Mai 25, 2022
Par Partage Noir
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La Seine-et-Marne aujourd’hui, c’est pour certains d’excellents fromages de Brie et pour d’autres Euro Disneyland, culture américaine à la sauce MacDo. Mais peu de personnes savent que dans une ville non loin de Paris (à 25 km) est née une des figures les plus authentiques que le mouvement ouvrier ait compté dans ces rangs. Le 5 octobre 1839, dans le hameau de Voisins, aujourd’hui un des quartiers de la commune de Claye-Souilly (entre Paris et Meaux), naquit Louis-Eugène Varlin (au 14, rue Berthe, devenue en 1936 rue Eugène-Varlin).

Les Varlin ne sont pas des inconnus à Voisins, c’est une vieille famille attachée à cette terre, connue et estimée de tous. Les ancêtres d’Eugène ont un beau passé. En feuilletant les vieux registres municipaux [1], Maurice Foulon a pu établir la trace de leurs activités. Du plus ancien, Antoine Varlin, qui fut charpentier dans le village au début du règne de Louis XIV à Eugène, en passant par Jean-Adrien (arrière-grand-père d’Eugène), ils eurent tous une place dans la mémoire collective de cette contrée.

La famille Varlin

Le rôle le plus important fut sans doute joué par Jean-Adrien. Placé à la tête de la municipalité par ses habitants le 13 novembre 1791, il paya de sa personne pour défendre une jeune République menacée de toute parts et, le 25 novembre 1792, c’est lui qui dirigea le scrutin et installa à Claye la première municipalité républicaine. Plus tard, il épousa en seconde noce Marie-Marguerite Thiessart dont la famille était relativement aisée et, lorsqu’il mourut, il laissa à son fils Jean-Louis quelques champs et vignes.

Ce bien resta dans la famille jusqu’à Aimé-Alexandre [2], père d’Eugène, mais ne lui permettait plus de subvenir aux besoins de sa famille. Alors, il loua sa force de travail comme journalier. Aimé-Alexandre épousa le 29 avril 1834, à 29 ans, Héloïse Duru (1809[?]-1875), issue elle aussi d’une vieille famille de Voisins. Le père d’Héloïse, François-Antoine Duru travaillait dans les carrières de Voisins à extraire du gypse et, après une longue journée de labeur, il cultivait son lopin de terre. Républicain très jeune, il fut élu au conseil municipal en 1846. Il soutint la révolution de 1848 et exerça ses responsabilités jusqu’au coup d’État de 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, qui devint un an plus tard empereur des Français, sous le nom de Napoléon III.

Il fut écarté, après la nomination d’une nouvelle municipalité, pour ses opinions républicaines. A cette époque, il allait souvent rendre visite à sa fille Héloïse et à son gendre Aimé-Alexandre. De cette union naquirent quatre enfants : Denise-Clémence (1836-1865, épouse Proux), Eugène (1839-1871), Louis-Benjamin (1844-1924), Hippolyte (1847-1930). Le soir, à la grande table familiale, le grand-père Duru aimait raconter son passé de républicain épris de justice et de liberté, à la demande d’Eugène. Les récits du grand-père maintenait en éveil toute la famille jusqu’à des heures tardives. Mais, le lendemain, la journée d’Aimé était pénible car le métier de manouvrier (ouvrier agricole se louant à la journée) est épuisant. Pour ses enfants, il rêvait d’un autre avenir. La carrière de gypse de Voisins où l’on fabriquait du plâtre était malsaine pour la santé, et la manufacture de toile imprimée payait mal. Il décida donc que ses enfants auraient le maximum d’instruction possible et les envoya en classe. Voisins n’ayant pas d’école, ils allaient à pied tous les jours à Claye en passant par les berges du canal de l’Ourcq. A la lecture de Maurice Foulon [3], on apprend que l’école d’Eugène était un ancien pigeonnier vendu à la ville par la duchesse de Polignac en 1825 (et dont il ne reste, aujourd’hui, aucune trace). Au rez-de-chaussée, une pièce servait de classe, coupée en deux par une cloison : d’un côté, les filles ; de l’autre, les garçons. Au-dessus se trouvait la prison de la ville. C’est là qu’il apprit à lire, à écrire et à compter sous la direction de deux maîtres : M. Paturance, un ancien sous-officier, et M. Viron. Il y resta jusqu’à l’âge de 13 ans, chose rare à une époque où les enfants de 6 à 8 ans travaillaient de seize à dix-sept heures par jour dans les ateliers, les fabriques ou les usines.

Ses parents, voulant lui éviter les servitudes de la terre et du travail abrutissant de la manufacture, souhaitèrent qu’il apprenne un métier lui permettant d’allier le travail manuel et intellectuel au contact des livres. Ils le placèrent en 1852 chez un relieur, confrère de son oncle Hippolyte Duru, à Paris, rue du Pont-de-Lodi (6e arr.). Mais l’homme était dur avec ses ouvriers et les nourrissait mal. Ainsi, l’oncle Duru prit son neveu chez lui pour le former. Lui-même était violent et sans indulgence pour le jeune Varlin qui avait soif d’apprendre et mettait trop souvent le nez dans les livres, ne se contentant pas seulement de les relier. L’oncle ne supporta plus son neveu et le congédia avec l’attestation suivante : Je, soussigné, certifie que le sieur Louis-Eugène Varlin a fait son apprentissage et est sorti de chez moi le 10 décembre 1854. M. H. Duru, relieur, 16, rue des Prouvaires. Ayant pris congé de son oncle, il lui fallut chercher un toit et il trouva une chambre au 22, rue de la Fontaine-au-Roi (11e arr.).

Formation professionnelle et intellectuelle

La loi du 22 juin 1854, relative au port du livret obligatoire pour les ouvriers, indiquait dans son article premier que tous les ouvriers de l’un et de l’autre sexe, attachés aux manufactures, usines, fabriques, ateliers etc., ou même travaillant chez eux pour un patron, étaient tenus de posséder un livret, contresigné par le commissaire de police de leur quartier [4]. A la lecture de celui de Varlin, on peut retracer son parcours professionnel depuis le départ de chez son oncle jusqu’en 1858 : du 25 avril 1855 au 26 juillet 1856, chez Boutigny (5, rue Migon, 6e arr.) ; du 30 juillet au 30 août 1856, chez Sauvage (15, rue Rochechouart, 9e arr.) ; du 2 septembre 1856 au 28 février 1857, chez Krantz (rue des Poissonniers, à la Chapelle Saint-Denis, 18e arr.) ; du 8 au 23 mai 1857, chez Grégoire (27, rue Saint-Sulpice, 6e arr.) ; du 25 octobre au 20 novembre 1857, chez Thompson (rue Cassette, 6e arr.), du 1er décembre 1857 au 26 juin 1858, chez Niédrée (passage Dauphine, 6e arr.) [5]. Il fit ainsi six ateliers autour de Montmartre et dans le quartier Saint-Sulpice, dans un Paris en pleine transformation, livré aux pelles et aux pioches des ouvriers du baron Haussmann. Là, s’arrêtent les inscriptions sur son livret, mais l’on peut penser qu’il continua sa formation d’atelier en atelier.

L’année 1859 est pour lui celle du service militaire. Il avait tiré au sort le numéro 51, mais fut exempté pour varicocèle au côté gauche (une affection pouvant dans les cas extrêmes être cause de stérilité). En 1864, il rentre comme contremaître chez madame veuve Despierres, maison fort appréciée, qui n’employait que quelques ouvriers. Après les grèves de 1864 et 1865, il travaille en chambre, pour des travaux de sous-traitance qui lui permettent de gérer son temps comme il le souhaite. Avide de connaissances, après sa journée de travail, il consacre tout son temps à l’étude. C’est ainsi qu’en 1860, avec son frère Louis, il s’inscrit aux cours gratuits organisés en faveur des ouvriers, rue des Poiriers, par l’Association philotechnique que présidait le comte de Lariboisière. Grâce à ces cours du soir, il apprend le français, la géométrie, la mécanique, le droit, la comptabilité (qui lui servira plus tard pour créer des coopératives, comme la Marmite, ou pendant la Commune de Paris) et la sténographie.

Ayant depuis son plus jeune âge, aimé la musique, il s’initia au chant grâce à la méthode Galin-Paris-Chevé, rue de l’Arbalète. Selon Lucien Descaves, qui interrogea la famille et les proches de Varlin, il avait une voix basse agréable et chantait juste. Il chantait, entre autres, en famille, la chanson du relieur de livres Mon fût [6] :

Va, mon fût, la science humaine

Peut à tout feuillet te bénir ;

Glisse, glisse : ouvre ton domaine

Aux travailleurs fiers de s’unir.

C’était un élève appliqué, persévérant, plein d’obstination pour s’améliorer. A la fin de l’année scolaire 1860-1861, cet « étudiant » de 22 ans obtint un second prix de comptabilité, un second prix de français et une mention de géométrie qui lui furent décernés au cirque de l’Impératrice [7]. La première de ces récompenses lui valut le livre Les Chefs-d’œuvre de Shakespeare, comprenant le texte anglais et une traduction française. La seconde était constituée par un manuel de morale et d’économie politique de Leymarie, intitulé Tout pour le travail. Puis un livret de caisse d’épargne lui fut offert par le prince impérial. Dans le palmarès des années suivantes, Eugène n’y figure plus, mais son frère Louis est cité trois fois en 1862-1863, une fois en 1863-1864 et une dernière fois en 1864-1865. Autres personnages évoqués : le bronzier Albert Theisz, futur membre de l’Internationale et directeur des Postes sous la Commune ; Gustave Drouchon, mécanicien, directeur de l’artillerie fédérée ; Auguste Rodin, jeune sculpteur alors inconnu [8].

En juillet 1862, il change de logement et s’installe au 33, rue Dauphine, dans une chambre de l’hôtel d’Aubusson. Il acheta pour 90 F, au roi Clovis, brocanteur à la montagne Sainte-Geneviève, un lit, un sommier, une commode, une table et deux chaises après avoir versé 20 F d’arrhes.

Son frère Louis [9] était demeuré, à l’âge de 13 ans, partiellement paralysé à la suite d’un coup de fourche reçu accidentellement pendant la fenaison. Il avait passé deux années au collège de Meaux grâce à la générosité de l’oncle Duru. II vint s’installer avec Eugène et y restera jusqu’en 1871. Les deux frères continuèrent à s’instruire en apprenant le latin chez un professeur libre, Jules Andrieu, gros homme borgne à l’allure débonnaire, d’après Maurice Foulon. Eugène fut vivement impressionné par les opinions généreuses de ce républicain érudit. Parmi ces condisciples, figuraient Henri Tolain et Charles Limousin, deux des fondateurs de l’Association internationale des travailleurs en France, ainsi que Louis Debock, principal accusé du procès des typographes de l’imprimerie Dupont en 1862 et futur directeur de l’Imprimerie nationale sous la Commune.

Désormais, avec de bonnes bases intellectuelles, Varlin va s’employer dans les années à venir à faire concorder la pensée et l’action en s’impliquant de manière très active dans la Société des relieurs, l’Association internationale des travailleurs et dans l’expérience des restaurants coopératifs.




Source: Partage-noir.fr