Les annonces gouvernementales visant le quartier d’Exarcheia ne datent pas de cet été mais vont en s’amplifiant depuis quelque temps. Historiquement marqué à gauche et très anarchiste, ce quartier où les flics ont du mal à entrer a toujours été dans le viseur gouvernemental. Et ce n’est pas l’arrivée au pouvoir de la gauche de la gauche (Syriza) qui y a changé quelque chose. Bien au contraire, agité comme un épouvantail par les opposants au gouvernement Syriza, Exarcheia est devenu un point de crispation pour le gouvernement de Tzipras.

Élu en juillet dernier, le premier ministre de droite Kyriákos Mitsotákis, a promis de « nettoyer Exarcheia en un mois  » et s’y est fortement attelé en août, expulsant brutalement 4 squats de migrants et arrêtant au passage 140 personnes …

Exarcheia quartier rebelle : les limites d’une vision exotisante et a-critique

De ce côté-ci de l’Europe, les appels à soutien se multiplient, à juste titre. Pour autant, nous ne pouvons nous empêcher de regarder d’un œil critique certains de ces appels qui cultivent exotisme et vision mythifiée du quartier d’Exarcheia. Il s’agit des appels à soutien et soirées organisées par Yannis Youlountas et son réseau français. Ces soirées, qui sont prétexte à Youlountas pour faire la promotion de son dernier film (L’Amour et la Révolution), participent à diffuser une vision exotisante du quartier d’Exarcheia. Une perspective a-critique qui invisibilise les contradictions, les rapports de forces « internes », et donc les enjeux et les processus des luttes qui s’y déroulent. Pourtant, ce sont bien ces processus (de réappropriation, d’autonomisation…), ces différentes manière de faire le politique et les contradictions et « frictionalités » qu’elles impliquent, dont on a à apprendre, nous semble t-il.

Mais l’arnaque politique des soirées de soutien au « quartier rebelle d’Exarcheia » ne s’arrête pas là. Bien souvent, ces espaces, tout comme le film de Youlountas, sont aussi l’occasion de dresser au rang de héros certains de ses « camarades » dont les pratiques sont questionnantes. Il s’agit notamment du groupe Rouvikonas, dont Youlountas et ses camarades n’ont de cesse de faire la promotion.

Rouvikonas : quand l’avant-gardisme ne fait plus rougir les anarchistes…

En mai dernier (2019), un appel au soutien de deux membres inculpés du groupe Rouvikonas a largement tourné sur les sites de contre-infos français. Cet appel dressait un portrait pour le moins héroïque des deux inculpés et du groupe en général :

Car nul groupe n’a autant résisté ces dernières années que Rouvikonas : quotidiennement, avec courage et persévérance, tel un sérum contre la résignation. Cette résignation qu’avait justement provoquée Tsipras. Presque tous les jours, on a entendu parler d’anarchie et de résistance dans les JT et dans la presse.

Formé en 2013 au sein du mouvement social initié en 2011 à l’encontre du premier plan d’austérité économique, Rouvíkonas œuvrait à l’origine en tant que collectif de soutien aux prisonniers politiques, et a rapidement élargi ses combats. S’illustrant par des actions « coups de poings » volontairement très médiatisées, Rouvikonas s’est imposé en quelques années comme l’un des groupe politique incontournable d’Exarcheia et du mouvement anarchiste grec en général. Ses actions d’éclat sont souvent filmées et montées rapidement sous fond de punk ou de hard-core, mises en ligne moins d’une heure après les faits, et rapidement retirées du Web avant que la police n’ait la moindre chance d’identifier quelqu’un. Bien que les actions en questions soient souvent pertinentes et nous aient fait parfois bien marrer (attaque du siège du MEDEF, de locaux de l’extrême droite, destruction de dossiers chez des notaires spécialisés en saisies immobilières, diffusions massive de tracts aux touristes autour de l’Acropole, qui rappellent que le site a été construit « par des travailleurs exploités il y a 2500 ans »…), le positionnement ouvertement avant-gardiste du groupe nous fait rapidement grincer des dents…

Se mettre en scène façon teaser pour une série Netflix…

Ce qui nous interroge d’emblée, et suscite notre méfiance, c’est le sympathique « riot porn sexy » avec lequel Rouvikonas se met systématiquement en scène. Un traitement de l’image et de l’info façon teaser d’une série Netflix, qui n’est pas sans rappeler les méthodes publicitaires et la mise en scène pathétique du soi dans ce monde atomisé et vidé de son sens et de contenu. A quand le compte Instagram de Rouvikonas ? Ces procédés, qui visent à vendre, à se vendre, comme un produit manufacturé, ce sont les mêmes qui poussent Youlountas a choisir des titres aguicheurs pour nous vendre ses films. « L’Amour et la Révolution »… et pourquoi pas « Désirs et Incendies » tant qu’on y est… On attend avec ironie et impatience le prochain titre de la collection « Passion et Anarchie » de Youlountas…

Au delà du traitement spectaculaire et sexy de l’image, ce sont les communiqués du groupe Rouvikonas qui nous hérissent le poil. Des communiqués qui omettent toujours de contextualiser les actions dans un paysage de contestation où d’autres acteurs agissent et se mettent en jeu, parfois avec les mêmes pratiques (il n’est en effet pas rare à Athènes que des campagnes d’action directe – destruction d’horodateurs, de machine à composter les billets et tickets de métro, attaque collectives de locaux d’extrême droite, etc – émergent d’assemblées de quartier ouvertes à toutes et à tous…). Des communiqués qui n’analysent rien, ne parlent jamais de la complexité du système capitaliste, de la segmentation du prolétariat, de l’intersectionnalité des dominations et donc des luttes, des contradictions de classes, de genre ou d’ethnicisation, qui se reproduisent à l’échelle d’un quartier (fût-il contestataire), à travers les accès différenciées aux moyens de subsistance matérielle. Car, n’en déplaise aux membres de Rouvikonas (comme nous allons le voir dans la suite de cet article), même à Exarcheia, les accès au capital de base sont inégaux et tous le monde ne peut pas être propriétaire de bar anarchiste. Bien souvent les nouveaux arrivants n’ont accès qu’aux réseaux de l’économie informelle et de la vente de shit pour vivre. Des communiqués qui visent en définitive à construire une figure héroïque du groupe Rouvikonas, comme des super-héros de l’anarchie, dont ils et elles seraient les seuls représentants, qui viendraient nous sauver d’un monde cruel, plutôt que de construire ensemble les pratiques et le discours qui nous permettrait de nous en débarasser collectivement.

Seul tu iras plus vite, mais ensemble nous irons plus loin…

Car contrairement à de nombreuses assemblées de quartier qui pratiquent à Athènes l’action directe sans médiatisation, Rouvikonas n’est pas un groupe qu’on peut rejoindre. Leurs actions ne servent pas à appuyer des luttes locales où les décisions se penseraient en assemblées. Non, Rouvikonas décide seul de ses actions. Des actions qui visent à dénoncer tel ou tel aspect de la politique d’austérité, à soutenir tel ou tel individu qui ne leur a rien demandé. Un peu comme des « robin des bois » ou des « bon petits pères », agissants en protecteurs du peuple, de la veuve, de l’orphelin, de l’exploité, sans questionner la position de supériorité dans lesquels cela les place, sans questionner le patriarcat que cela véhicule. Or, il nous semble que l’histoire du 20eme siècle a fini de nous enseigner que les avant-gardes politiques reproduisent et entretiennent leurs lots de dominations et qu’elles peuvent entraîner de nombreuses dérives (les impasses de la lutte armée avant-gardiste des années 70 par exemple…).

Une mafia nommée « chérie »…

Des dérives, Rouvikonas n’en est pas exempt. Malgré la vision idyllique qu’essaye de nous dépeindre Youlountas et sa bande de pote, Exarcheia est depuis quelques années le terrain d’affrontements de « bandes », s’auto-désignant parfois « anarchistes », ayant des intérêts économiques différents… Et Rouvikonas est loin d’être neutre dans ce paysage.

En 2016, un dénommé Habibi (« mon chéri » en arabe), petit patron du trafic local de stupéfiant, s’embrouille avec quelques grosses têtes du mouvement anarchiste. Après quelques bastons façon « Boyz n’ the Hood », avec échanges de coups de couteaux, crânes fracassés et échanges de tirs, « Habibi » se fait fumer. S’en suit alors le lancement d’une grande campagne « anti-mafia », dans le quartier d’Exarchia, qui aboutira à la création d’une milice locale « anarchiste » nommée la « security team ». Notre objectif n’est pas ici de pleurer sur la mort d’un bonnet local du trafic de drogue, mais de questionner dans une perspective anti-autoritaire et anti-capitaliste, l’escalade de violence qui a conduit à cet assassinat, et les contradictions de la campagne « anti-mafia » et de la « security team », qui se sont montées à la suite de cette mort.

Rouvikonas fait partie des groupes qui appellent et participent à la première manifestation de cette campagne « anti-mafia ». Durant cette manifestation, des flingues sont brandis par un groupe de manifestants, comme une démonstration de force face aux dealers locaux. Si le mot d’ordre principal de cette manifestation (en gros « mafias, hors de nos quartiers »), est plus que louable, on peut néanmoins s’interroger sur le fait qu’aucun des textes proposés n’analyse de façon critique la place de l’économie informelle dans le système capitaliste, et ne pose la question de pourquoi et comment s’organisent les réseaux de vente de drogue dans un quartier comme Exarcheia, ni de qui sont les acteurs et leurs statuts social dans ce type d’économie. On peut aussi questionner la pertinence de l’arme brandie virilement par une poignée de personnes en manif, comme symbole de résistance anti-autoritaire. Ainsi que la cohérence politique d’identifier comme gros bonnet de la mafia un intermédiaire (aussi gros soit-il) du trafic de cannabis local, sans s’attaquer aux vrais patrons de la came, parfois hommes d’affaires très puissants (en mars 2018, la justice grecque a par exemple ouvert des poursuites pénales contre Vanguélis Marinakis, puissant armateur et dirigeant de l’Olympiakos Le Pirée, pour appartenance à « une organisation criminelle » ainsi que pour « détention et trafic de drogue »).

« Bad Cops » …

Des suites de cette manifestation naît la « Security team », un groupe composé d’hommes blancs, qui traquent désormais les dealers et usagers de drogue du quartier, en traînant dans les rues façon « milice ». Ce groupe n’est pas officiellement rattaché à un groupe politique, mais on sait que plusieurs personnes de différents labels anarchistes du quartier en font partie. Les membres de la « Security team » vont aller se former chez AEK, une équipe de foot qui s’est par le passé illustré en virant un squat dans le quartier de Nea Filadelfia, pour le compte d’un gros bonnet de la mafia jet-set, patron du club de foot. A croire que s’auto-désigner comme milice anti-drogue, légitime le fait de se passer de cohérence politique…

Adoptant des pratiques ouvertement milicienne, la « Security team » fait sa loi dans le quartier et dans les squats de migrants. Avec des attitudes parfois racistes et toujours viriliste, la « Security team » expulse certains squats de migrants, s’impose comme service d’ordre dans d’autre (assimilant au passage et sans se poser de questions migrants et dealers). Elle exerce pressions et tabassages sur des usagers de drogue. Pour préserver ses intérêts, elle en est même venue à protéger d’une réponse collective un trafiquant local, agresseur et violeur notoire. Pour plus d’info, nous renvoyons ici au tract écrit par des immigrants anarchistes impliqués dans cette affaire : Pas de roi sur la place ! Κανένας βασιλιάς στην πλατεία ! No kings on the square !

Exarcheia quartier rebelle : du fantasme à la contradiction…

Si Exarcheia est bien un espace ou s’expérimente des pratiques d’autogestion au quotidien, de solidarité en précaires et d’accueil pour les réfugiés, ce n’est pas un quartier exempte de tensions et de rapports de force. Et encore moins « un refuge pour les victimes du capitalisme, de l’austérité imposée par l’Union Européenne, des autoritarismes et des fascismes, » comme nous le vend l’appel à la soirée de soutien qui aura lieu le 13 octobre au Molotov. Malgré les nombreuses pratiques d’auto-gestions et de résistances qui y existent, Exarcheia reste un quartier de centre ville dans un système capitaliste. Exarcheia est habitée par des gens appartenant à différentes classes sociales et ayants des intérêts économiques différents, comme tous les autres quartiers de toutes les autres grandes villes. Et c’est ces contradictions qui en font un vrai quartier où les gens vivent, survivent et parfois résistent et luttent, et non pas un simple fantasme « riot porn » pour adolescents en mal de sensations. Pour que l’anarchie ne soit pas un spectacle, n’acceptons pas d’invisibiliser les rapports de force et les contradictions, ne créons pas de fantasmes. Nous avons sûrement plus à apprendre de nos difficultés que de nos prétendues victoires.


Article publié le 11 Oct 2019 sur Mars-infos.org