Décembre 19, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Un vaste mouvement de grève dans différents secteurs secoue les États-Unis depuis le mois d’octobre, popularisé sur les réseaux sociaux à travers le hashtag Striketober, contraction de strike (grève) et october (octobre) il témoigne d’un renouveau de la lutte de classe dans le pays avec un rapport de force plus favorable aux travailleurs et travailleuses.

La puissante vague de grève qui secoue actuellement les États-Unis résulte d’une conjonction de différents facteurs structurels et d’éléments liés à l’actualité. La majorité des accords syndicats-patronat aux États-Unis expirent généralement à l’automne. C’est le cas sur une base annuelle.

Cet élément est important car aux États-Unis les syndicats ne font généralement grève que lorsqu’ils sont «  hors accords  » et de nombreux accords comportent d’ailleurs des clauses de non-grève qui les rendraient légalement responsables s’ils déclaraient une grève alors que l’accord est en cours. De nombreux accords arrivant à échéance dans beaucoup de secteurs, les grèves y sont «  également possibles  ».

Pénurie de main d’œuvre

Le pays est touché par une pénurie massive de main-d’œuvre, due en grande partie à la pandémie de Covid 19. De nombreux travailleurs et travailleuses ont quitté leur emploi pendant la pandémie parce que les rémunérations mises en place par l’État représentaient souvent plus que leur salaire. Ces paiements ont maintenant cessé, mais il apparait que beaucoup de travailleurs et travailleuses ont officieusement refusé de reprendre leur travail, sous-payé et épuisant, notamment dans les secteurs de la grande distribution, des services à la personne, de l’hôtellerie et la restauration.

Ce phénomène est désigné sous le nom de Big Quit ou Great Resignation (Grande démission) dans les médias et des estimations font état de 20 millions dÉtats-uniennes et États-uniens ayant quitté leur emploi depuis le printemps 2021. Il prend une telle ampleur qu’un démocrate, ancien ministre du Travail de Bill Clinton, Robert Reich, désormais chroniqueur «  de gauche  », se demande même si les États-Unis ne vivent pas «  une grève générale sauvage qui ne dit pas son nom  ». Dans une situation où les entreprises ont de plus en plus de mal à embaucher, elles sont contraintes d’accorder des augmentations substantielles de salaire pour réussir à pourvoir les postes de travail.

Ainsi, cette pénurie de main-d’œuvre a globalement accrue la puissance de la classe ouvrière. Les employeurs cherchant à embaucher et à conserver leurs employé·es sont plus susceptibles de céder aux revendications et les syndicats en sont conscients. Ils tentent de pousser au maximum leur avantage dans un contexte où Joe Biden et son administration, déjà en difficulté face aux républicains, affichent un soutien aux syndicats en même temps qu’ils ont besoin de leur appui dans leur projet de «  restaurer l’État providence  ».

Traditionnellement, aux États-Unis, lorsqu’un accord syndicat-employeur expire, le syndicat tente d’abord de négocier un nouvel accord directement avec l’entreprise. Il ne déclare de grève que lorsque les négociations échouent. Mais aujourd’hui, les syndicats ont conscience qu’ils sont en position de force et menacent immédiatement de faire grève afin d’intimider les employeurs. Enfin, on assiste à une montée de la combativité ouvrière même si elle est difficile à quantifier.

Il est évident que la dernière année et demie de pandémie a été un traumatisme en même temps qu’elle a mis à nu pour beaucoup de travailleuses et travailleurs à quel point la classe dirigeante était prête à les sacrifier sur l’autel du profit. Indépendamment du fait que les dirigeants syndicaux appellent à la mobilisation, les salarié·es eux-mêmes se mettent en mouvement dans de nombreux secteurs. Tout cela doit être compris en termes relatifs, bien sûr.

La possibilité que 100 000 personnes de tous les secteurs se mettent en grève est significative dans le contexte des trente dernières années, où les grèves, l’adhésion aux syndicats et le militantisme ont décliné.

La revendication centrale des principales grèves en cours porte sur l’abrogation du two-tier pay system, système de rémunération à deux vitesses qui divise les salarié·es d’une même entreprise en deux catégories ne bénéficiant, à travail égal, pas de la même rémunération et des mêmes conditions de travail voire des mêmes droits à l’assurance maladie ou à la retraite. La vague de grèves actuelle touche plusieurs secteurs, de l’audiovisuel (télévision et cinéma) à la santé en passant par l’agro-alimentaire et les industries productrices de biens.

À la date du 9 novembre, l’AFL-CIO, principale centrale syndicale du pays, répertoriait 59 sites touchés par un mouvement de grève, dans des multinationales telles que Kellogg’s, John Deere ou Exxon comme dans des PME. Il s’agit d’un mouvement qui n’est pas coordonné.

De nombreux secteurs touchés

Ces grèves et les grèves qui vont potentiellement éclater se déroulent globalement de manière isolée, sans concertation au-delà de la branche ou du secteur. Cependant des velléités de coordination existent au sein de certaines branches. Les infirmières d’une fédération de syndicats de travailleuses et travailleurs de la santé ont annoncé qu’elles prévoient des grèves dans tout le pays.

La bureaucratie syndicale est néanmoins toujours en mesure de manœuvrer pour garder le contrôle de la situation. Fin octobre, l’IATSE, le syndicat de la production télévisuelle et cinématographique a conclu un accord avec les dirigeants des studios, alors que 60 000 travailleuses et travailleurs affiliés à l’IATSE étaient sur le point de faire grève dans les deux jours, qu’ils ont finalement ratifiés.

La grève historique de 10 000 salarié.·es de John Deere, une première depuis 1968 chez le fabricant de matériel agricole, fer de lance du mouvement actuel qui durait depuis deux mois, s’est achevée le 17 novembre dernier. Avec un accord ratifié par une majorité de 61 %, les grévistes ont obtenu une hausse immédiate des salaires de 10 %, une prime de 8 500 dollars et des augmentations salariales de 5 % en 2023 et en 2025. Ils avaient par deux fois refusé les accords négociés par le syndicat United Auto Workers (UAW) qui les représente et poursuivit leur mouvement.

Premières victoires

Ils jugeaient les propositions insuffisantes alors que la multinationale prévoit d’engranger d’énormes profits cette année (5 milliards d’euros, soit une hausse de 63 % par rapport au record atteint l’année précédente) et que son PDG John May a touché près de 14 millions d’euros en 2020, soit une augmentation de 160 % par rapport à 2019.

Dans d’autres entreprises, comme le fabricant de biscuits Nabisco ou le producteur de chips Frito-Lay, les salariés ont aussi repris le travail après avoir gagné des améliorations sur les salaires et le temps de travail. Au-delà de victoires partielles et sectorielles, de la signature par les syndicats et de l’approbation par les salarié·es d’accord plus ou moins favorables, ce mouvement peut marquer un coup d’arrêt à la domination toute-puissante du patronat dans le centre du capitalisme mondial. Une rupture insuffisante mais décisive.

Clément (UCL Paris nord-est), avec l’organisation communiste libertaire Black Rose / Rosa Negra




Source: Unioncommunistelibertaire.org