L’écoféminisme est un courant de pensée et un mouvement social qui explore les rencontres et les synergies possibles entre écologisme et féminisme. A partir de ce dialogue, il propose de partager et de renforcer la richesse conceptuelle et politique de ces deux mouvements, afin que l’analyse des problèmes que chacun rencontre de manière séparée gagne en profondeur et en clarté. C’est une philosophie et une pratique défendant l’idée que le modèle économique et culturel occidental s’est développé en tournant le dos aux bases matérielles et relationnelles qui soutiennent la vie.

Comme le signalent Vandana Shiva et Maria Mies, le modèle de Progrès de l’Occident s’est constitué et se maintient grâce à la colonisation des femmes, des peuples “étrangers” et de leurs terres ainsi que de la nature. L’écoféminisme nous permet de mieux nous comprendre en tant qu’espèce et de donner de l’importance matérielle, politique et symbolique aux relations de l’être humain avec la nature et avec les autres êtres humains, relations qui constituent la base pour pouvoir maintenir la condition humaine.



Tu défends un écoféminisme « critique et constructiviste ». Quelles sont ses caractéristiques spécifiques ?

A partir du point de vue écoféministe constructiviste, on pose que l’étroite relation existant entre femmes et nature provient d’une construction sociale. C’est par l’assignation de rôles et de fonctions qui engendrent la division sexuelle du travail, la répartition du pouvoir et la propriété dans les sociétés patriarcales, que se développe cette conscience particulière des femmes pour les processus de soutien de la vie.

Le rôle des femmes dans la défense de la nature est important parce que ce sont elles qui s’occupent, presque partout, de l’approvisionnement matériel et énergétique. Non que cette tâche leur plaise particulièrement par « prédisposition génétique », mais parce que ce sont elles qui sont obligées de garantir les conditions matérielles de subsistance. Cet écoféminisme dénonce la subordination de l’écologie et des relations entre les personnes à l’économie ainsi que l’obsession de celle-ci pour la croissance.

Dans les pays hispanophones, on remarque dans les dernières années un grand développement de ce qu’on appelle “l’économie féministe”. De quoi s’agit-il et quelles sont ses relations avec l’éco-féminisme ?

L’économie féministe, de même que l’économie écologique, attirent l’attention sur le fait que dans le capitalisme, la réduction de la valeur a une dimension exclusivement monétaire et détermine ce qui fait partie du champ d’étude économique et ce qui reste en dehors. Cette réduction expulse du champ d’étude de l’économie le patrimoine de la nature ainsi que tous les travaux humains qui ne font pas partie de la sphère marchande. N’étant pas comptabilisés par la toise à mesurer de l’argent, ils deviennent invisibles. La production est réduite aux activités dans lesquelles se produisent une augmentation de surplus social mesuré exclusivement en termes monétaires. Cela confine à l’absurde lorsque sont utilisés un ensemble d’indicateurs qui, non seulement ne comptent pas comme des richesses les biens et les services qui sont indispensables à la vie, mais qui poussent à compter leur destruction comme si elle constituait une richesse.

Du point de vue écoféministe, la production doit être une catégorie liée au maintien de la vie et au bien-être des personnes, c’est-à-dire que ce qui est produit doit être quelque chose qui permette de satisfaire les nécessités humaines en respectant des critères d’équité. Aujourd’hui l’on considère comme des productions l’obtention d’objets et de services qui sont socialement indésirables d’un point de vue des nécessités et de la détérioration écologique. De la même manière, on considère comme production ce qui est simplement de l’extraction et de la transformation de matières premières. Distinguer entre les productions socialement nécessaires et socialement indésirables est indispensable, mais les indicateurs monétaires en usage (comme le PIB) ne le permettent pas.

En rendant visible la dépendance de l’économie envers la nature et les travaux liés au soin de la vie humaine, les frontières entre production et reproduction s’effondrent, sapant ainsi le patriarcat capitaliste.

Tant en écologie que dans le féminisme, on peut parler de relations de domination sous la forme d’expropriation de « ressources », autant naturelles qu’affectives. Peux-tu nous expliquer cela ?

Cela peut se comprendre en utilisant la métaphore de l’iceberg, la partie visible étant la plus petite et celle qui flotte au-dessus de l’eau. Dans la partie émergée de l’iceberg de l’économie, on trouve tout ce qui peut être mesuré par les variables monétaires : le salaire, la prime de risque, les marchandises, les investissements, etc. En-dessous, invisibles mais avec une taille beaucoup plus grande, on trouve l’extraction des minéraux finis de la croûte terrestre, l’exploitation et la détérioration des cycles naturels (eau, régulation du climat, cycle du phosphore, etc.) et la saisie d’une quantité énorme d’heures de travail que réalisent majoritairement les femmes dans les foyers pour produire et reproduire la main d’œuvre, cette matière première essentielle pour le processus productif. Pour qu’il existe cette production en termes capitalistes, il existe une précondition qui est la production de vie.

Aujourd’hui on entend souvent parler de « crise du care », ou de la reproduction sociale. De quoi s’agit-il ?

Les soins directs et indirects aux personnes sont un aspect central pour la reproduction sociale. Or ces travaux sont répartis d’une manière injuste et inégale entre les hommes et les femmes. La régénération quotidienne, mais avant tout la reproduction générationnel de la main d’œuvre, requiert une énorme quantité de temps et d’énergie que le système capitaliste ne peut pas rémunérer sous sa propre logique. C’est la ségrégation des rôles en fonction du genre qui a permis aux hommes de s’occuper à temps complet du travail mercantile, sans les limitations que suppose les tâches de prendre soin des personnes de la famille ou de maintenir les conditions hygiéniques du foyer. Cela renforce une notion de l’économie qui ne s’occupe pas de la division sexuelle du travail, ni ne reconnaît – bien qu’elle les exploite – les tâches associées à la reproduction quotidienne de la vie.

La crise des soins est une tension structurelle qui se produit quand les femmes cessent de dédier tout leur temps au soin des corps vulnérables et que les hommes se soustraient à cette tâche. Tout cela dans un monde dans lequel le vieillissement de la population, les changement dans les pyramides démographiques et dans les modèles urbains et familiaux font qu’il manque encore plus de temps.

On assiste actuellement à une réorganisation au niveau mondial de la division sexuelle du travail : ce sont de plus en plus des femmes migrantes qui prennent en charge, dans les pays du Nord global, le travail de reproduction sociale. Comment le féminisme peut-il prendre en compte et intégrer ces profonds changements dans son analyse et son discours ?

La crise du système de soin qui garantissait jusqu’à présent le maintien des conditions de base du bien-être humain (qui retombait principalement sur les femmes) se fait particulièrement grave devant le progressif démantèlement et la privatisation des services sociaux qui tentaient de palier quelques-uns de ces problèmes. Les tentatives de répondre à cette situation ont été variés. Dans les foyers se réorganise l’attention aux nécessités des personnes, généralement sans la participation des hommes. Les femmes qui, par leur condition de classe, peuvent payer une partie des travaux de soins que demande leur noyau familial, achètent sur le marché des services domestiques, pendant que d’autres femmes, également en fonction de leur situation économique, vendent leur force de travail pour les réaliser, fréquemment dans des conditions de grande précarité et d’absence de droits sociaux. Dans d’autres cas se produit un transfert générationnel du travail de soin et se sont surtout les grand-mères qui s’occupent d’une partie de l’éducation et des soins de leurs petits-enfants.

Le rôle des femmes migrantes dans les travaux de soin est particulièrement notoire. Une chaîne globale de soins a été créée, dans laquelle les femmes migrantes assument dans des conditions précaires les soins de l’enfance, des personnes âgées et handicapées, ainsi que de nettoyage, d’alimentation et de compagnie, laissant non-remplies ces mêmes fonctions dans leurs lieux d’origine, où d’autres femmes, grand-mères, sœurs ou filles les assument comme elles peuvent. De la même manière que les pays enrichis s’approprient des matières premières, de la force de travail rémunérée et des territoires du monde entier, ils s’approprient maintenant également du temps de travail de soin.

Depuis quelques années, le mouvement des femmes s’est réapproprié l’outil de la grève, en le transformant pour l’étendre à la sphère de la reproduction sociale. La grève féministe te paraît-elle un instrument de lutte nouveau et puissant ?

Les arguments qui ont justifié la grève féministe du 8 mars en Espagne se situaient en plein dans les racines culturelles et matérielles de la crises civilisationelle que nous vivons, l’invisibilité de l’écodépendance et l’interdépendance. La grève féministe s’est présentée comme une nouvelle forme de protestation sociale qui faisait appel à toutes les dimensions qui interviennent dans la reproduction sociale. Le mouvement féministe a étendu la grève du travail et estudiantine au champ habituellement invisible des soins, révélant sa centralité et l’injustice de sa répartition, ainsi qu’à celui de la consommation qui, avec la production et l’obsession pour la croissance, consolident un modèle insoutenable et injuste. Pour les femmes, une grève n’est pas générale si elle n’aborde pas tous ces domaines qui soutiennent la reproduction sociale.

En Espagne, la grève des femmes a également obligé à réfléchir et à redéfinir le rôle des homme en son sein et a débordé les demandes de quelques syndicats qui avaient convoqué uniquement à un arrêt de deux heures, malgré les protestations des femmes affiliées.

L’éco-dépendance et l’interdépendance sont deux nouveaux concepts de l’éco-féminisme. Peux-tu nous les expliquer ?

En réalité, ils ne sont pas tellement nouveaux… La vie des personnes montre deux dépendances incontournables : envers la nature et envers les autres. Nous, les êtres humains, obtenons ce dont nous avons besoin pour vivre de la nature : nourriture, eau, abris, énergie, minéraux… Pour cela, nous disons que nous sommes des êtres éco-dépendants : nous sommes la nature. Cependant, malgré cette dépendance évidente, l’être humain des sociétés occidentales a élevé un mur symbolique entre lui et le reste du monde vivant, créant un véritable abîme ontologique entre la vie humaine et la planète sur laquelle il évolue.

L’idée de progrès est liée, dans de nombreux cas, avec le dépassement de ce qui est perçu comme une limite. La domination sur la nature prend corps dans l’obsession d’éliminer les obstacles qui empêchent la réalisation de tout désir. N’importe quelle limite qui empêche d’avancer se présente comme un défi à dépasser.

La modification des limites de la nature a été vécue comme une preuve de progrès. Mais la face cachée du dépassement des limites révèle la destruction, l’épuisement et la détérioration de ce dont nous avons besoin pour vivre.

De plus, chaque être humain présente une profonde dépendance envers les autres êtres humains. Durant toute sa vie, mais surtout durant certains moments particuliers du cycle de la vie, nous ne pourrions survivre si ce n’est grâce à des autres qui consacrent du temps et de l’énergie à prendre soin de nos corps. Cette seconde dépendance est fréquemment encore plus cachée que la précédente. Dans les sociétés patriarcales, ce sont principalement les femmes qui se sont majoritairement occupées du travail d’attention et des soins aux nécessités des corps vulnérables, parce que c’est ce rôle que leur impose la division sexuelle du travail. Ce travail se réalise dans l’espace privé et invisible des foyers, organisé par les règles de l’institution familiale.

Depuis les points de vue philosophique et anthropologique, l’écoféminisme permet de nous reconnaître, de nous situer et de nous comprendre mieux en tant qu’espèce. Il permet de comprendre les causes et les répercussions de la stricte division que la société occidentale a établi entre Nature et Culture, ou entre la raison et le corps. Il permet de deviner les risques qu’assument les êtres humains en interprétant la réalité depuis une perspective réductionniste qui ne prend pas en compte la totalité, simplifie la complexité et rend invisible l’importance matérielle et symbolique des liens et des relations pour les êtres humains. Il développe un regard critique sur le modèle social, économique et culturel actuel et propose un regard différent sur la réalité quotidienne et la politique, donnant de la valeur à des éléments, des pratiques et des sujets qui ont été désignés par la pensée hégémonique comme inférieurs et ont été rendus invisibles.



Que représentent concrètement ces concepts dans les relations entre hommes et femmes et entre Nord et Sud ?

Aujourd’hui est en train de se produire une perte accélérée d’habitat causée par l’expropriation de la terre, l’empoisonnement des sols, de l’air et de l’eau, à cause des extractivismes, de l’agriculture et de l’élevage industriels, et des violences extrêmes causées par les guerres formelles et informelles, énormément asymétriques. Ajouté à ce qui précède, le changement climatique diminue encore plus l’espace habitable. Tout cela provoque des expulsions de communautés entières des lieux qu’elles habitent. Nous ne parlons pas ici seulement de personnes qui migrent à la recherche d’une vie meilleure et qui espèrent envoyer des mandats à la maison ou de réfugiés politiques, mais également de déplacements forcés et massifs pour la simple survie. Plus les territoires deviennent invivables, plus nombreuses sont les personnes – mais aussi d’autres espèces – qui se voient obligées à en sortir. Il n’est pas possible d’y demeurer et il n’existe pas d’espace habitable et sûr vers lequel pouvoir retourner.

Ces processus ne sont pas nouveaux dans l’histoire du capitalisme. Cependant, l’échelle a augmenté de manière exponentielle. A partir des années 80’, le capitalisme mondialisé a « perfectionné » les mécanismes d’appropriation des terres, de l’eau, de l’énergie, des animaux, des minéraux, d’urbanisation massive, de privatisations et d’exploitation du travail humain. Les instruments financiers, la dette, les compagnies d’assurances et toute une pléiade de lois, de traités internationaux et d’accords préparent le chemin pour que de complexes réseaux économiques transnationaux, appuyés sur des gouvernements à différentes échelles, dépossèdent les peuples, détruisent les territoires, démantèlent les réseaux de protection public et communautaire qui pouvaient exister et criminalisent et répriment les résistances qui surgissent.

Avec le silence et la complicité des social-démocraties et d’une partie significative de la gauche, tout est converti en marchandises et s’impose un droit global des entreprises, que surveille férocement des organisations supranationales comme le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC et en particulier l’Union Européenne.

Dans ce contexte se produit un rebond significatif d’options politiques de types xénophobes, populistes et d’extrême-droite. Quand les discours xénophobes disent « il n’y a pas de place pour tous ici », ils font allusion à l’impossibilité que les standards de consommation et de genre de vie matériel, politiques et symboliques qui ont été atteints par une partie minoritaire de la population soient viables pour tous les « nationaux » si beaucoup de gens arrivent de l’extérieur.

La réalité qui dérange est qu’il n’y a effectivement pas de place pour tous si les standards de vie matériels désirés supposent de vivre comme s’il existait plusieurs planètes au lieu d’une seule partiellement épuisée. Le bien-être matériel inégal des pays enrichis ne se soutient pas sur la base matérielle de son territoire, mais en accaparant d’autres territoires et en en expulsant de manière irréversible celles et ceux qui y vivent. Sans transformer radicalement le métabolisme économique, de nombreuses personnes resteront en dehors. Lorsque nous parlons d’expulsion, de personnes au chômage de longue durée, de jeunes qui n’accèdent pas au marché du travail ou de femmes qui soutiennent la vie dans un système qui l’attaque, nous parlons de la manière dont la dynamique d’expulsion du capital s’exprime également dans le monde supposément riche.

La décroissance matérielle de l’économie est un simple fait. Les extrêmes-droites néofascistes abordent, sans la nommer, cette situation, dénigrant la population dépossédée, la rendant responsable de la crise civilisationnelle et l’expulsant. Elles promettent aux locaux un retour à un passé glorieux et prospère qui n’a en fait jamais existé, sans leur dire que beaucoup d’entre eux, ou leurs propres enfants, se retrouveront également en dehors du cercle des privilèges. Ils essayent de construire des discours sociaux liés à un projet de nation qui les inclut et depuis lequel ils puissent se défendre contre la menace extérieure.


Article publié le 20 Juin 2019 sur Renverse.co