DĂ©cembre 6, 2021
Par Lundi matin
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Prendre la mesure de l’expert

L’expert est dans la place. Il parle sans interruption pour assurer la continuitĂ© pĂ©dagogique. AprĂšs avoir dĂ©cryptĂ© l’actualitĂ© nationale et internationale, puis commentĂ© les progrĂšs et conflits humains, il Ă©claire le prĂ©sent et devine l’avenir proche. Le soir Ă  la tĂ©lĂ©vision, pour divertir de son sĂ©rieux, il rĂ©sout des enquĂȘtes criminelles avec ses collĂšgues de la police scientifique. Il est omniprĂ©sent parce qu’il est omnipensant, peut-ĂȘtre omnipotent.

Le systĂšme qui nous hĂ©berge valorise sa compĂ©tence. C’est le spĂ©cialiste des spĂ©cialistes, il est Ă  la pointe des savoirs : on ne saurait lui couper la parole. Ayant exercĂ© dans de nombreuses institutions ou groupements, il dispose aussi d’un savoir Ă©prouvĂ©, d’une connaissance polie par le temps des expĂ©riences : ce n’est pas un dĂ©butant. On peut donc lui faire confiance, et agir en fonction de ce qu’il dit des situations dans lesquelles on Ă©volue : investir dans le dernier engin numĂ©rique c’est-bon-pour-la-planĂšte, fuir et moquer les complotistes, se faire triple vacciner


En la matiĂšre, les gouvernants montrent certes l’exemple. Ils dirigent la sociĂ©tĂ© en vertu de ses verdicts. Toutefois, pour ne pas paraĂźtre dĂ©pendre entiĂšrement des conseils scientifiques et autres bureaux d’études qui « prĂ©parent les dossiers Â», ils s’appliquent Ă  faire croire qu’ils en connaissent presque autant que lui, du moins qu’ils sont en capacitĂ© de le comprendre. C’est qu’il faut dĂ©cider en connaissance de cause, et diriger Ă  bon escient ! Ainsi Macron s’est-il fait Ă©pidĂ©miologiste par l’opĂ©ration du Saint Esprit, laissant entendre que tout irait mieux si ses contemporains en Ă©taient capables.

Et pour le coup, il faut bien l’avouer, le ruissellement fonctionne Ă  merveille : on compte sur l’expert Ă  tous les Ă©chelons. L’Etat envoie un ingĂ©nieur agronome « de haut-niveau Â» pour rĂ©gler le problĂšme des algues vertes en Bretagne, les Grandes Ecoles forment ceux qui piloteront demain les entreprises et administrations qui annoncent la « transition Ă©cologique Â», les Ă©lus leur accordent d’ores et dĂ©jĂ  du crĂ©dit pour se croire moins vulnĂ©rables aux critiques naĂŻves du peuple, les citoyens les plus informĂ©s s’en remettent en toute sagesse Ă  la leçon du maĂźtre quand ils reconnaissent manquer d’une compĂ©tence.

Autant dire que si l’expert semble convoquĂ© en toutes choses, en rĂ©alitĂ© c’est lui qui convoque les consciences. Mieux : autant dire qu’il a du pouvoir. La preuve en est qu’il est rarement dĂ©crĂ©dibilisĂ© quand il se trompe, et qu’il passe volontiers son temps Ă  disqualifier les autres approches : il se diffracte en moult figures, mais revendique l’unicitĂ© autant que la primautĂ© de son message. Les nombreuses hypothĂšses sur la cause des pollutions et des contaminations ont beau ĂȘtre censĂ©es, elles n’auront jamais le sĂ©rieux de ses rapports.

Quelle est la source de son pouvoir ? Les chiffres. Ce n’est pas sa seule matiĂšre, mais l’expert leur doit son rĂ©alisme et sa prĂ©cision. C’est pourquoi les gouvernants annoncent prendre des « mesures Â» quand ils agissent, et pourquoi on l’imagine « scientifique Â» en son Ăąme. En plus de disposer des informations les plus dĂ©cisives, il extrait des donnĂ©es sur le cours des choses avant de les traiter par le calcul. La quantification fait sa qualification, et celle-ci ne va pas sans « progrĂšs Â» : Ă©paulĂ© hier par l’ingĂ©nieur statisticien, aujourd’hui par le data scientist, il disposera demain des « techniques de rupture Â» de l’intelligence artificielle en affirmant que ce ne sont que des « outils Â» au service d’une pratique plus ample.

Bref, l’expert compte Ă  plus d’un titre : il calcule pour connaitre, il importe dans notre sociĂ©tĂ©. Et − connaissant reconnu, il nous invite plus que jamais Ă  nous ranger Ă  son avis.

Compter sur le repenti

Evidemment, nous ne sommes pas dupes. Nous avons Ă©tĂ© Ă©duquĂ©s par les penseurs critiques. Nous savons que se soumettre Ă  une autre intelligence que la nĂŽtre, c’est devenir un esclave [1]. Nous voyons le lien entre le compte et l’argent, nous sentons que tout ce qui n’est pas calculable est mĂ©prisĂ©. Nous comprenons que la rationalitĂ© de l’expert est aussi destructrice que partagĂ©e, et que le recours au raisonnable pour gommer les excĂšs est une blague. Nous savons que mĂȘme progressif, le progrĂšs est agressif : la lutte contre la dĂ©mesure n’attĂ©nue aucun des effets de la mesure [2].

Parfois mĂȘme, nous avons l’impression que l’expert n’est que le porte-parole d’une machine Ă  calculer. Rien d’étonnant alors Ă  ce que le systĂšme qu’il pilote y rĂ©ponde. Les dĂ©putĂ©s « en marche Â» ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s par algorithmes plutĂŽt que par tirage au sort ? Aucune surprise, et il n’y en aurait pas plus si nous apprenions que Macron est un droĂŻde. Nous nous Ă©pouvantons seulement quand la machine s’emballe en matiĂšre de santĂ©, et s’occupe mĂ©ticuleusement de dĂ©graisser les hĂŽpitaux en temps de covid.

Ainsi sommes-nous inquiets du fait que la vie soit aplatie en mĂȘme temps que la connaissance traduit-transforme tout en informations. Mais il y a pire : nous sentons que l’expert n’est pas seulement lĂ  pour Ă©clairer le monde, et qu’en rĂ©alitĂ© il le construit avec enthousiasme. Xavier Niel a par exemple crĂ©Ă© Hectar, une Ă©cole d’agriculture 4.0 pour former les agents capables de piloter les terres du futur, ces Ă©tendues qui ressembleront plus encore Ă  des laboratoires (la ferme des mille vaches, c’est vraiment has been). C’est qu’il faut rĂ©gler le problĂšme des algues vertes, et assurer la transition Ă©cologique !

Il est certain qu’arrivĂ© Ă  ce stade, l’expert nous fait rire autant qu’il nous dĂ©sespĂšre. Et pourtant il faut craindre qu’il rĂ©ussisse un jour Ă  nous intĂ©grer Ă  son Ɠuvre, univers technicisĂ© en tous points que notre soumission parachĂšverait. Craindre de ne rien y pouvoir, malgrĂ© tout notre esprit critique : Ă  l’instar des Ă©lus qui ne peuvent rien faire d’autre que de suivre ses verdicts, nous pourrions en arriver Ă  devenir sujets du systĂšme d’expertise par degrĂ©s successifs d’approbations incrĂ©dules. Quand il ne reste plus que la gloire de ne pas se transformer en acheteur docile (celui qui livre des informations autant qu’il en convoque sur son Smartphone), c’est peut-ĂȘtre que tout est dĂ©jĂ  perdu
 Voici donc que pointe en nos consciences l’hypothĂšse effrayante d’une Ă©quation finale : « je crois, il croĂźt Â».

Dans cet obscur tableau surgit heureusement la parole du repenti, comme une lumiĂšre au bout du tunnel. Il a Ă©tĂ© expert, mais il en est revenu. Finie la vie de winner, d’ĂȘtre une grosse tĂȘte sans cƓur. JĂ©rĂŽme Kerviel s’adresse au Pape pour expier la finance et le trading [3], Naoto Kan s’estime dĂ©goĂ»tĂ© du nuclĂ©aire [4]. Et cette figure se diffracte autant que celle de l’expert. Juan Branco prend ses distances avec ses origines, Thomas Piketty s’éloigne de l’économie bourgeoise. D’autres rompent avec la techno-science ou la science des data, les derniers s’écartent du numĂ©risme ou du scientisme. AprĂšs une carriĂšre de chercheur infĂ©odĂ© Ă  l’Institution Scientifique, il devient possible de diffuser un propos plus en phase avec la complexitĂ© de la vie. Le sursaut Ă©pistĂ©mique conduit mĂȘme parfois Ă  la rĂ©bellion citoyenne [5].

Quelle aubaine ! Les esprits critiques Ă©taient rarement en mesure de participer aux dĂ©bats d’experts pour confondre le mal dans sa logique propre, pour dĂ©montrer son absurditĂ©, la confession du repenti semble le leur permettre. Il a quittĂ© le systĂšme, mais il le connait bien, et sait dire prĂ©cisĂ©ment toute l’erreur qui le gouverne, partant tout le sens qu’il y a Ă  le quitter. A cheval sur le sens de la machine Ă  calculer et sur le sens de la vie que celle-ci ne respectait pas, il rĂšgle ses comptes avec intelligence. Et s’il ne se laisse plus aller Ă  jouer Ă  l’expert, il ne rĂ©intĂšgre pas plus les masses grĂ©gaires et bĂȘtement technophiles qui le suivaient jadis. Respect.

Son geste, en plus d’ĂȘtre utile et courageux, est assurĂ©ment valorisant pour ceux qui l’écoutent. Car son discours ne manque pas de confirmer leurs avis prescients. AttestĂ© : l’expertise est la religion de l’Un et du comptage, une pensĂ©e venue du ciel des IdĂ©es qui a toutefois un pouvoir de nuisance colossal. ValidĂ© : l’expertise est l’attribut d’un homme dĂ©sengagĂ© et pourtant militant de l’économie. CertifiĂ© : l’expertise est colonisatrice et pourtant hors sol


Bref : dans le mĂȘme temps oĂč l’on critique le pouvoir des experts, on valorise l’avantageuse confession des repentis.

Questionner l’acclamĂ©e conversion

Il faut pourtant remarquer une chose : si le repenti compte, s’il est autorisĂ© Ă  valider les Ă©noncĂ©s in-initiĂ©s, c’est en vertu de son expertise maudite, et mĂȘme en vertu du fait qu’il en sait un peu plus qu’avant. Il revendique de savoir ce que l’autre expert ou l’autre non-expert ne savent pas (tantĂŽt le sens de la vie, tantĂŽt le sens de la machine qu’il a quittĂ©e). En d’autres termes on respecte la leçon d’une personne qui sait mieux que quiconque le mal qu’il y a Ă  connaĂźtre les choses qu’elle connait mieux que quiconque. Ceci implique de croire que le savoir transforme en bien ce qui est su mauvais : Ă©trange alchimie.

On pourrait objecter : son acte relĂšve de la prise de conscience, il est profond, et ne se rĂ©sout pas au simple ajout d’informations. Et pourtant : la connaissance n’émerge-t-elle pas elle-mĂȘme d’une « prise de conscience Â» ? Bachelard l’affirmait en tout cas : la formation du savoir scientifique rĂ©sulte d’un « repentir intellectuel Â», le scientifique Ă©tant prĂ©cisĂ©ment celui qui abandonne la prĂ©tention philosophique Ă  faire table rase des prĂ©jugĂ©s, dĂ©laisse l’opinion qui traduit des besoins en connaissance, et se dĂ©leste des assertions de la science devenue opinion [6]. Plus rĂ©cemment, aprĂšs que les penseurs critiques (Foucault, Bourdieu) se sont prĂ©sentĂ©s comme repentis de la philosophie, les anthropologues (Descola, Viveiros de Castro) ont affirmĂ© mettre Ă  distance la pulsion colonisatrice inhĂ©rente Ă  la pensĂ©e occidentale. Aujourd’hui, la pensĂ©e Ă©cologique se dĂ©partit activement des globalisations idĂ©alistes pour pouvoir revendiquer le retour Ă  la terre [7].

Toutes ces « mutations spirituelles Â», dixit Bachelard, prĂ©tendent assurĂ©ment servir Ă  la production de savoirs plutĂŽt qu’à d’abstraites Ă©lucubrations. Or ce qui est remarquable, c’est que la place publique fait Ă©cho Ă  ce repentir mĂ©thodique. Si l’on en sait plus, c’est parce qu’on a expiĂ© les erreurs et fausses routes du passĂ©. Un ancien ministre de l’agriculture reconnait « avoir Ă©tĂ© fascinĂ© par les exigences techniques des tracteurs, qui imposaient d’élargir les parcelles Â», et « se reproche de n’avoir pas compris qu’il fallait fixer des limites Â» [8], un membre de la FNSEA devenu prĂ©sident de la Chambre d’Agriculture de Bretagne avoue que « la pĂ©riode de dĂ©veloppement dĂ©bridĂ© a Ă©tĂ© une erreur collective Â», l’ex-directeur d’une grande coopĂ©rative bretonne « regrette le modĂšle encouragĂ© par la PAC Â». L’expert de haut-niveau dĂ©pĂȘchĂ© pour rĂ©gler le problĂšme des algues vertes saura trĂšs certainement en prendre de la graine ! Aussi renseignĂ© qu’un directeur du Tour de France secouĂ© par les aveux d’anciens dopĂ©s, il devrait ĂȘtre en mesure de modifier le cap [9], comme cet ancien prĂ©sident qui avait su « changer Â» parce qu’il avait pris de l’expĂ©rience, ou comme celui qui a rĂ©cemment su lĂącher sa culture littĂ©raire pour nous enjoindre Ă  Ă©couter « ceux qui savent Â».

Bref : au bal des experts succĂšde la messe des repentis, qui ne va pas sans profits symboliques. Il semble mĂȘme que l’expert succĂšde au repenti aussi facilement que le repenti avait succĂ©dĂ© Ă  l’expert. Surgit alors une sĂ©rie de questions : Et si le repenti n’était finalement qu’une piĂšce du systĂšme expert qui nous hĂ©berge ? Et s’il s’ajoutait aux figures du chien de garde ou de l’universitaire critique, qui dĂ©samorcent toute action subversive ? Et si sa scission d’avec la machine Ă  calculer Ă©tait illusoire ? Et s’il Ă©crasait Ă  son tour le discours de ceux qui n’ont jamais collaborĂ©, et qui ne peuvent se prĂ©valoir d’aucune contre-expertise ? Et si nous n’avions pas besoin de sa prĂ©cision pour ĂȘtre pertinents ? Et si mieux connaitre pouvait finalement nous desservir ?

Comprendre leur systĂšme d’illuminĂ©s

A son Ă©chelle, le repenti s’efforce certes de quitter le systĂšme pour mieux vivre, et croit en l’existence d’un ailleurs du calcul. Mais qu’en est-il du point de vue de celui qui reste ? ReconsidĂ©rons bien les choses.

Au cƓur du systĂšme expert, il est clair que la connaissance doit avancer : la logique scientifique qui le fonde vise, puisqu’on sait ceci mais qu’on ne sait pas cela, Ă  chercher Ă  savoir cela en s’appuyant sur ceci. Et c’est encore une fois le champion du systĂšme qui a osĂ© rĂ©vĂ©ler la vĂ©ritĂ© politique de cet impĂ©ratif de connaissance : il ne faut rien laisser dans l’inconnu (surtout pas les fonds oĂč gisent des minĂ©raux) [10]. HĂ©ritage des LumiĂšres qui condamne le monde Ă  un rĂ©gime de vĂ©ritĂ© constante, ce systĂšme inclut aujourd’hui le culte de l’information, et subsĂ©quemment la haine du croire [11].

Or insistant sur ce qu’il sait plus que sur ce qu’il croit, le repenti ne va-t-il pas en ce sens ? S’il fait certes Ă©tat de ses anciens dilemmes, il ne s’étend pas souvent sur le vĂ©cu de son engagement et de sa rupture, ni n’ouvre de discussion existentielle et politique Ă  partir de lĂ . Peut-ĂȘtre mĂȘme amorce-t-il l’opĂ©ration de transformation de son intime expĂ©rience en information
 Au pire, on pourrait penser que le repenti est le signe d’un Ă©chec de la transformation de la vie en information, et dĂ©clenche des processus d’amortissement et de traitement de l’erreur, voire une ample reprogrammation du systĂšme. En tant qu’expert il avait un savoir de pointe, en tant que repenti il servirait de mise au point. Son dĂ©part ne serait peut-ĂȘtre qu’une information de plus, un opĂ©rateur de feedback dans la machine cybernĂ©tique [12].

Il est clair en tout cas que le systĂšme a besoin de cohĂ©rence pour rĂ©gler les conflits externes liĂ©s Ă  la rĂ©sistance de la vie Ă  sa mise en information. Il n’a donc pas besoin d’agents perclus de conflits internes. Or s’extirpant pour ĂȘtre cohĂ©rent avec lui-mĂȘme, le repenti assure peut-ĂȘtre cette cohĂ©rence du systĂšme. Il prenait conscience Ă  voix haute d’une « dissonance cognitive Â», comme il dit, il la fait disparaĂźtre. La conscience morale pointait ? Il l’éradique autant que l’expert l’étouffait. Et s’il part, c’est sans retour : la souillure ne saurait revenir dans le corps social, et cet interdit sanitaire est la source d’une importante mise en ordre [13].

Cette hypothĂšse a le mĂ©rite de nous montrer, plus profondĂ©ment, Ă  quel point l’opĂ©ration de mise en cohĂ©rence fait le cƓur du systĂšme. Chaque expert crĂ©e en effet de la connaissance, mais les expertises ne manquent pas d’entrer en conflit les unes avec les autres. C’est dire que le systĂšme est en expansion, puisque les connaissances s’accumulent, mais qu’il engendre par lĂ -mĂȘme des incohĂ©rences en son sein. Et pourtant ces incohĂ©rences internes au champ du savoir ne posent aucun problĂšme de fonctionnement au systĂšme : elles lui permettent au contraire d’aller plus avant, et persĂ©vĂ©rer dans son ĂȘtre. Un problĂšme de cohĂ©rence ? Tant mieux : c’est qu’il y a autre chose Ă  connaitre. Relevons donc le dĂ©fi !

Evidemment, d’autres ignorances ne manquent pas d’apparaitre : Morin notait que l’ignorance croissait avec la connaissance, Ellul insistait sur l’ignorance globale qui accompagne la multiplication des informations [14]. Mais encore une fois, cela ne pose aucun problĂšme. Car en matiĂšre de connaissance, les agents du systĂšme d’expertise sont habitĂ©s et mus par une certaine idĂ©ologie du progrĂšs. Autrement dit l’enthousiasme Ă  rĂ©soudre des problĂšmes s’accompagne d’une foi dans la vertu et l’efficience du connaitre. C’est d’ailleurs ce qui permet Ă  l’expert de masquer sa haine, cette haine du croire qui meut l’ensemble de sa production de savoir (cette opĂ©ration l’empĂȘche par ailleurs d’avoir des rĂ©actions dĂ©lirantes chaque fois qu’il prend conscience de l’impossibilitĂ© de tout connaitre et maĂźtriser).

Il faut noter derechef que le ruissellement fonctionne Ă  merveille : la religion du connaitre investit les consciences, et la propagande publique peut aisĂ©ment amortir les incohĂ©rences manifestes du systĂšme qui les hĂ©berge. Les radios Ă©voquent aujourd’hui le manque de civisme de la minoritĂ© de non-vaccinĂ©s alors que les experts avaient assurĂ© que l’immunitĂ© collective serait atteinte quand 70 % des citoyens seraient vaccinĂ©s, les tĂ©lĂ©visions racontent le formidable progrĂšs pour l’humanitĂ© que constitue le projet Space X d’Elon Musk, incarnĂ© par le champion français Thomas Pesquet, plutĂŽt que pointer l’absurditĂ© de vouloir conquĂ©rir Mars pour sauver les hommes d’une Terre qu’ils ont dĂ©truite en la conquĂ©rant. C’est qu’il faut poursuivre l’aventure humaine, et prĂ©parer le monde d’aprĂšs !

Ellul avait vu tout cela, et insistait sur le fait que plus on est informĂ©, plus on est prĂȘt pour la propagande [15]. Mais ce qu’il faut remarquer aprĂšs lui, c’est que les idĂ©ologies n’ont aujourd’hui plus aucun besoin de se rĂ©gĂ©nĂ©rer. La litanie du progrĂšs est presque une information comme une autre. On n’en discute plus parce qu’elle est certaine, ou parce que c’est inintĂ©ressant. C’est la cousine du jugement Ă  l’emporte-piĂšce, la grande sƓur de la chasse aux Fake News. C’est le contenu de l’esprit critique d’un Ă©lĂšve qui n’en fait rien, un divertissement qui Ă©chappe Ă  la platitude par l’opĂ©ration du Saint Zemmour (ou Onfray) [16].

On pourrait mĂȘme craindre que cette tendance Ă  l’aplatissement ait investi la pensĂ©e rĂ©flexive. La philosophie analytique avait amorcĂ© le mouvement, d’autres s’efforcent aujourd’hui de comprendre les machines (pour n’avoir plus honte de leur supĂ©rioritĂ©, dixit Ellul ?). Comme l’idĂ©ologie du progrĂšs cognitif accompagne la prĂ©vision de l’avenir par les technologies, la rĂ©flexion entrerait en rĂ©sonance avec « la marge d’indĂ©termination des machines Â» (dixit Simondon). Exit l’existence, Ă©vacuĂ©e la question du lien Ă  la non-pensĂ©e. AprĂšs tout, l’esprit fonctionne en technicien
 L’expert aurait-il crĂ©Ă© malgrĂ© lui des vocations d’ingĂ©nieurs-philosophes, et autres penseurs-comme-la-machine ? Certains accompagnent en tout cas la vaste opĂ©ration d’aplatissement de la vie spirituelle en information-sur-les-choses.

Voici donc que pointe le pire Ă  nos consciences : l’horreur cybernĂ©tique. Le monde n’est dĂ©jĂ  peut-ĂȘtre qu’une immense boucle d’information qui irait de nos corps informĂ©s par l’ARN messager aux donnĂ©es transportĂ©es par la 5G aux informations tĂ©lĂ©visĂ©es aux conceptions philosophiques
 Reste alors une question : Pourquoi le repenti revendique-t-il si aisĂ©ment de sortir du systĂšme dont il est le produit ? Comment peut-il penser y arriver par le seul fait de mener une rĂ©flexion censĂ©ment plus profonde que son expertise sans avoir Ă  se dĂ©partir de celle-ci ? Voici une hypothĂšse : c’est qu’il s’autorise enfin Ă  dire « je Â». Il affirme « je suis, j’existe Â» au sein d’un systĂšme qui ne voulait reconnaitre que « je sais, donc je suis Â», et cela lui semble suffisant : c’est lĂ  que rĂ©side pour lui une rĂ©volution [17].

Malheureusement cette idĂ©e nous permet de comprendre plus encore le triomphe du systĂšme qui l’hĂ©berge. Car c’est bien le sujet qui doit opter pour un expert plutĂŽt qu’un autre (vivre en systĂšme d’information, c’est se demander souvent : qui croire ?), c’est bien lui qui est chargĂ© de faire cohĂ©rer les expertises diverses et les rĂšgles contradictoires qui en dĂ©coulent pour assurer la continuitĂ© pĂ©dagogique (Ă  l’école et Ă  l’universitĂ©, au travail et Ă  la maison, au cƓur de la forĂȘt et dans la rue). Nous voyons donc qu’en rĂ©alitĂ© la fonction sociale du sujet informĂ© est de crĂ©er une idĂ©ologie portable en lieu et place des anciennes thĂ©ologies modernes, une Ă©gologie exemplaire qui permette Ă  ses semblables de se faire Ă  leur tour agents du systĂšme. RĂ©seaux sociaux et talk-show ont de l’avenir, et le repenti leur fait peut-ĂȘtre Ă©cho du haut de sa contre-expertise.

Les choses ne sont-elles pas plus claires ? Il semblerait que si. Quand le sujet n’a plus la force d’assumer la mission idĂ©ologique qui lui est impartie, aprĂšs le bilan de compĂ©tences, il lui reste la possibilitĂ© de la rupture : il peut se rependre de sa place et de sa fonction. Mais lĂ  encore, il faut remarquer qu’il est trĂšs utile au systĂšme. Car mĂȘme s’il refuse de continuer Ă  participer activement Ă  l’entretien du systĂšme qui l’hĂ©berge, il montre que « je Â» existe, et laisse entendre que « je Â» peux toujours faire autre chose. D’ailleurs « je Â» n’ai jamais cessĂ© d’exister. En ressort une impression d’épaisseur existentielle : Ă  cheval sur le systĂšme et son supposĂ© dehors, le repenti donne un peu d’ñme Ă  la figure du connaisseur, et laisse penser qu’il y a toujours un homme derriĂšre un expert. C’est pourquoi l’expert peut se saisir si aisĂ©ment de la figure du repenti, comme il voulait jadis se faire passer pour un martyr [18].

RĂ©sumons : le repenti donne envie de quitter leur systĂšme d’illuminĂ©s, mais n’y aide pas beaucoup. Il peut mĂȘme apparaĂźtre comme une piĂšce couplĂ©e au chien de garde ou Ă  l’universitaire critique, comme un maillon de la chaine qui relie le cƓur du systĂšme Ă  sa pĂ©riphĂ©rie. Aussi pouvons-nous aisĂ©ment imaginer que pointeront bientĂŽt les repentis de l’intelligence artificielle, de la conquĂȘte spatiale, de la transition numĂ©rique ou du dĂ©veloppement durable, et qui auront fait une carriĂšre avantageuse dans la lutte contre les algues vertes.

Mieux gouverner la recherche scientifique ?

Comment pourrions-nous imaginer une sortie plus effective hors de la religion du connaitre ? Puisque le systĂšme qui nous hĂ©berge est notre environnement cognitif autant que pratique, mĂȘme si nous n’avons jamais dĂ©cidĂ© d’y Ă©voluer, il est certes question de quitter l’expertise par son flan plutĂŽt que d’emprunter Ă  bon compte une autre forme de pensĂ©e [19]. Il n’est Ă©videmment pas question d’intĂ©grer les Ă©coles d’experts pour prĂ©tendre les subvertir (nouvelle blague), mais de partir de l’idĂ©e que la recherche scientifique secrĂšte en elle un autre type de connaissance que ce qu’elle prĂ©sente d’elle (l’amour des scientifiques pour ce qu’ils Ă©tudient en atteste). Aussi ne faut-il pas renoncer Ă  utiliser pour partie le langage et la rationalitĂ© scientifiques (non pas pour avancer masquĂ©, par ruse, mais bien parce que la rigueur scientifique a fait ses preuves), pourvu que l’on s’attĂšle Ă  changer ensuite la donne politique, existentielle et cognitive.

Dans une telle perspective, aprĂšs avoir critiquĂ© le retour du vieux projet de gouvernance par les nombres, Alain Supiot a rĂ©cemment proposĂ© de reprendre dĂ©mocratiquement les manettes de la recherche [20]. PlutĂŽt que laisser la science ĂȘtre gouvernĂ©e par des experts liĂ©s au marchĂ©, il s’agirait de mettre en place « les conditions propres Ă  faire surgir des connaissances nouvelles et utiles pour la sociĂ©tĂ© Â» (celle-ci n’étant donc pas rĂ©ductible au systĂšme expert), et pour cela de suivre trois rĂšgles venant de l’art du procĂšs : prouver les faits, interprĂ©ter, soumettre les dĂ©couvertes Ă  la contradiction. Ainsi pourra-t-on Ă©chapper Ă  l’orthodoxie, l’hĂ©gĂ©monie dans les sciences elles-mĂȘmes, et Ă  la foire aux opinions inhĂ©rentes aux rĂ©seaux sociaux. Pour Ă©chapper au marchĂ© de l’expertise et de la consultation, il propose aussi de garantir un statut d’indĂ©pendance. Et pour Ă©chapper Ă  la culture des appels Ă  projets, de faire accepter l’incertitude des rĂ©sultats autant que la pluralitĂ© des savoirs (expĂ©rience, enquĂȘte, Ă©rudition).

La difficultĂ©, c’est qu’Alain Supiot maintient une certaine dĂ©fĂ©rence Ă  l’expertise scientifique (il parle volontiers du « tribunal d’experts du GIEC Â»). S’agit-il d’un nouveau feedback ? Il entretient d’autre part la croyance en la vertu des « nouvelles connaissances Â». Place-t-il lui aussi sa foi dans le progrĂšs des savoirs, qu’il s’agirait seulement de rendre effectif ? Quant Ă  la prĂ©tention Ă  la neutralitĂ© qu’il appelle, n’est-elle pas nocive neutralisation, en plus d’ĂȘtre mensongĂšre (le champ politique rĂ©sonne et raisonne avec la parole scientifique, au moins fait mine) ? Ne condamne-t-elle pas le scientifique Ă  se taire sur tout ce qui ne relĂšve pas de son expertise [21], par consĂ©quent Ă  ne jamais pouvoir rendre utiles ses connaissances dans le cours plus large de la vie commune ?

Il faut en tout cas rappeler avec Ellul que la technique prĂ©existe Ă  la science, et qu’elle va son chemin sans s’encombrer du reste, donc douter qu’un regain de gouvernance dĂ©mocratique soit possible Ă  la seule Ă©chelle des connaissances [22]. Et il faut surtout rappeler qu’il ne suffit pas de s’emparer de la dimension politique de chaque discipline pour changer les choses. Foucault le disait bien : on ne peut affranchir le savoir de tout systĂšme de pouvoir puisque la vĂ©ritĂ© est elle-mĂȘme pouvoir, et que les luttes sont Ă  la source des connaissances. On peut mĂȘme imaginer que c’est pour cette raison que la recherche scientifique peut prĂ©tendre tolĂ©rer les autres savoirs : elle sait que les hiĂ©rarchies inhĂ©rentes Ă  la connaissance ne manqueront pas de revenir Ă  son avantage [23]. Il n’est certes pas suffisant, rappelons-le, de dĂ©noncer l’hĂ©gĂ©monie du savoir [24].

DĂšs lors, plutĂŽt que s’intĂ©resser aux seules conditions sociales de la recherche scientifique, comme le fait Supiot, plutĂŽt que seulement lui demander de rendre compte de ses consĂ©quences et de ses applications, comme on le fait souvent, n’est-il pas plus pertinent de demander Ă  ce qu’elle rĂ©ponde de sa mĂ©thode ? Il est peut-ĂȘtre utile de ne plus accepter que les rĂ©sultats soient une vitrine (graphiques, images qui attestent de la rĂ©alitĂ©), un mur de verre qui protĂšgerait son cƓur de mĂ©thode d’une lecture non scientifique. Il est peut-ĂȘtre urgent de demander que la critique ne soit plus assignĂ©e aux rĂšgles du champ (la sacrosainte controverse), mais autorisĂ©e Ă  une part de hors champ pour porter Ă  consĂ©quence (jusque-lĂ  l’en-plus-du-champ se rĂ©duit Ă  l’objet, qui est vouĂ© Ă  entrer dans le champ des objets connus).

Bilan : si nous voulons quitter un peu le systĂšme expert (ou d’expertise scientifique) comme nous y invite le repenti, il est nĂ©cessaire d’aller par-delĂ  la critique qui s’applique Ă  rester scientifique [25], par-delĂ  la contre-expertise qui entretient le systĂšme, mais encore par-delĂ  un Ă©niĂšme projet de « lumiĂšres Â», une Ă©niĂšme prĂ©tention Ă  limiter les usages et applications d’une connaissance dĂ©clarĂ©e pure. La tĂąche est modeste et pourtant ardue, puisqu’elle requiert de satisfaire Ă  une double exigence : trouver une façon de quitter le systĂšme qui contiendrait en elle une façon de ne pas y revenir, et qui ne servirait pas le systĂšme en Ă©tant seulement nĂ©gative pour elle-mĂȘme.

Suspendre les lubies de l’expert

Comment rompre la chaine qui fait que les citoyens Ă©coutent le gouvernement qui Ă©coute les experts scientifiques qui Ă©coutent les statistiques qui Ă©coutent les programmateurs qui Ă©coutent les lois mathĂ©matiques ? Comment ne pas se constituer par ailleurs en repenti-maillon-de-la-chaine, qui relie cƓur du systĂšme et fausse sortie ? Comment Ă©viter de croire qu’en savoir un peu plus nous donnera du pouvoir, un levier pour l’action ? Dit en termes spinozistes : comment devenir cause prochaine et nous sauver d’une noyade certaine dans la complexitĂ© du systĂšme cybernĂ©tique ?

Voici une piste : considĂ©rer la volontĂ© de savoir pour elle-mĂȘme. Et Ă  cet Ă©gard, s’apercevoir d’abord que si Freud pensait que la curiositĂ© Ă©tait attisĂ©e par la sexualitĂ©, le dĂ©sir de connaissance conduit aujourd’hui au viol de la nature : on veut tout connaitre pour tout consommer (faisant Ă©cho au capitaine Macron-sous-la-mer, Biden affirmait rĂ©cemment que le rĂ©chauffement climatique Ă©tait l’occasion de gagner la compĂ©tition Ă©conomique). DĂšs lors, sans en appeler Ă  une religion de l’ignorance pour nuire Ă  la religion du savoir [26], il peut ĂȘtre utile de revendiquer une nouvelle sagesse du connaitre, et qui porte sur la volontĂ© de savoir avant mĂȘme que soit considĂ©rĂ©e la mĂ©thode scientifique.

Cette sagesse du connaitre consisterait Ă©videmment, vu tout ce qui prĂ©cĂšde, Ă  suspendre la leçon qui nous impose d’accepter qu’ĂȘtre rationnel c’est faire science, et qu’ĂȘtre raisonnable c’est Ă©couter les leçons de l’expert [27]. Suspendre surtout la haine du croire et l’impĂ©ratif de savoir inhĂ©rents au systĂšme d’expertise scientifique, suspendre la logique « on sait ceci, or on ne sait pas cela, donc il faut savoir cela en s’appuyant sur ceci Â». En un mot se dire qu’il peut ĂȘtre parfois prĂ©fĂ©rable de ne pas savoir, plutĂŽt que s’en remettre Ă  la Sainte Limite (par exemple, pour Ă©viter les mauvais usages). Au moins, poser la question : pourquoi vouloir connaitre cela ?

Il y a certes deux objections. D’une part c’est ce type de question qui est posĂ© dans le cadre des appels Ă  projets, et qui fait qu’on accorde des crĂ©dits lĂ  oĂč git l’intĂ©rĂȘt. D’autre part c’est la libertĂ© de la recherche, non pas sa soumission Ă  des objectifs extĂ©rieurs, qui semble garantir son utilitĂ© commune. Mais en plus de rappeler que cette libertĂ© Ă  l’égard des commandes est aujourd’hui inexistante, il faut rĂ©pondre Ă  ces objections qu’il s’agit ici, justement, d’insister sur l’idĂ©e que la connaissance n’est pas nĂ©cessairement vertueuse, mĂȘme quand elle est librement produite. Autrement dit de douter de l’axiome fondamental du systĂšme d’expertise : connaitre est un bien, s’informer une vertu.

Il s’agit de surcroit, et surtout, d’adresser ce doute au sujet de l’expertise. Car cet axiome est son credo, mais il ne veut pas l’apercevoir. En matiĂšre de connaissance, il rejette en effet toute croyance : il veut bien exposer ses avis Ă  titre de citoyen Ă©clairĂ©, mais son travail, il l’assure, consiste Ă  mettre de cĂŽtĂ© sa vie subjective pour faire preuve d’objectivitĂ©. A-t-il jamais pensĂ© que ses avis pourraient ĂȘtre aussi formatĂ©s et aveugles que ses protocoles, et qu’en les exprimant il pourrait entretenir le systĂšme d’expertise ? A-t-il jamais pensĂ© que s’il ose formuler ses libres opinions, c’est pour mieux s’en rependre quand le moment sera venu d’ĂȘtre scientifique et sĂ©rieux ? AssurĂ©ment non, il ne saurait y penser, car il s’efforce d’ignorer le lien de cette vie subjective Ă  la production de connaissance [28].

Voici donc une hypothĂšse : pour sortir un tant soit peu du systĂšme d’expertise, il faudrait amener les chercheurs Ă  assumer leur subjectivitĂ© proprement scientifique. C’est certes en ce sens que se dirige le repenti quand il s’autorise Ă  dire « je Â». Idem pour Supiot, qui fait finalement reposer la bonne conduite de la science sur l’effort du sujet (il doit « ĂȘtre de bonne foi Â», « respecter les obligations d’impartialitĂ© et d’objectivitĂ© Â», entretenir « un rapport de confiance avec son employeur Â») [29]. Mais il s’agirait ici d’aller plus loin, et lui demander : Pourquoi veux-tu savoir cela ? Parce que tu ne le sais pas encore ? Parce que tu sais des choses et que tu ne sais pas celle-ci ? Parce que d’autres risquent de le savoir avant toi ? Dis-nous : Pourquoi veux-tu connaitre ? Pourquoi en amont, et pour quoi en aval ?

Il n’est pas question de lui faire la leçon Ă  notre tour. Il s’agit, certes, de l’interroger sur son expĂ©rience pour l’empĂȘcher de s’en tenir Ă  l’idĂ©ologie du progrĂšs qui le berce souvent. Il s’agit certes de l’amener Ă  rĂ©pondre du sens d’une connaissance, plutĂŽt que croire Ă  bon compte que la connaissance transforme en bien tout ce qu’elle touche, pour l’empĂȘcher de se prĂ©senter comme salutairement noyĂ© dans une communautĂ© de lumiĂšres et de bontĂ©s. Mais ce que la rĂ©flexion gnosĂ©osophique permet positivement d’espĂ©rer, c’est que le sujet scientifique en vienne lui-mĂȘme Ă  dĂ©noncer et suspendre les recherches nocives, ou qui lui apparaĂźtraient comme des lubies Ă  la mode. Nous pourrions mĂȘme espĂ©rer qu’il fasse en sorte qu’émerge en lui et pour lui une autre façon de connaitre : l’expert pilotait une machine de l’extĂ©rieur, il serait dĂ©sormais impliquĂ© dans la situation connue [30]. Ses connaissances seraient enracinĂ©es plus que portables, et participeraient peut-ĂȘtre d’un agencement existentiel orientĂ© dans le sens d’une joie propre [31]. Au moins pourraient-elles rĂ©sister Ă  leur aplatissement, Ă  leur intĂ©gration forcĂ©e dans les suites infinies du systĂšme informatif.

Il y a certes une difficultĂ©. Tout ceci impliquerait d’accepter l’inconnu charriĂ© par ce nouveau sujet de la connaissance. Sans parler du transcendantal kantien, il s’agirait d’assumer que si les connaissances d’un sujet sont situĂ©es, alors il y aura toujours du vague en elles (contre l’idĂ©e de la nĂ©cessitĂ© d’avoir toujours plus de connaissances prĂ©cises). Et mĂȘme d’accepter l’inconnu que le sujet rĂ©vĂšle : ne coĂŻncidant pas avec ce qu’il Ă©tudie, il montre que la nature ne coĂŻncide pas avec elle-mĂȘme, donc qu’elle n’est pas entiĂšrement connaissable. Au-delĂ  de la transformation continuelle que l’expert est heureux de connaitre via ses facultĂ©s d’adaptation, il s’agirait de laisser place Ă  l’évĂ©nement que voilent prĂ©visions et calculs, et ainsi respecter la part inconnaissable de la terre [32].

Mais cet inconnu n’est pas sans atouts. Car c’est Ă  partir de lui que pourra ressurgir l’envie de concevoir. Par-delĂ  l’opĂ©ration du connaitre et l’ingĂ©nieur-philosophe, les idĂ©es seront de nouveau hissĂ©es jusqu’à une certaine globalitĂ© (le rejet de l’universel n’implique pas le refus de la globalitĂ©). Peut-ĂȘtre faudra-t-il se mĂ©fier de la pensĂ©e spĂ©culative ou dialectique, qui tend Ă  dire ce qu’est le monde en se saisissant elle-mĂȘme. Peut-ĂȘtre faudra-t-il exiger de la pensĂ©e qu’elle soit apte Ă  dire ce qu’elle est dans le monde tel qu’elle le conçoit, ou qu’elle assume autrement son lien Ă  ce qui n’est pas de la pensĂ©e, pour devenir vĂ©ritablement Ă©cologique. Ce qui est sĂ»r en tout cas, c’est que les conceptions font vivre en elles ce qui ne se laisse pas traduire en informations, l’in-informĂ©. Elles devraient donc aider Ă  suspendre le culte de l’expertise, Ă  faire en sorte qu’il ne soit plus nĂ©cessaire de vĂ©nĂ©rer la connaissance bourgeoise pour paraĂźtre cultivĂ©, la connaissance technique pour paraĂźtre efficient.

Dans une telle perspective, nous pourrions mĂȘme envisager de nous intĂ©resser Ă  la façon dont nous sommes capables de vivre suivant ce que nous concevons, plutĂŽt qu’en fonction d’une quĂȘte d’informations sans limite (voire au nom d’une idĂ©e de progrĂšs aussi plate qu’une information), plutĂŽt qu’en fonction de statistiques auxquelles personne ne croit vraiment en fin de journĂ©e. En plus d’agencer diffĂ©remment connaissance et ignorance (voire connaissance et morale), la sagesse du connaitre nous rendrait cette inestimable capacitĂ©. C’est d’ailleurs, peut-ĂȘtre, ce Ă  quoi nous invitait le repenti, mais qui le faisait sans quitter le langage du savoir. C’est en tout cas ce que pourrait nous faire oublier un usage trop rusĂ© du pas-sanitaire, du point de vue duquel il n’y a que des informations : si un tel geste n’engage finalement pas notre existence, ce n’est probablement pas une bonne nouvelle [33].

La rĂ©flexion gnosĂ©osophique nous permet au moins, d’ores et dĂ©jĂ , de mieux comprendre la remarque que fit le capitaine Macron-la-5G sur la « mĂ©thode amish Â» : il Ă©tait question de masquer le fait qu’ils vivent, eux, non pas dĂ©connectĂ©s du brillant progrĂšs cognitif humain, mais en vertu de leurs convictions. A contre-exemple, il arrive aux experts du GIEC d’exposer les rĂ©sultats de leurs vastes recherches Ă©cologiques sur des bateaux de luxe en croisiĂšre, Ă  des colloques de la REM, ou lors d’épisodiques COP de robots anti algues vertes.

Fred Bozzi

[1L’expert tire d’ailleurs parfois ses leçons de la mise en esclavage, voire de la torture d’autres formes de vie.

[2Sur la question de la limite, voir Répondre à la science, La Science Nitouche, §4.

[6Bachelard, La formation de l’esprit scientifique. Chapitre 1 : la notion d’obstacle Ă©pistĂ©mique.

[7En plus de s’appuyer sur les savoirs locaux, cette approche engage parfois une certaine opĂ©-rationalitĂ©. Morizot revendique par exemple une technicitĂ© quand il parle de « diplomatie Â», et s’avance en expert de la relation humaine et non-humaine.

[8Ines Leraud, Pierre Van Hove, Algues vertes. L’enquĂȘte interdite. Delcourt, 2019.

[9C’est une mauvaise blague. En rĂ©alitĂ©, l’expert de haut-niveau va s’appliquer Ă  nous expliquer que les choses sont plus compliquĂ©es que les images d’une bande dessinĂ©e, et qu’il faut relativiser les responsabilitĂ©s de l’agriculture industrielle. ConsidĂ©rant toutefois la nĂ©cessitĂ© de pallier les faiblesses de l’agrochimie, il proposera en toute quiĂ©tude de faire un pas vers l’agriculture 2.0.

[10Cf Le projet « France 2030 Â».

[11Il faut entendre par « LumiĂšres Â» la tendance moderne Ă  circonscrire en l’homme une facultĂ©, souvent nommĂ©e « raison Â», prĂ©tendue voie d’accĂšs au rĂ©el et distinguĂ©e des projections de croyances. Cette tendance affirme que la mise au jour du rĂ©el est un bien, partant encourage la « saisie Â» du rĂ©el. Mais il faut noter que Foucault parle Ă  l’inverse des « LumiĂšres Â» comme interrogation du prĂ©sent et de la globalitĂ©, ce qu’il s’agit justement ici de revendiquer, contre un systĂšme expert tout entier tendu vers l’avenir et la prĂ©cision, et qui produit autant d’ignorance.

[12A contrario, Grothendieck est l’exemple du repenti qui ne fait plus systùme.

[13Voir Mary Douglas, De la souillure, qui montre que lĂ  oĂč les lois dĂ©faillent, la logique sanitaire prend le relai.

[14Ellul affirme que la technique est la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines, celle-ci Ă©tant dĂ©terminĂ©e par le calcul, mais que l’addition des techniques donne un systĂšme qui n’est ni efficace ni rationnel. Le systĂšme technicien, p230 : « le rĂ©sultat provient d’une addition que personne n’a clairement voulue Â». Par exemple, la finance est un vaste systĂšme automatisĂ© qu’aucune science ne peut dĂ©crire. Par consĂ©quent « un Ă©vĂ©nement imprĂ©vu, une rĂ©volution sociale, la pensĂ©e technique est incapable de les penser. Elle est enfermĂ©e dans sa pensĂ©e bornĂ©e Â» (Le bluff technologique, p118). En dĂ©finitive, la spĂ©ciation des compĂ©tences empĂȘche de comprendre le monde dans sa globalitĂ©, et la technique rend notre avenir impensable.

[15Ellul, Propagandes, p165 : « l’homme se sent au milieu d’un carrousel qui tourne autour de lui et n’y dĂ©couvre aucune continuitĂ© : c’est le premier effet de l’information sur lui Â». Il a donc besoin d’une cohĂ©rence, d’une vision gĂ©nĂ©rale des choses, ce que lui fournit la propagande. Or « plus on est informĂ©, plus on est prĂȘt pour la propagande Â». D’ailleurs celle-ci n’est pas mensongĂšre (Goebbels s’attachait Ă  propager des faits exacts).

[16On pourrait craindre que les films en forme de dystopie aient la mĂȘme fonction. Car ces divertissements confĂšrent souvent une connaissance au spectateur. Celui-ci peut alors prĂ©tendre Ă©chapper au systĂšme expert en connaissance de cause, mais il lui appartient peut-ĂȘtre en tant que sachant, et l’entretient comme relai de savoir.

[17Cette croyance entre en résonance avec la tendance des scientifiques à prétendre pouvoir se rebeller sans avoir à engager leur institution. Voir Répondre à la science, la Maßtresse du monde, §7.

[18« Les techniciens, technologues, technolĂątres, technophages, technophiles, technocrates, technopans se plaignent d’ĂȘtre incompris. Il ne leur suffit pas de cristalliser la totalitĂ© de l’espĂ©rance des masses. Il ne leur suffit pas qu’en tous lieux et en toutes rĂ©unions leur parole fasse loi, parce qu’ils sont ceux qui savent et en mĂȘme temps agissent. Il ne leur suffit pas d’avoir bonne conscience. Il leur faut encore une chose : la palme du martyr et la consĂ©cration de la Vertu Â». Ellul, ExĂ©gĂšse des nouveaux lieux communs, 1966.

[19Si un tel saut est possible Ă  l’échelle d’un individu, il ne l’est pas Ă  l’échelle d’une sociĂ©tĂ©. D’autant que la science aime tolĂ©rer ces autres savoirs Ă  bon compte, en plus de les moquer, pourvu qu’elle ne soit jamais remise en cause. Et surtout, ce saut risque de laisser inaperçu le lien entre les savoirs : la dĂ©fĂ©rence au savoir scientifique (jusque dans sa critique radicale). On ne peut d’autre part envisager de s’en remettre au sensible (pour Ă©viter de faire fonctionner une rationalitĂ© destructrice) ou au « senti-penser Â» (raisonner simultanĂ©ment avec le cƓur et l’esprit ; Orlando Fals Borda). Car il faudrait d’abord accepter cette partition : penser consiste Ă  ne plus sentir, Ă  ĂȘtre en retrait de la sensation.

[21A ce sujet, il est intĂ©ressant (ou comique) de noter que Joachim Sauer, l’époux d’Angela Merkel, chercheur en physique quantique, a « osĂ© sortir de sa rĂ©serve Â» en se confiant au quotidien italien La Repubblica. Surpris d’apprendre qu’un tiers de la population « ne suit pas les connaissances scientifiques Â» en refusant de se faire vacciner, il a trouvĂ© pertinent d’affirmer que c’est parce que les allemands sont « paresseux Â». Selon lui, il est pourtant Ă©vident que nous assistons tous Ă  un « grand succĂšs de la science Â», et mĂȘme Ă  un « miracle Â».

[22Ellul ajoute qu’en la matiĂšre informer le citoyen est inutile car « plus le citoyen est informĂ©, moins il pourra prendre parti Â», et plus il sera prĂȘt pour la propagande (cf note 13). Il Ă©crit d’autre part que faire appel Ă  l’Etat « c’est obĂ©ir Ă  ce rĂ©flexe si technicien de spĂ©cialiste : dans mon secteur, ça va mal, mais le voisin a surement la solution Â» (Le systĂšme technicien, p147).

[23On a souvent dit, comme si c’était important : il n’y a pas la science, il n’y a que des sciences, et l’on peut en faire valoir certaines contre d’autres. On a souvent dit, comme si c’était vrai : il n’y a pas que la science, les autres modes de connaissances ont leur pertinence. C’était une blague, Ă  laquelle on ne peut plus rire aujourd’hui. Car depuis un an et demi, journalistes, politiques et chercheurs convoquent bien « la science Â» pour parler, lĂ©gifĂ©rer, accuser, et beaucoup d’autres leur font Ă©cho pour dĂ©crĂ©dibiliser ce qu’ils ne sauraient voir.

[24Cf RĂ©pondre Ă  la science, L’urgence de pourparlers, §5.

[25Les sciences sociales portaient une consubstantielle charge subversive, ce n’est plus le cas. Deux bĂ©mols cependant. PremiĂšrement la critique de la critique nuit tout autant Ă  l’efficience : pour agir, il faut certes croire que mon action va porter Ă  consĂ©quence. DeuxiĂšmement c’est dĂ©jĂ  mieux que de vouloir utiliser l’autoritĂ© que le systĂšme confĂšre Ă  la science (j’ai rĂ©cemment entendu de la bouche de scientifiques rebelles : « on a une responsabilitĂ© dans les problĂšmes actuels, mais nous n’allons pas rejeter ce que nous a donnĂ© la sociĂ©tĂ© : l’autoritĂ© Â»).

[26Il est toutefois possible de considĂ©rer force subversive de la foi, telle qu’en parle Ellul. Pour lui, « le secret, le sacrĂ© n’est pas seulement ce qui Ă©chappe Ă  la comprĂ©hension, ce qui dĂ©passe la raison, c’est aussi ce que l’on dĂ©cide inconsciemment de respecter Â». Or « la science perce Ă  jour tout ce que l’homme avait cru sacrĂ©, la technique s’en empare et le fait servir Â». DĂšs lors, le mystĂšre est « seulement ce qui n’est pas technicisĂ© Â» (La technique ou l’enjeu du siĂšcle, p131) : « l’homme reporte son sens du sacrĂ© sur cela mĂȘme qui en a dĂ©truit tout ce qui en Ă©tait l’objet : sur la Technique Â» (p132). Ainsi les thĂ©ologies modernes ne font-elles que se conformer au systĂšme technicien qui essaie de nous convaincre qu’il n’y a rien au-delĂ  de lui. Or selon Ellul, la foi donne Ă  vivre parce qu’elle permet que tout ne soit pas jouĂ© : elle propose un autre avenir que la fin technicienne, c’est-Ă -dire l’élimination de l’humain.

[27Rappelons Ă  ce sujet que la science s’apparaĂźt raisonnable Ă  elle-mĂȘme. Voir RĂ©pondre Ă  la science, La Science Nitouche, §5 et 6.

[28C’est probablement pour cette raison que Joachim Sauer en arrive à diagnostiquer la paresse de certains allemands pour expliquer leur refus du vaccin. Cf note 21.

[29Dans le mĂȘme sens, Daston Ă©crit dans L’économie morale des sciences modernes que « l’économie morale porte davantage sur l’autodiscipline que sur la coercition Â». (p28).

[30Evidemment, il sera par la suite question de considĂ©rer l’implication du sujet dans la connaissance d’un point de vue mĂ©thodologique. C’est ce Ă  quoi s’emploieront les prochains essais de gnosĂ©osophie. Il est dĂ©jĂ  possible de lire Stengers, qui parle de « pertinence Â» pour signifier la façon de se relier Ă  ce que l’on veut connaitre (Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences), ou qui invite les scientifiques Ă  s’ouvrir au hors champ des expĂ©riences et prĂ©occupations publiques (RĂ©activer le sens commun).

[31Cf RĂ©pondre Ă  la science, note 28. Dans son cours sur l’hermĂ©neutique du sujet, Foucault rappelait qu’avant Descartes, le savoir Ă©tait liĂ© Ă  un savoir de spiritualitĂ© supposant que ce que connaissait le sujet le transformait. C’est d’ailleurs Ă©tonnamment quand la philosophie est devenue incapable de changer la vie du sujet qu’elle a voulu se placer en position de fondement des sciences.

[32Cette formule fait rĂ©fĂ©rence Ă  Neyrat, La part inconstructible de la terre (Seuil, 2016). L’auteur s’applique Ă  montrer l’existence du sauvage. Certains objecteront peut-ĂȘtre que ceci implique la sanctification de l’ignorance autant que la sanctuarisation du sauvage : il serait interdit de connaitre comme il est interdit de frĂ©quenter les lieux sauvages rendus sacrĂ©s. Mais il faut rĂ©pondre Ă  cela que le sauvage traverse au contraire l’ĂȘtre de part en part, et rĂ©ciproquement que frĂ©quenter les espaces sauvages Ă  proprement dit implique seulement de ne pas y rester.

[33Dans La technique ou l’enjeu du siĂšcle, Ellul s’inquiĂ©tait dĂ©jĂ  : « l’homme idĂ©al deviendra bientĂŽt une simple opĂ©ration technique Â».




Source: Lundi.am