l’appel au rétablissement de la peine de mort et à distribuer des armes à la population pour sa « défense contre les criminels ».
3. L’intolérance contre les minorités sexuelles, en particulier le peuple LGBTI. C’est un thème agité, avec un certain succès, par des secteurs religieux réactionnaires, soit catholiques (en France), soit néopentecôtistes (Brésil).
Ces trois thèmes, ensemble avec « la guerre à la corruption », ont été décisifs pour la victoire de Bolsonaro, notamment grâce à la diffusion massive de fake news par les médias sociaux (reste à expliquer pourquoi tant de personnes ont cru à ces mensonges grossiers). Mais il nous manque encore une explication convaincante de l’incroyable succès, en seulement quelques semaines, de sa candidature, malgré la violence, la brutalité de ses discours de guerre civile, sa misogynie, son absence de programme et son apologie éhontée de la dictature militaire et de la torture.

Antifascisme conséquent
Comment lutter ? Hélas, il n’y a pas de formule magique pour combattre cette nouvelle vague brune mondiale. L’appel de Bernie Sanders (1) à un Front antifasciste mondial est une excellente proposition. Il faut en même temps construire, dans chaque pays concerné, de larges coalitions en défense des libertés démocratiques.
Mais il faut aussi prendre en compte que le système capitaliste, surtout en périodes de crise, produit et reproduit constamment des phénomènes comme le fascisme, les coups d’État et les régimes autoritaires. La racine de ces tendances est systémique, et l’alternative doit être radicale, c’est-à-dire antisystémique. En 1938, Max Horkheimer, un des principaux penseurs de l’École de Francfort de la Théorie critique, écrivait : « si vous ne voulez pas parler du capitalisme, vous n’avez rien à dire sur le fascisme ». En d’autres termes, l’antifasciste conséquent est un anticapitaliste.

Source: http://www.raslfrontrouen.com/extreme-droite-un-phenomene-planetaire/ -