Des baristas de tout le pays se sont rĂ©unis Ă  la confĂ©rence de Labor Notes ce mois-ci. Alors que de plus en plus de magasins commencent Ă  faire pression pour obtenir une convention collective, Starbucks Workers United se prĂ©pare Ă  un Ă©tĂ© de solidaritĂ© : « Nous allons avoir besoin que l’ensemble du mouvement syndical se mobilise Â», dĂ©clare Casey Moore, barista dans un Starbucks de Buffalo, la ville qui a accueilli la premiĂšre victoire du syndicat l’annĂ©e derniĂšre.

Il y a sept mois, si vous m’aviez posĂ© la question d’un syndicat, j’aurais rĂ©pondu : « Je ne sais pas, les flics en ont ? Â», dĂ©clare Sarah Pappin, chef d’équipe dans un Starbucks de Seattle. Mais le 6 juin, elle et ses collĂšgues ont votĂ© Ă  l’unanimitĂ© en faveur de l’adhĂ©sion au syndicat Starbucks Workers United, dans le cadre d’une vague d’organisation par de jeunes travailleurs ayant peu d’expĂ©rience syndicale, qui donne un nouveau souffle au mouvement syndical. Maintenant, ils rĂȘvent encore plus grand. « Nous ne voulons pas seulement ouvrir la porte au reste du secteur de la restauration, nous voulons la dĂ©foncer Â», a dĂ©clarĂ© M. Pappin, qui travaille Ă  plein temps chez Starbucks depuis huit ans. « Au bout d’un moment, vous en avez assez de sauter sur un prochain emploi en espĂ©rant qu’il sera meilleur. Vous comprenez que vous devez juste prendre position lĂ  oĂč vous ĂȘtes. Â»

La vague de syndicalisation chez Starbucks et la victoire de l’Amazon Labor Union (ALU) Ă  Staten Island ont suscitĂ© un nouveau sentiment de possibilitĂ© chez les travailleurs de certains des plus grands employeurs non syndiquĂ©s du pays, oĂč les syndicats luttent depuis des dĂ©cennies pour s’implanter. Depuis leur victoire en avril, les organisateurs de l’ALU disent avoir contactĂ© des travailleurs de 100 autres sites Amazon Ă  travers le pays qui veulent se syndiquer. Et au cours des derniers mois, des travailleurs ont dĂ©posĂ© des demandes d’élections syndicales dans des magasins Trader Joe’s du Massachusetts et de Minneapolis, un REI Ă  Manhattan, un Target en Virginie et des magasins Apple Ă  Atlanta et Towson, dans le Maryland. Les travailleurs d’autres secteurs largement non syndiquĂ©s s’organisent Ă©galement. Ainsi, les travailleurs d’une filiale d’Activision Blizzard ont formĂ© le premier syndicat d’une grande sociĂ©tĂ© de jeux vidĂ©o en mai et les travailleurs de la technologie du New York Times sont devenus le plus important lieu de nĂ©gociation du secteur de la technologie en mars.

Un effet en cascade

La vague d’organisation syndicale bouleverse la quiĂ©tude dominante du mouvement syndical. Jusqu’à prĂ©sent, les syndicats ont surtout Ă©vitĂ© de se prĂ©senter sur des lieux de travail faisant partie de grandes chaĂźnes, comme les restaurants fast-food ou les entrepĂŽts d’Amazon, ne voyant pas de voie viable pour obtenir une premiĂšre convention collective.

Mais les militants Ă  l’origine de l’essor actuel se sont appuyĂ©s sur l’organisation Ă  la base pour produire un effet en cascade. « La plus belle chose dans tout ce mouvement, c’est qu’il suffit d’en gagner une pour montrer ce qui est possible Â», dĂ©clare Casey Moore, barista dans un Starbucks de Buffalo, la ville qui a accueilli la premiĂšre victoire du syndicat l’annĂ©e derniĂšre.

AprĂšs le dĂ©pouillement du scrutin de dĂ©cembre, a dĂ©clarĂ© M. Moore, « nous avons commencĂ© Ă  ĂȘtre inondĂ©s de courriels et de messages directs sur les mĂ©dias sociaux disant « Nous sommes tellement inspirĂ©s, comment pouvons-nous faire cela ici ? Â» Kylah Clay, barista Ă  Boston, fait partie des personnes touchĂ©es. « Nous avons commencĂ© Ă  parler de nos conditions de travail sous un jour nouveau, Ă  savoir que nous pouvons rĂ©ellement les changer Â», a-t-elle dĂ©clarĂ©. Kylah Clay aide maintenant les travailleurs de Starbucks Ă  s’organiser dans toute la Nouvelle-Angleterre.

À l’heure oĂč nous mettions sous presse, le nouveau syndicat avait remportĂ© des Ă©lections dans 177 magasins Starbucks rĂ©partis dans 30 États, et n’en avait perdu que 30 ; 98 autres magasins ont dĂ©posĂ© des demandes d’élections syndicales. Les travailleurs ont Ă©galement fait grĂšve pour des problĂšmes allant de plafonds qui fuient et de bacs Ă  graisse dĂ©fectueux Ă  des rĂ©ductions d’heures et des licenciements avec reprĂ©sailles. Les baristas de Starbucks ont une culture d’entreprise trĂšs forte qui explique en partie leur succĂšs. Nombre d’entre eux sont jeunes, parfois homosexuels et travaillent en partie pour les avantages sociaux liĂ©s Ă  l’égalitĂ© des sexes. « Nous travaillons au coude Ă  coude dans des conditions trĂšs frustrantes Â», dĂ©clare Pappin. « Nous savons dĂ©jĂ  quel est le pouvoir du travail en commun Â».

Géré par en bas

Le niveau d’autodĂ©termination est un aspect nouveau de ces rĂ©centes campagnes syndicales. Bien que Starbucks Workers United bĂ©nĂ©ficie des conseils et de l’aide juridique du syndicat SEIU Workers United, la plupart des activitĂ©s d’organisation sont menĂ©es par les travailleurs de Starbucks. L’UAL est indĂ©pendante.

« Ce qui me frappe dans ce qui se passe actuellement, c’est que ce ne sont pas des organisateurs professionnels qui s’en chargent Â», explique Kim Moody, cofondateur de Labor Notes. « Beaucoup de ces campagnes sont lancĂ©es par les travailleurs eux-mĂȘmes, un peu comme l’ont fait les ouvriers de l’automobile dans les annĂ©es 1930. Â» « C’est diffĂ©rent de tout ce que j’ai vu Â», a dĂ©clarĂ© Stephanie Luce, professeur Ă  la CUNY School of Labor and Urban Studies. « Il ressemble Ă  des Ă©lĂ©ments de ce que nous avons vu autour d’autres poussĂ©es de protestation – le moment de la mondialisation, le moment Occupy, le moment George Floyd. Ce que ces mouvements ont en commun, c’est qu’ils n’étaient pas dirigĂ©s d’en haut. Â»

Lorsque l’UAL a dĂ©posĂ© une demande d’adhĂ©sion Ă  l’entrepĂŽt de Staten Island avec les signatures de seulement 30 % des salariĂ©s- le strict minimum pour obtenir une Ă©lection syndicale – la plupart des organisateurs syndicaux se sont moquĂ©s de leurs chances d’aboutir. La rĂšgle gĂ©nĂ©rale est que vous devez dĂ©poser un dossier avec au moins 60 % de soutien (et de prĂ©fĂ©rence plus) pour rĂ©sister Ă  une campagne antisyndicale de la direction. [
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Pourquoi maintenant ?

Pourquoi cette recrudescence de syndicalisation se produit-elle maintenant, plutĂŽt qu’il y a 10 ou 20 ans ? « C’est comme un meurtre dans l’Orient Express : on peut trouver au moins dix bons suspects Â», explique Elaine Bernard, du Harvard Labor and Worklife Program. Le marchĂ© du travail tendu en est une. Une autre est la franche indignation d’une gĂ©nĂ©ration qui a grandi pendant la Grande RĂ©cession [2008] et qui vient de voir ses employeurs engranger des bĂ©nĂ©fices records pendant une pandĂ©mie brutale. Un autre facteur est les rĂ©cents mouvements auxquels les jeunes ont participĂ©, de Black Lives Matter aux droits LGBTQ, en passant par la justice climatique et la pression pour des lois plus strictes sur les armes Ă  feu Ă  la suite de fusillades dans les Ă©coles.

« Toutes les campagnes de dĂ©fense des droits ont permis de tirer une leçon : vous devez vous dĂ©fendre et vos collĂšgues doivent vous soutenir, personne ne viendra nous sauver, le systĂšme n’est pas juste Â», dĂ©clare Bernard. « Beaucoup de personnes qui travaillent chez Starbucks Ă©taient dans la rue pour le soulĂšvement de Black Lives Matter Â», dit Moore. « Je pense que tant de gens ont vu des actions collectives se dĂ©rouler en dehors du lieu de travail et se disent : « HĂ©, on peut aussi faire ça Ă  l’intĂ©rieur du lieu de travail Â». Â»

« Nous avons grandi dans ce monde qui est littĂ©ralement en feu et il y a tellement de choses auxquelles on ne peut rien faire Â», dit Pappin, qui vient d’avoir 31 ans. « Pour moi, c’était la premiĂšre fois de ma vie que je sentais que quelque chose n’allait pas et que je pouvais rĂ©ellement prendre des mesures pour y remĂ©dier. Â» [
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Un défi permanent

Moody exhorte les travailleurs Ă  s’organiser maintenant, avant qu’une Ă©ventuelle rĂ©cession ne rende les choses plus difficiles : « vous n’aurez pas de meilleur moment pour le faire Â». Mais mĂȘme avec des conditions comparativement favorables, les victoires sont loin d’ĂȘtre garanties. Dans un deuxiĂšme site Amazon de Staten Island, par exemple, les travailleurs ont perdu leur vote en avril. Le rĂ©sultat de la rĂ©Ă©lection de mars dans un entrepĂŽt d’Amazon Ă  Bessemer, en Alabama, est encore suspendu Ă  des centaines de bulletins contestĂ©s – bien que, dans le dĂ©compte initial, le syndicat du commerce de dĂ©tail, de gros et des grands magasins a fait beaucoup mieux que le vote de l’annĂ©e derniĂšre, remportant 875 oui contre 993 non. Cela montre que mĂȘme si vous perdez ou faites des erreurs, « vous pouvez revenir et faire mieux Â», dit Bronfenbrenner. « Il suffit de faire le travail Â». Le syndicat demande au Labor Board d’annuler une nouvelle fois l’élection pour cause de mauvaise conduite de l’employeur. Les travailleurs d’un magasin Target Ă  Christiansburg, en Virginie, ont rĂ©cemment retirĂ© leur pĂ©tition Ă©lectorale aprĂšs que le Labor Board ait dĂ©clarĂ© qu’ils n’avaient pas atteint le seuil de 30 %.

Target Workers Unite, un syndicat indĂ©pendant, s’organise depuis des annĂ©es pour rĂ©clamer des protocoles de sĂ©curitĂ© Covid-19 et contre un directeur raciste et sexiste. Le groupe ne lĂąche pas l’affaire malgrĂ© ce revers. « Si nous pouvions juste obtenir une victoire dans un magasin, je pense que cela sera le catalyseur pour d’autres magasins Â», a dĂ©clarĂ© Adam Ryan, qui y travaille depuis cinq ans. « Beaucoup de gens attendent simplement une percĂ©e Â».

Dans un magasin Apple d’Atlanta, les travailleurs qui avaient dĂ©posĂ© une demande de reconnaissance du syndicat avec 70 % de soutien ont Ă©galement retirĂ© leur pĂ©tition, face Ă  une campagne antisyndicale. Les employĂ©s des magasins Apple de New York affirment que l’entreprise a intensifiĂ© sa campagne antisyndicale contre leur propre organisation aprĂšs que le magasin d’Atlanta ait dĂ©posĂ© une plainte. Leur conseil : Ne prĂ©cipitez pas les choses. « Lorsque vous en ĂȘtes au stade de parler Ă  vos collĂšgues, assurez-vous de prendre tout le temps nĂ©cessaire Â», a dĂ©clarĂ© un travailleur du magasin Grand Central Terminal qui a demandĂ© Ă  rester anonyme. « Tout le monde a besoin d’ĂȘtre impliquĂ©, et que tout le monde soit entendu Â». Le 18 juin, les travailleurs d’Apple Ă  Towson, dans le Maryland, sont devenus les premiers Ă  rĂ©ussir Ă  former un syndicat dans l’entreprise, en votant par 65 voix contre 33 pour rejoindre le syndicat des Machinistes. Kevin Gallagher, l’un des travailleurs de Towson impliquĂ©s dans la campagne, a dĂ©clarĂ© que depuis leur victoire, il a reçu des messages directs sur les mĂ©dias sociaux de dizaines d’autres employĂ©s d’Apple intĂ©ressĂ©s par la syndicalisation dans tout le pays.

La voie vers une convention collective

Aucun de ces nouveaux syndicats n’a encore remportĂ© de convention collective. Nous ne savons donc pas encore si leur pari sera payant. Les travailleurs du magasin d’équipement et de vĂȘtements REI Ă  New York font face Ă  des menaces et Ă  des reprĂ©sailles de la part de la direction depuis qu’ils ont votĂ© Ă  88 contre 14 en faveur de la syndicalisation en mars. « Je m’attends Ă  ce que REI nous combatte Ă  chaque Ă©tape du processus Â», a dĂ©clarĂ© Graham Gale, un employĂ© du magasin.

Depuis la victoire Ă©lectorale de l’ALU, Amazon a dĂ©posĂ© 25 contestations du rĂ©sultat et a licenciĂ© deux des organisateurs syndicaux et plusieurs responsables de l’entrepĂŽt de Staten Island. De mĂȘme, Starbucks Workers United a accusĂ© la chaĂźne de cafĂ©s de prendre des mesures de rĂ©torsion contre les efforts de syndicalisation en licenciant des responsables syndicaux et en rĂ©duisant les heures de travail dans de nombreux magasins. « Je pense qu’aucun d’entre nous n’a l’illusion que cela va ĂȘtre facile Â», dĂ©clare M. Moore.

Selon M. Bronfenbrenner, les travailleurs de Starbucks devront notamment nĂ©gocier avec le fondateur de l’entreprise, Howard Schultz, qui est redevenu PDG en avril. Lors des campagnes de syndicalisation des travailleurs de l’automobile dans les annĂ©es 1930, Ford Ă©tait plus difficile Ă  convaincre que General Motors, car l’entreprise Ă©tait toujours dirigĂ©e par Henry Ford. « Il est difficile pour Starbucks de conclure un accord, car alors il [Schultz] abandonne le contrĂŽle de son bĂ©bĂ© Â», a dĂ©clarĂ© M. Bronfenbrenner.

Pourtant, « je sens que Starbucks est vulnĂ©rable – il souffre de la campagne de syndicalisation, ses investisseurs sont mal Ă  l’aise Â», dĂ©clare Bronfenbrenner. « Tant que le nombre de magasins Starbucks continue Ă  augmenter, le syndicat a dĂ» pouvoir.« Il y a un point de basculement lorsqu’un certain nombre de magasins seront syndicalement organisĂ©s. La question est : quel est ce point de basculement ? À un moment donnĂ©, ils vont devoir nĂ©gocier, c’est mon sentiment. Â»



Un été de solidarité


Starbucks Workers United se prĂ©pare Ă  un Ă©tĂ© de solidaritĂ© qui comprend l’extension de l’organisation syndicale Ă  davantage de magasins ainsi que le renforcement du soutien de la communautĂ© et des syndicats Ă  la campagne. « Il va falloir mettre tous ĂȘtre sur le pont Â», a dĂ©clarĂ© Moore. « Nous allons avoir besoin que tout le mouvement ouvrier se mobilise Â». Workers United a annoncĂ© avoir crĂ©Ă© un fonds de grĂšve d’un million de dollars.

« Beaucoup d’entre nous sont prĂȘts Ă  faire tout ce qu’il faut pour mettre la pression Â», a dĂ©clarĂ© Clay. « J’espĂšre que nous aurons organisĂ© au moins 1 000 magasins d’ici le 1er mai. Â»




Source: Laboursolidarity.org