Préambule

– Le vice que tu détestes au plus haut point ?

– La servilité.

– Celui que tu pardonnes le mieux ?

– La crédulité.

– Ton idée du bonheur ?

– Combattre.

– Du malheur ?

– Se soumettre.

Extrait de l’émission Karl Marx, Une vie, une œuvre, 2015, France Culture

Démantèlement du campement : absence de lecture stratégique

Le groupe de travail « diversité des tactiques », mercredi soir, avait proposé à chacun des 6 points de blocage de commencer à réfléchir à ce qu’on dirait à la presse, à la préf, aux badauds, le jour où l’on se ferait dégager. Par exemple, il a été évoqué dans un esprit de convergence des luttes : « on ne part pas sans l’instauration dans la loi, de la neutralité carbone pour 2025 et l’amnistie de tou·te·s les militant·e·s incarcéré·e·s lors des différentes manifestations Gilets jaunes ». Ça aurait eu de la gueule. La chefferie d’XR [1] a décidé, lors d’une AG matinale vendredi 11 octobre, quand il y avait peu de monde, de démanteler le camp, de déménager la majorité de la logistique et de démonter les 6 points de blocage et de sleeping. Bref, XR a enlevé tout ce qui faisait de cet espace public un espace de vie où l’on pouvait discuter, débattre, apprendre à se connaître jusqu’à pas d’heure, dormir. La raison invoquée est bien sûr l’action du lendemain, mais n’importe qui doté d’un minimum de sens stratégique aurait dû sentir que ce campement, maintenant qu’il était là, maintenant qu’il était rejoint par des Gilets jaunes et d’autres militants anticapitalistes et écolos, la veille d’un week-end, avait un potentiel subversif certain. Comme on pouvait s’y attendre, l’action « l’archipel des nouveaux mondes » du samedi 12 octobre a, en revanche, été un bide total.

Peu s’y sont rendus et le résultat n’atteint pas un centième de ce qu’il y avait à Châtelet. On ne doute pas qu’ils s’autocongratuleront, tout de même, lors d’une cérémonie rituelle New Age au parc de la Villette.

Ni désobéissance, ni obéissance, mais servilité et crédulité

On n’est donc pas ici dans un cas de « désobéissance civile non-violente » ni « d’obéissance » d’ailleurs puisqu’il n’y a pas eu de sommation des flics ou de menace de la préf. Il s’agit plutôt ici de servilité : on lève le camp avant même de recevoir quelque injonction à partir. C’est exactement le contraire de la lutte ou de la rébellion. La notion de « rapport de force » est juste absente des grilles d’analyse de XR, qui décidément s’engouffre dans le spectacle du fake généralisé. On connaissait Macron qui s’autoproclamait « antisystème » malgré son CV. On appelle maintenant :

  • « rébellion » des happenings à base de flashmob et die-in
  • « maison du peuple » une occupation de 18h d’un centre commercial
  • « l’occupation de Châtelet » un festival de rue, bien délimité dans le temps (c’est bien cet aspect qui en a fait un festival d’une semaine plutôt qu’une occupation problématique pour le pouvoir), félicité et encouragé par Anne Hidalgo

Une dernière AG

La dernière AG a bénéficié de l’effet « vendredi soir » et était la plus remplie de la semaine. Elle s’est avérée être un lâcher ininterrompu de critiques contre XR. Certain·e·s XR sont parti·e·s, car ils et elles s’en prenaient trop. Alors qu’on avait presque un consensus : « on reste au moins jusqu’à demain matin », pour voir par exemple si des Gilets jaunes pourraient nous rejoindre le lendemain, on n’a rien eu finalement à part un logique « consensus de non-consensus ». Certain·e·s déters ont commencé à construire des barricades, mais avec du matos d’échafaudage cette fois (sur lequel XR avait écrit « Ne pas toucher ») puisqu’il n’y avait plus les points de blocage/sleeping pour protéger le camp. Des XR ont alors fui, paniqué·e·s, certain·e·s sans avoir même le temps de replier leur tente. Une fille qui avait acheté des chasubles orange de « peacekeeper » criait « c’est moi qui les ai achetés, ils sont à moi, rendez-les ! ». Un moment de débandade totale ! D’autres XR sont restés pour surveiller les agissements de ces nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes ingouvernables.

Des autonomes bien idiots, des Gilets jaunes bien seuls

Les Gilets jaunes ont déménagé leur cabane dans le courant du vendredi. Ils se sont installés en plein milieu, à côté de la place de l’AG et avaient ainsi un nouveau point de rendez-vous, de lien social.

Le comportement de quelques autonomes n’a vraiment pas été très glorieux. Quelques gars qui viennent là, pour la plupart pour la première fois de la semaine, très bruyants et sûrs d’eux, dans une logique de bande, s’emmerdent un vendredi soir et décident de brûler la barricade. Les rares XR restés paniquent et éteignent le feu.

Des flics arrivent sur le pont pas loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ni les XR ni la petite bande d’autonomes qui préfèrent les flics à l’absence de flics, n’en ont quelque chose à foutre des Gilets jaunes abimés par la guerre sociale. Évidemment, rien n’a survécu à Châtelet dans cette nuit de la lose totale. On n’oublie cependant pas que, dans cette histoire, c’est bien XR qui a signé l’arrêt de mort du camp le vendredi matin et que ces barricades de fortune, incendiées a posteriori, n’existeraient pas si « Saloon », « Mistral », etc. n’avaient pas été démantelés et qu’on ne nous avait pas laissés, à notre stupéfaction, vendredi matin, ça :



Comités actions de blocage et sabotage pour le 16 novembre et le 5 décembre ?

Plein de militant·e·s XR n’ont, à juste titre, pas compris le démantèlement de vendredi ni le déconcertant soutien des autorités, en particulier d’Anne Hidalgo. Incompréhension également sur les réseaux sociaux. XR tente de récupérer les codes du militantisme : prétendue horizontalité radicale et absence de rapport de pouvoir [2]. Évidemment, il n’en est rien, mais ça peut tout de même être repris à notre avantage. Certain·e·s XR ont coorganisé l’occupation d’Italie 2 dans une relative autonomie. Chaque groupe qui respecte les principes d’XR peut, en théorie, agir de manière autonome. On pense qu’il y a là, une manière de sortir par le haut de cette séquence de rapprochement qui n’a pas abouti cette semaine. Pourquoi ne pas profiter du prochain samedi 16 novembre, anniversaire des Gilets jaunes, ou du 5 décembre, anniversaire des grèves monstres de 1995, début d’une nouvelle grève illimitée, pour constituer dès maintenant des comités d’actions, de blocage et de sabotage ?



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Article publié le 14 Oct 2019 sur Paris-luttes.info