Le 24 juillet, plus de 600 travailleurs de Frito-Lay au Kansas, en grève depuis trois semaines, ont finalement signé un nouveau contrat syndical [convention collective]. Le contrat, obtenu au prix d’un lourd tribut personnel pour les ouvriers en grève, prévoit une modeste augmentation de salaire de 4 % et le droit à au moins un jour de congé par semaine.

Il est absurde que ces travailleurs aient dû entreprendre une grève douloureuse pour obtenir ces choses, et ils méritent des félicitations pour avoir été prêts à se battre si fortement pour leurs propres droits. Mais après les félicitations, nous devons aussi être honnêtes sur un autre point : l’énorme quantité d’efforts investis dans la grève a donné lieu à des gains plutôt dérisoires. C’est malheureusement courant, et cela souligne le fait que les employeurs ont souvent un avantage lorsque leurs travailleur·euses font grève – à savoir que les travailleur·euses à bas salaire qui ne peuvent pas se permettre de rester très longtemps sans être payés. Si le mouvement syndical veut tirer pleinement parti de la récente poussée de militantisme des travailleur·euses, il est temps que nous construisions plus qu’une solution imparfaite à ce problème permanent.

Le long déclin du taux de syndicalisation depuis les années 1950 est bien connu, mais la proportion de travailleur·euses syndiqué·es n’est pas le seul moyen de mesurer le niveau de la force de travail en Amérique. Les grèves elles-mêmes sont également une mesure significative. Le fait que de nombreuses grèves aient lieu montre que de nombreux syndicats forts, agressifs et confiants sont à l’œuvre. Elles créent également un phénomène positif pour le mouvement syndical dans son ensemble : les grèves attirent l’attention et les grèves réussies sont une démonstration tangible du pouvoir syndical en action. Les grèves maintiennent les syndicats dans l’actualité et dans l’esprit de la majorité des travailleur·euses qui ne sont pas eux-mêmes syndiqué·es. Chaque fois que quelqu’un voit des travailleur·euses en grève gagner quelque chose, il peut se dire que les syndicats ont quelque chose à offrir. De cette manière, les grèves favorisent l’organisation de nouveaux syndicats et l’expansion du pouvoir syndical à l’échelle nationale.

Les données sur près de 50 ans montrent que l’activité de grève en Amérique a atteint un pic en 1974, lorsque 1,8 million de travailleur·euses ont été impliqué·es dans un arrêt de travail, puis a diminué régulièrement pour atteindre un minimum de seulement 25 000 travailleur·euses en 2017. Ces dernières années, cependant, l’activité de grève a fortement rebondi, avec plus de 400 000 travailleur·euses participant en 2018 et 2019. (En 2020, les grandes grèves ont à nouveau chuté, mais cette année de Covid-19 est difficile à comparer aux précédentes).

La pandémie a été un événement terrifiant pour la moitié environ de la population active qui a vu, de manière très tangible, que sa vie est considérée comme jetable. À l’heure actuelle, nous pouvons observer à travers le pays des élans de colère des travailleur·euses qui se sont traduits par des grèves : les infirmières du Massachusetts, les mineurs de l’Alabama, les travailleur·euses du Spectrum à New York dont la bataille sans fin se poursuit. Ces grèves très médiatisées démontrent, dans une large mesure, le pouvoir des syndicats dans l’esprit du public. Les gagner est important non seulement pour les travailleur·euses en grève, mais aussi pour l’ensemble du mouvement syndical. Et, lorsque les grèves sont très dures, leur plus grande vulnérabilité est que les travailleur·euses en grève ne sont pas payé·es – c’est le calcul économique brutal qui, en fin de compte, définit combien de temps et avec quelle force les gens peuvent se battre avant de devoir transiger.

Les syndicats individuels ont des fonds de grève, mais ils sont faibles – souvent, les membres du syndicat peuvent s’attendre à recevoir quelques centaines de dollars d’un fonds de grève alors qu’ils et elles auraient pu obtenir quelques milliers de dollars de leur travail. Les fonds de grève paieront toujours moins que les salaires. (Un petit calcul peut aider à démontrer pourquoi : En Alabama, par exemple, 1 100 mineurs sont en grève depuis quatre mois. Si le United Mine Workers payait chacun d’entre eux ne serait-ce que mille dollars par semaine, ils auraient déjà dépensé plus de 50 millions de dollars. Garantir ce taux d’indemnisation pour chaque grève mettrait rapidement en faillite la plupart des syndicats, et inciterait ces derniers à exercer une forte pression contre les grandes grèves de leurs membres). Mais la force du mouvement syndical est de penser collectivement dans le sens le plus large possible. Si nous voulons encourager un plus grand nombre de grèves de grande envergure et de haut niveau qui peuvent durer assez longtemps pour obtenir des gains importants, nous devons disposer d’un fonds de grève national de grande envergure.

Pour être parfaitement clair, je n’attends pas la création d’un fonds de grève centralisé suffisamment important pour couvrir les pertes de salaire de tous ceux et celles qui font grève. Les entités suffisamment importantes pour effectuer ce genre de paiements sont appelées “entreprises”. Ce que nous pouvons faire, c’est créer un fonds de grève central pour l’ensemble du mouvement ouvrier, qui puisse intervenir et augmenter les indemnités de grève des travailleur·euses engagé·es dans des grèves d’une grande valeur stratégique – et accorder des aides pour les difficultés particulières aux grévistes ayant des besoins spécifiques – afin que ces grèves puissent durer suffisamment longtemps pour être utiles. Si les travailleurs de Frito-Lay au Kansas avaient eu un peu plus d’argent pour les soutenir, peut-être auraient-ils pu obtenir quelque chose de mieux que les conditions de travail d’un ouvrier d’usine il y a un siècle.

Chaque syndicat pourrait contribuer à un fonds de grève central qui aurait le pouvoir de renforcer les moyens des travailleur·euses engagé·es dans des grèves qui ont une grande importance pour nous tous. C’est le pouvoir collectif en action. Une fois qu’un tel fonds est établi, il peut collecter des fonds pour obtenir des dons privés ; il peut également rechercher des fonds gouvernementaux, comme les syndicats devraient le faire pour leurs nouveaux efforts d’organisation en ce moment, tant qu’ils ont des amis à Washington. (La façon de créer de nouvelles sources de financement pour le travail organisé est un sujet passionnant). Le fait est qu’une masse d’argent beaucoup plus importante peut être réunie collectivement par l’ensemble des syndicats et de leurs alliés politiques que ne peut l’être par un seul syndicat. Et cette masse d’argent peut constituer une sorte d’assurance puissante pour les travailleur·euses qui envisagent une grève dure, mais qui ne sont pas sûr·es de pouvoir tenir le coup financièrement suffisamment longtemps.

Le mouvement syndical bénéficierait grandement d’une réflexion globale sur le sujet. Nous ne voulons pas nous contenter de rester assis, de laisser les choses se passer et de réagir du mieux que nous pouvons. Nous devons avoir un plan et le mettre en œuvre. Nous ne voulons pas nous contenter d’attendre que des grèves se produisent, puis peut-être jeter quelques billets dans un GoFundMe [cagnotte] et espérer le meilleur. Nous devons reconnaître certaines vérités fondamentales : de plus nombreuses grèves sont importantes pour le développement du mouvement syndical dans son ensemble. Chaque grève est un test public du pouvoir syndical. Nous avons tous intérêt à ce que les grèves les plus médiatisées soient couronnées de succès. Et l’application stratégique du financement pour aider les travailleur·euses en grève à réussir nous profite à tous et toutes en facilitant et en encourageant la prochaine grève, la prochaine campagne de syndicalisation et un avenir meilleur dans lequel les syndicats sont à nouveau forts et omniprésents.

Mettons-nous au travail.

27 juillet 2021

Hamilton Nolan

Publié par In These Times

Traduction Patrick Le Tréhondat




Source: Laboursolidarity.org