Juin 17, 2020
Par Contretemps
31 visites


À travers le cas de la grève à l’hôtel Ibis Batignolles, à laquelle nous avions consacré un entretien avec Tiziri Kandi en janvier dernier, cet article illustre la façon dont oppression et exploitation s’imbriquent dans la sous-traitance.

« Nettoyer le monde, des milliards de femmes s’en chargent chaque jour, inlassablement. Ce travail indispensable au fonctionnement de toute la société doit rester invisible. Il ne faut pas que nous soyons conscient.e.s que le monde où nous circulons est nettoyé par des femmes racisées et surexploitées. » (F. Vergès, Un féminisme décolonial.)

Françoise Vergès introduit son livre Un féminisme décolonial par un retour sur la grève de ONET de 2017 qui s’est révélée victorieuse. Elle concernait les agent.e.s d’entretien de la compagnie de sous-traitance ONET, largement employé.e.s dans les gares, et majoritairement des femmes racisées. Le travail de ces agent.e.s d’entretien est invisibilisé : leur passage dans les bureaux, les universités et les gares précède en effet l’arrivée de tous les étudiant.e.s et des travailleur.se.s. Ce sont la majeure partie du temps des femmes, généralement racisées, ce qui implique donc un façonnement de leurs expériences de vie par le racisme institutionnel (Crenshaw, 1989). Selon la définition de Mathieu Rigouste (2012), ce sont “celles et ceux qui se confrontent à la fois à la surexploitation, à la dépossession et la ségrégation”.

Afin de mettre en lumière ce racisme institutionnel et l’imbrication entre exploitation et oppression, au sens marxiste des termes, nous avons choisi d’entreprendre une étude sur les femmes grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles. Elles sont agentes de chambre pour un hôtel de la compagnie Accor, la sixième dans l’hôtellerie au niveau mondial. Elles n’y sont pourtant pas embauchées directement mais via une compagnie de sous-traitance, ici STN groupe. Depuis le 17 juillet 2019 elles sont en grève avec pour principale revendication la fin de la sous-traitance avec le slogan « la sous-traitance c’est la maltraitance ».

Ce sont pour la totalité des femmes racisées, avec plusieurs enfants, locataires et gagnant moins de 1200 euros par mois. Ces caractéristiques se retrouvent largement dans le secteur du nettoyage, qui est composé de 67 % de femmes, de 29 % d’étranger.e.s, de 75 % de travailleur.se.s à temps partiel et 90 % de travailleur.se.s non qualifié.e.s (Doumenc, 2018). Ainsi le secteur du nettoyage et de la propreté est caractérisé par une gestion racialisée (Jounin, 2009) ainsi qu’une division genrée du travail. La féminisation et l’ethnicisation du métier sont au cœur même de la construction de la profession de femme de chambre (Guégnard, Mériot, 2007), s’ajoutant au travail à temps partiel qui caractérise également ce secteur. En effet, selon les chiffres de la Fédération des entreprises de propreté (FEP) de 2017, 75 % des contrats de travail dans le secteur du nettoyage et de la propreté sont à temps partiel.

Note méthodologique

Nous avons mené notre analyse à partir de trois entretiens avec des femmes grévistes, au cours de deux journées différentes : R., 46 ans, actuellement gouvernante après avoir été agente de chambre. Tresseuse en Côte d’Ivoire, elle est en France depuis 2000 ; S., 50 ans, actuellement agente de chambre. Congolaise, elle a obtenu le Baccalauréat au Congo et est arrivée en France en 2009 ; T., (dont nous ne connaissons pas l’âge), actuellement agente de chambre. Coiffeuse au Sénégal, elle vit en France depuis 1995.

De plus, nous avons approfondi ce matériau à la lumière de lectures dans le domaine notamment de la sociologie du travail. Enfin d’un point de vue méthodologique, nous avons choisi d’employer à la fois les termes de “femme de chambre” et “agente de chambre/ménage/d’entretien”. En effet, le premier nous permet de mettre en évidence le genre de ces travailleuses, qui a une incidence sur leur expérience de vie. Le terme d’agente, quant à lui, nous permet de mettre l’accent sur la professionnalité d’un travail souvent dévalorisé.

Grâce à ces recherches, no




Source: Contretemps.eu