Depuis la mi-décembre le musée Soulages de Rodez accueille dans la grande salle des expositions temporaires Femmes années 1950. Au fil de l’abstraction.

La rétrospective du musée Soulages de Rodez est consacrée aux femmes qui ont émergé à bas bruit au cours des années de l’après-guerre dans l’art abstrait, alors à son apogée. Elle propose un large panorama de la création artistique de cette époque aussi bien dans la veine lyrique que géométrique, et montre que ces femmes évoluaient dans des réseaux d’affinité dans lesquels elles tissaient, pour certaines d’entre elles, des liens de solidarité sans pour autant s’inscrire dans des courants clairement délimités.

Les femmes enfin à l’affiche

Plusieurs sont très connues comme Sonia Delaunay, Joan Mitchell ou encore Maria Helena Vieira da Silva. D’autres gagnent à l’être davantage. C’est tout l’intérêt de cette exposition qui met en lumière 43 artistes à travers 83 gravures, sculptures et peintures. Elle montre à quel point le milieu artistique parisien était alors largement féminisé.

Du reste, les femmes étaient déjà nombreuses à repousser les limites de la création artistique à travers l’abstraction, dès ses débuts en 1910. Sonia Delaunay crée avec Robert Delaunay l’orphisme, un courant qui s’exprime à travers des jeux de lumières et de couleurs. Pourtant elle reste longtemps dans l’ombre de son mari, même après la mort de ce dernier en 1941. Elle s’affirme véritablement dans les années 1950, au cours desquelles elle joue également un rôle de passeuse entre la génération des pionnières et des pionniers (1910-1940) et celle des peintres abstrait·es des années 1950. Ainsi son influence est particulièrement importante dans l’évolution de Pierre Soulages vers l’abstraction.

Pour autant, lorsqu’elle évoque la première génération de femmes artistes, la critique d’art italienne Lea Vergine parle de «  la moitié suicidée du génie créateur de ce siècle  ». [1]

La donne change quelque peu dans les années 1950 grâce à la détermination de femmes journalistes et galeristes qui assurent la promotion et contribuent à la renommée de femmes artistes [2]. C’est le cas, entre autres de Geneviève Bonnefoi, historienne de l’art, critique et collectionneuse dont les chroniques dans Combat, Les Lettres françaises, Les Lettres nouvelles, puis La Quinzaine littéraire et Le Nouvel Observateur défendent l’art abstrait et mettent en valeur les créations de femmes de ces «  années fertiles  »  [3].

Toutefois le milieu (galeries, presse, édition, histoire de l’art) reste largement préempté par les hommes et les femmes artistes occupent une place marginale dans les catalogues d’art.

L’après-guerre est marqué par de fortes injonctions en faveur d’un retour à la maison des femmes sommées de participer à l’effort de reconstruction économique qui passe notamment par la mise en œuvre d’une politique nataliste et populationniste. Dans ce contexte, l’art abstrait est synonyme de liberté et de rupture avec cet enfermement, ce qui s’incarne dans les couleurs et le mouvement.

Entre retour à l’ordre et désir de liberté

Ce jaillissement, on le retrouve tout particulièrement dans les tableaux de Geneviève Claisse, Sonia Delaunay, Aurélie Nemours, Vera Molnar, ou encore Judit Reigl, récemment décédée, ainsi que dans les sculptures de Marta Pan. Christine Boumeester incarne une peinture gestuelle dans laquelle l’émotion naît de la spontanéité. Cette liberté est stimulée par l’école de Paris, (la deuxième, puisqu’il en existe une première à partir du début du XXe siècle). Ce n’est du reste pas à proprement parler une école au sens strict du terme, mais plus un creuset qui favorise rencontres et échanges féconds entre artistes, écrivaines et écrivains.

Paris, supplanté par New York dans les années 1960, est alors un carrefour pour des artistes venu·es de toutes parts et particulièrement des États-Unis ou des pays de l’Est. La Ville Lumière est une des toutes premières destinations pour les écoles d’art. Elle incarne un lieu où tout semble possible, comme l’avait déjà senti la «  génération perdue  » des artistes, écrivaines et écrivains venu·es des États-Unis dans l’Entre-deux-guerres  [4].

En mettant en valeur quelques œuvres remarquables, l’exposition montre que les années 1950 n’ont pas été aussi ternes que ce qu’en disent nombre d’études historiques et d’articles de critiques d’art.

Même si les femmes exposées à Rodez veulent s’affirmer avant tout comme artistes et pas forcément comme femmes, elles témoignent d’une autonomisation des arts vis-à-vis de canons artistiques exclusivement masculins. Ce même processus s’affirme avec plus de force et
s’amplifie à la faveur des bouleversements politiques et culturels des années 1960.

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • L’exposition Femmes années 50. Au fil de l’abstraction. Peinture et sculpture est programmée jusqu’au 31 octobre 2020.

Article publié le 30 Sep 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org