Deux mois à peine après que deux établissements Starbucks de Buffalo, dans l’État de New York, ont voté pour devenir le premier Starbucks syndiqué, la campagne de syndicalisation ne montre aucun signe de ralentissement : plus de quatre-vingt-dix magasins dans vingt-six États ont maintenant déposé une demande d’élections syndicales auprès du National Labor Relations Board (NLRB). C’est une bonne chose, car le chemin est encore long pour ce géant du café qui, rien qu’aux États-Unis, exploite près de neuf mille magasins employant quelque 230 000 personnes.

L’espoir, tant pour les travailleur·euses de Starbucks que pour le mouvement syndical au sens large, est que suffisamment de magasins s’organisent pour que le syndicat puisse obtenir de nouvelles normes pour l’entreprise tentaculaire. Étant donné le rôle de Starbucks dans l’industrie du café, cela aurait des répercussions sur d’autres lieux de travail, avec la possibilité de relever les normes sociales dans l’ensemble du secteur. Une négociation sectorielle sérieuse, dans laquelle des normes plus élevées seront fixées et appliquées à tout un secteur de l’économie (par exemple, tous les travailleur·euses de la restauration rapide), repose sur une telle organisation.

Y parvenir n’est pas une tâche facile. Dans les magasins de Buffalo, on vient à peine d’entamer les négociations contractuelles et l’employeur – comme tous les patrons américains – dispose d’une multitude de moyens pour faire traîner les négociations, gagner du temps jusqu’à ce que les travailleur·euses s’essoufflent et se contentent d’un contrat médiocre (ou pas de contrat du tout). Les travailleur·euses de Starbucks devront maintenir la pression qu’ils et elles ont générée : des titres de presse nationaux ainsi que des titres locaux chaque fois qu’un nouveau magasin s’organise syndicalement, et l’on voit un fort soutien de la communauté. Ils et elles auront besoin de la solidarité du reste du mouvement syndical, à la fois en termes de soutien matériel et de présence physique dans les magasins, aux rassemblements et aux piquets de grève.

Il convient donc de souligner que la syndicalisation de Starbucks est dans l’intérêt de l’ensemble de la classe ouvrière, dont les travailleur·euses faiblement rémunérés du secteur des services constituent un segment important.

Malgré les fréquentes caricatures des opposants à la politique de classe, la classe ouvrière est un groupe diversifié, et sa composition démographique diffère selon le secteur. Les travailleur·euses de l’hôtellerie et de la restauration sont majoritairement des Latino-Américains ; les travailleur·euses de la construction sont majoritairement des Blancs et des hommes. La majorité des travailleur·euses du secteur de la restauration sont des femmes, généralement plus jeunes que les autres. Étant donné que les établissements Starbucks sont concentrés dans les zones métropolitaines, leurs employé·es sont principalement des citadins. Aussi désarticulés que puissent être certains segments de la classe ouvrière – un produit du déclin des syndicats, ainsi que de l’absence de liens civiques forts et de partis ouvriers de masse qui, dans d’autres pays, peuvent rassembler des travailleur·euses disparates dans un projet politique commun – ces différents segments sont liés les uns aux autres, l’activité de l’un affectant celle de l’autre.

Le New York Times rapporte que certain·es des premier·es dirigeant·es de l’initiative sont des partisan·es inconditionnel·les de Bernie Sanders. Maggie Carter, une serveuse de Starbucks à Knoxville, dans le Tennessee, qui a commencé à organiser son magasin peu après la campagne syndicale de Buffalo, a déclaré au journal : « Bernie Sanders est tout pour moi. » Jaz Brisack, qui travaille dans l’un des magasins syndiqués de Buffalo, est une admiratrice de longue date d’Eugene Debs [co-fondateur du syndicat des Industrial Workers of the World., 1855-1926]. Avant d’occuper son emploi de serveuse, Mme Brisack, âgée de 24 ans, était étudiante boursière et travaillait à temps partiel à la campagne (finalement infructueuse) de syndicalisation d’une usine Nissan à Canton, dans le Mississippi.

Que ces personnes aient eu ces activités n’est pas surprenant. Les jeunes gens bien éduqués, criblés de dettes, constituent également une proportion notable des membres des Socialistes Démocrates d’Amérique (DSA). Une partie des militant·es de la campagne présidentielle de Sanders était que ceux et celles qui étaient stimulé·es par son message, et il n’est pas étonnant qu’ils et elles se lancent dans d’autres projets pour construire le pouvoir de la classe ouvrière, l’organisation syndicale en premier.

Certains pourraient s’interroger sur la pertinence de cette fraction de classe : les milléniaux très instruits et en situation précaire. Après tout, n’y a-t-il pas d’autres travailleur·euses qui ont plus de poids économique, comme les travailleur·euses de la logistique ? Ou ceux et celles qui ont une importance plus stratégique, comme les infirmières et les enseignant·es, qui remplissent des fonctions sociales essentielles et sont bien placé·es pour transformer les luttes sur le lieu de travail en combats politiques plus larges ?

La réponse est : oui, mais le mouvement syndical n’est pas un jeu à somme nulle. Les travailleur·euses s’organisent là où ils se trouvent, qu’il s’agisse de dockers, de camionneurs portuaires, d’infirmières, d’enseignant·es, de charpentiers, de mineurs de charbon, de travailleur·euses de raffineries de pétrole ou de baristas de Starbucks. Un syndicat fort chez Starbucks en particulier renforce, plutôt qu’il n’affaiblit, la classe ouvrière en général et a le potentiel d’aider à déclencher une nouvelle organisation dans le reste de la classe.

Le secteur de la restauration emploie des millions de personnes aux États-Unis, et ses maigres salaires sont à un niveau trop bas pour tous les travailleur·euses, tant dans ce secteur qu’ailleurs. Le modèle du secteur repose sur un réservoir de main-d’œuvre renouvelable à l’infini, ce qui le rend particulièrement résistant à la syndicalisation : les employeurs renouvellent les travailleur·euses avant qu’une organisation puisse être mise en place. Si les travailleur·euses de Starbucks parviennent à s’implanter, ils et elles disposeront non seulement d’une structure leur permettant de rendre ces emplois mieux payés et plus durables, mais elles et ils inciteront d’autres acteurs du secteur à faire de même. (En fait, d’autres suivent déjà leurs traces.) De plus, l’organisation dans une entreprise aussi prestigieuse ne fera qu’alimenter le soutien du public aux syndicats et ancrer davantage dans la tête des travailleur·euses l’idée que la solution aux problèmes de leur emploi est peut-être aussi de se syndiquer.

Ce n’est pas une coïncidence si le secteur de la restauration dans lequel évoluent les travailleur·euses de Starbucks a été l’épicentre de la frustration et de la révolte des travailleur·euses pendant la pandémie. En octobre 2020, j’ai parlé à Saru Jayaraman, présidente de One Fair Wage, un organisme qui milite pour la fin du salaire inférieur au minimum légal pour les travailleur·euses au pourboire. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais rien vu de tel que la frustration exprimée par les travailleur·euses dans les restaurants :

Je n’ai jamais, au cours de mes vingt années d’organisation des travailleur·euses du secteur des services, vécu un moment comme celui-ci. Des milliers de travailleur·euses à travers le pays disent : « Nous n’allons pas l’accepter, nous n’allons pas revenir en arrière et risquer nos vies sans un salaire équitable. »

Elle ne mentait pas. À une époque où le nombre de personnes aux États-Unis qui quittent leur emploi pour trouver un travail mieux rémunéré ailleurs est plus élevé que jamais, les employé·es de bars et de restaurants sont parmi ceux et celles qui sont les plus enclins à démissionner. Mais les baristas de Starbucks ont choisi de rester et de se battre pour obtenir des changements dans un avenir prévisible ; elles et ils ont choisi d’agir en réponse à ces conditions intolérables plutôt que de simplement passer à un autre emploi aussi terrible.

Un syndicat chez Starbucks ne peut pas remplacer à l’échelle du pays la nécessité de conventions collectives meilleures et de syndicats nouveaux ou revitalisés. Mais il sème l’idée de la syndicalisation dans l’esprit d’un plus grand nombre de travailleur·euses. Un nombre croissant de personnes auxquelles Starbucks fait appel pour exploiter ses magasins sont désireuses de se syndiquer, et c’est une bonne chose. Leur succès renforce d’autres segments de la classe ouvrière, non seulement en alimentant les caisses du syndicat Service Employees International Union pour qu’il puisse ensuite organiser d’autres travailleur·euses, mais aussi parce qu’il oblige les syndicats existants à voir en grand, à coordonner et à envisager de s’engager dans de nouvelles organisations, ce qu’ils ont souvent été réticents à faire.

Et qui sait ? Si les travailleur·euses de Starbucks peuvent se syndiquer, peut-être que les nombreux autres travailleur·euses faiblement rémunéré·es du secteur de la restauration le peuvent aussi. Une campagne aussi médiatisée peut avoir un impact considérable en inspirant de nouvelles organisations et en redynamisant les syndicats existants, en captant notre imagination et en contribuant à susciter l’engagement nécessaire pour changer le sort des travailleur·euses. Personne n’a une feuille de route parfaite pour passer de la défaite syndicale à la revitalisation syndicale ; nous devrions être ouverts à la possibilité que le chemin puisse commencer dans les endroits les plus improbables.




Source: Laboursolidarity.org