Septembre 5, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Outre le dĂ©sastre social et humain qu’elle a provoquĂ©, cette pandĂ©mie a particuliĂšrement trouĂ©, limĂ© nos vies, en dĂ©limitant nos mouvements, nos actions, rĂ©unions…
Elle nous a aussi frappĂ©s, vidĂ©s de l’une de nos cordes essentielles : la vie culturelle, et surtout le spectacle vivant.
Sans compter Ă©videmment le ravage social imposĂ© aux acteurs.rices, technicien.nes, intermittent.es du spectacle, elle a notamment mis en relief, par sa violence, l’inexistence ponctuelle pour les populations les plus dĂ©munies, de cette expression artistique, comme pour l’ensemble de la population d’ailleurs.
Mais on ne les a pas entendues, ces derniĂšres, ou faiblement, sur ce crĂ©neau : car ne pas assister Ă  un spectacle vivant : thĂ©Ăątre, opĂ©ra, concert, danse… fait intĂ©gralement partie de leur vie au quotidien, sur un an, sur toute une vie ! Rien n’a vraiment changĂ© !
Et il importerait d’y rĂ©flĂ©chir, et vite !
Sur des Ă©tudes rĂ©alisĂ©es pendant cette pĂ©riode, depuis l’apparition du virus, pendant la crise sanitaire donc, ce manque n’aurait atteint qu’un individu sur trois.
Ce qui pourrait paraĂźtre dissimulĂ© d’ordinaire, lĂ , par une Ă©galisation dans la frustration, ressort paradoxalement avec plus d’acuitĂ©.
Comment ? Une privation de vie culturelle, en chair et en os, atteint une partie non nĂ©gligeable de la sociĂ©tĂ©, et celle-ci, globalement, n’en souffrirait pas, ou en tout cas, ne l’exprimerait que faiblement !
Bien sûr, les raisons les plus évidentes en sont bien connues ; parmi celles-ci :
– tout d’abord, le coĂ»t souvent prohibitif des spectacles
– les faibles moyens de l’enseignement de l’art Ă  l’école
– coĂ»t rĂ©dhibitoire des activitĂ©s culturelles, pratiquĂ©es Ă  l’échelon amateur
– inadaptation des lieux culturels aux non-initiĂ©s…

Chasse gardée !

Les Ă©tudes sociologiques ont montrĂ© que les pratiquants assidus et les spectateurs les plus rĂ©guliers se comptent notamment dans les classes dites hautes, pour lesquelles ces pratiques appartiennent Ă  leur lignage ; ils en sont les lĂ©gitimes possesseurs, dĂ©positaires. Les autres couches de la population, classes moyennes, sont « tolĂ©rĂ©es » dans ces lieux d’art vivant, ou mĂȘme saisi comme les musĂ©es, galeries d’art…
Les autres, les laissĂ©s pour compte en sont chassĂ©s par l’ambiant feutrĂ©, les codes…qui leur font bien comprendre, ajoutĂ© au faible hĂ©ritage culturel qu’on leur renvoie comme par plaisir sadique, qu’ils ne sont pas dĂ©sirĂ©s ici. Chasse gardĂ©e !
Va encore, si c’est une visite scolaire qui « honore » ces lieux, mais qu’on ne les y reprenne pas.
À ceux-ci, les pouvoirs en place leur proposent gĂ©nĂ©reusement, la TV (c’est bien assez pour eux !), avec Koh Lanta…

Bien sĂ»r, les grandes fĂȘtes populaires comme les festivals des arts de la rue regroupent tous les types de public et chacun y a sa place, surtout s’ils sont entiĂšrement gratuits. Mais l’atmosphĂšre y est autre, car les clivages sociaux, l’espace d’un moment, sont aplanis. L’hostilitĂ© de classe y est moins prĂ©gnante. Mais cela ne change rien au problĂšme de fond ; car les retombĂ©es en termes de frĂ©quentation des lieux de spectacle vivant, le reste de l’annĂ©e, restent identiques.
Rappelons-nous la politique culturelle menĂ©e par FrĂ©dĂ©ric Mitterrand notamment (ministre de la Culture de Sarkozy), qui, en place de la « Culture pour tous » et constatant son Ă©chec, prĂ©conisa dans son discours du 19.1.2010, une « Culture pour chacun », c’est-Ă -dire visant Ă  conforter chaque individu dans son intime, ses acquis, contre l’ouverture, la curiositĂ©.

Il n’est pas inutile de terminer ce constat d’exclusion culturelle par un petit rai de lumiùre sur la pratique de la lecture.
LĂ  aussi, elle s’écroule ; oh ! Pas pour tout le monde… En 1988, les « pratiquants » de 15 ans et + Ă©taient 73 % environ Ă  avoir lu au moins 1 livre dans l’annĂ©e. En 2018, ils n’étaient plus que 62 %.
En BD, on constate la mĂȘme descente : seuls 20 % des adeptes avaient lu une BD en 2020, contre 41 % en 1988.
En 2018, les gros lecteurs, soit + de 20 livres par an, se recrutaient surtout chez les cadres et diplĂŽmĂ©s du supĂ©rieur, soit 3 fois plus nombreux que chez les ouvriers, employĂ©s et titulaires d’un CEP. (CQFD une fois de plus).
Donc, lorsque l’on Ă©voque les rapports de domination d’une classe sur les autres, elle est totale :
Ă©conomique, politique, culturelle.
Les privĂ©s de tout, le sont vraiment et toute leur vie, hormis les rares exceptions, mises en Ă©vidence, qui peuvent s’échapper par le haut.
Bien Ă©videmment, lĂ  aussi, il n’y a pas de hasard : la construction de cette sociĂ©tĂ© capitaliste, exploiteuse, rĂ©serve les meilleures attributions Ă  une classe (qui se reproduit dans tous ses aspects) et les miettes aux autres.
C’est à cette seule condition qu’elle peut se maintenir !
Car enfin, il vaut mieux un minimum de personnes cultivées, non ?

Guy (Groupe de Rouen)




Source: Monde-libertaire.fr