Alors que les États mettent fin au confinement, le coronavirus explose parmi les 2,5 millions de travailleurs agricoles des Etats-Unis, mettant en pĂ©ril les efforts pour contenir la propagation de la maladie et assurer la prĂ©sence des aliments sur les Ă©tagĂšres des magasins, au moment oĂč la rĂ©colte est en cours.

Les chiffres sont sombres. Le nombre de cas de Covid-19 a triplĂ© dans le comtĂ© de Lanier, en GĂ©orgie, aprĂšs une journĂ©e de tests sur les ouvriers agricoles. Les 200 travailleurs/travailleuses d’une seule ferme Ă  Evensville, dans le Tennessee, ont tous Ă©tĂ© testĂ©s positifs. Le comtĂ© de Yakima (Washington) – oĂč des ouvriers agricoles ont rĂ©cemment fait grĂšve dans des installations de conditionnement de pommes – affiche dĂ©sormais le taux d’infection par habitant le plus Ă©levĂ© de la cĂŽte ouest. Parmi les travailleurs migrants d’Immokalee, en Floride, qui viennent de terminer la cueillette des tomates et se dirigent vers le nord pour rĂ©colter d’autres cultures, 1000 personnes sont infectĂ©es.

Ce nombre croissant reflĂšte l’absence de consignes de sĂ©curitĂ© pour les travailleurs qui travaillent cĂŽte Ă  cĂŽte dans les champs, voyagent cĂŽte Ă  cĂŽte dans des fourgonnettes et dorment par dizaines dans des lits superposĂ©s dans des baraques. Le 2 juin, le CDC (Centres pour le contrĂŽle et la prĂ©vention des maladies) et l’OSHA (Occupational Safety and Health Administration) ont publiĂ© des recommandations pour aider Ă  protĂ©ger les travailleurs agricoles, suivant ainsi les initiatives de Washington, de l’Oregon et de la Californie. Mais il n’y a toujours pas de rĂ©ponse obligatoire coordonnĂ©e au niveau national, ni de suivi de la maladie chez les travailleurs/travailleuses agricoles.

*

La hausse du nombre de cas est en partie due Ă  l’augmentation des tests. Mais cela indique l’émergence d’un nouveau danger qui pourrait rendre les Ă©pidĂ©mies encore plus difficiles Ă  contenir: certains ouvriers agricoles refusent de se soumettre au test Covid-19.

Eva Galvez est mĂ©decin au Virginia Garcia Memorial Health Center, une clinique qui dessert 52’000 patients, pour la plupart latinos, dans les rĂ©gions agricoles qui entourent Portland (Oregon). Lorsque la clinique a dĂ©couvert en avril que les Latinos Ă©taient testĂ©s positifs au Covid-19 Ă  un taux vingt fois supĂ©rieur Ă  celui des autres patients, Eva Galvez a dĂ©signĂ© les communautĂ©s de travailleurs agricoles comme l’un des clusters (groupes infectĂ©s). Elle a donc travaillĂ© avec l’Oregon Law Center afin de garantir des rĂšgles d’hygiĂšne et de distanciation sociale dans tout l’État. Ces rĂšgles doivent expirer le 24 octobre. Les dispositions comprennent le renforcement de la sĂ©curitĂ© dans les logements fournis par les employeurs, ce qui, selon In These Times, alimente les Ă©pidĂ©mies parmi les travailleurs agricoles dans tout le pays.

Mais Eva Galvez a d’autres prĂ©occupations Ă  prĂ©sent.

«Bien que notre clinique ait une grande capacitĂ© de dĂ©pistage, beaucoup de gens ne voudront pas ĂȘtre testĂ©s», dit-elle. «Parce que s’ils sont positifs, ils ne peuvent pas aller travailler.»

«Le virus est une lettre Ă©carlate» (maudite), dit Reyna Lopez, directrice exĂ©cutive de Pineros y Campesinos Unidos de Noroeste (PCUN), le syndicat des travailleurs agricoles qui compte 7000 membres. Il est basĂ© dans le comtĂ© de Marion, soit dans l’État de l’Oregon qui se classe troisiĂšme pour le nombre de cas de coronavirus par habitant.

«Non seulement il n’y a pas de congĂ© payĂ© [si vous ne pouvez pas travailler], mais il n’y a pas de travail», explique M. Lopez. «Cela montre aux ouvriers agricoles qu’ils n’ont pas intĂ©rĂȘt Ă  dire aux gens qu’ils se sentent malades. La plus grande crainte n’est pas nĂ©cessairement le virus lui-mĂȘme; c’est de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.»

*

Il s’agit d’une crise indĂ©niable. Mais les Etats-Unis rĂ©coltent ce qu’ils ont semĂ©. Des dĂ©cennies de politiques anti-immigrants rendront le coronavirus extraordinairement difficile Ă  contenir pour une population vulnĂ©rable qui a Ă©tĂ© forcĂ©e de vivre dans l’ombre.

En tant que travailleurs d’un secteur oĂč il y a peu de syndicats, oĂč les protections de base des travailleurs sont insuffisantes et oĂč l’on estime qu’au moins 48% de la main-d’Ɠuvre est constituĂ©e d’immigrant·e·s sans papiers, les ouvriers agricoles ont de nombreuses raisons de craindre de perdre leur emploi. La plupart n’ont pas d’assurance maladie, de congĂ© de maladie, d’assurance chĂŽmage et de statut lĂ©gal. Et ils subviennent aux besoins de leur famille Ă©largie, ici et Ă  l’étranger, avec des salaires de misĂšre. Les tests et les directives de distanciation sociale peuvent aider Ă  prĂ©venir la maladie, mais ne peuvent empĂȘcher la perte d’emploi. La protection personnelle ne remplace pas la protection sociale.

*

Les politiques de l’administration de l’État ont aggravĂ© la situation. Selon Irene de Barraicua, de LĂ­deres Campesinas, une organisation de travailleuses agricoles basĂ©e en Californie, certaines travailleuses agricoles ne cherchent pas Ă  obtenir des soins de santĂ© en raison de la rĂšgle de la «charge publique» qui les menace de se voir refuser la carte verte s’ils dĂ©pendent des services publics [un immigrant susceptible de devenir une «charge publique» peut se voir refuser un visa, un permis de travail, de rĂ©sident, etc., en raison de son handicap ou du manque de ressources Ă©conomiques].

Les travailleurs H2A [travailleurs au statut temporaire, «saisonnier»] sont au nombre de plus d’un quart de million. Leurs visas temporaires sont liĂ©s Ă  leurs employeurs. Ils pourraient ĂȘtre expulsĂ©s s’ils perdent leur emploi. MĂȘme les lettres les qualifiant de «travailleur essentiel» que certains propriĂ©taires ont fournies Ă  des travailleurs sans papiers (pendant la pandĂ©mie), afin de les montrer Ă  l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) – dans l’espoir d’empĂȘcher les arrestations pendant la pandĂ©mie – se sont retournĂ©es contre eux, explique Irene de Barraicua. Les travailleurs, en effet, ont interprĂ©tĂ© la lettre comme un signe que les raids allaient se multiplier.

*

Aujourd’hui, le coronavirus a bouleversĂ© la production agricole d’une maniĂšre qui menace encore plus les emplois.

La vallĂ©e de Salinas en Californie est surnommĂ©e «le saladier de l’AmĂ©rique» pour ses 1,4 million d’acres de terres agricoles oĂč l’on cultive tout, des artichauts aux courgettes. Mais cette annĂ©e, les laitues, les fraises, les choux-fleurs et les Ă©pinards pourrissent dans les champs, car les entreprises agroalimentaires incapables de passer des ventes aux grands grossistes aux ventes aux consommateurs rĂ©duisent leurs pertes en supprimant des emplois.

Sinthia, 40 ans – dont le nom de famille n’est pas divulguĂ© pour protĂ©ger sa famille, son travail et elle-mĂȘme – est originaire de Guanajuato, au Mexique. Elle subvient aux besoins de deux enfants, de sa mĂšre, d’une sƓur quadraplĂ©gique et d’un frĂšre sourd, muet et aveugle. Avant Covid-19, Sinthia, qui est membre de LĂ­deres Campesinas, emballait des boĂźtes de brocolis jusqu’à 62 heures par semaine dans le comtĂ© de Monterey. Aujourd’hui, ses heures ont Ă©tĂ© rĂ©duites de moitiĂ©. Les restaurants et les Ă©coles qui ont achetĂ© des produits Ă  son employeur, PGM Packing, sont fermĂ©s Ă  cause du coronavirus. «Il n’y a pas de marchĂ©, pas d’endroit pour vendre, pas de commandes», dit Sinthia.

A 160 kilomĂštres au sud-est, c’est la main-d’Ɠuvre qui a Ă©tĂ© rĂ©duite de moitiĂ© dans un vignoble du comtĂ© de Kern (Californie), oĂč travaille Paola, 30 ans. Vingt des 40 travailleurs ont Ă©tĂ© licenciĂ©s afin de respecter les directives de distanciation sociale. «Il y a plus de pression pour que le travail soit fait maintenant», dit Paola. Ancienne enseignante de Sinaloa, au Mexique, Paola affirme que son salaire est le mĂȘme mais que ses dĂ©penses ont augmentĂ©. Ses deux enfants d’ñge scolaire prennent dĂ©sormais tous leurs repas Ă  la maison et elle doit soutenir ses parents, rĂ©cemment au chĂŽmage. Par peur de les contaminer, Paola a quittĂ© son deuxiĂšme emploi de nuit dans une usine de conditionnement de pistaches lorsqu’un de ses collĂšgues a Ă©tĂ© testĂ© positif. «C’était inquiĂ©tant, effrayant, stressant», dit Paola.

*

«C’est une situation trĂšs dĂ©sespĂ©rĂ©e. Ils n’ont pas de nourriture. Beaucoup sont licenciĂ©s», dit Irene de Barraicua. «Les agriculteurs dĂ©cident de laisser pourrir leurs rĂ©coltes. Ils laissent Ă©galement les travailleurs pourrir.»

Les ouvriers agricoles craignent Ă©galement d’ĂȘtre stigmatisĂ©s par leurs collĂšgues et que les patrons ne licencient toute leur Ă©quipe, qui comprend souvent des membres de la famille et des amis de leur ville natale.

«Nous entendons des avocats nous dire que les travailleurs concluraient des “pactes de mort” dans lesquels, s’ils tombent malades, ils gardent “tout pour eux” car le camp tout entier va fermer», explique Lori Johnson, avocate en chef de l’unitĂ© des travailleurs agricoles auprĂšs de l’aide juridique de Caroline du Nord.

Rebeca Velazquez est une ancienne travailleuse agricole et une organisatrice de Mujeres Luchadores Progresistas, une organisation pour les femmes travailleuses agricoles basĂ©es Ă  Woodburn, Oregon. L’un des membres, dit-elle, avait une crise de toux au travail lorsque le propriĂ©taire de la ferme est passĂ© et lui a dit de partir. Son contremaĂźtre lui a dit qu’elle devait se faire tester pour le Covid-19. Deux jours plus tard, il lui a dit de ne pas se donner la peine: toute l’équipe de 30 travailleurs avait Ă©tĂ© licenciĂ©e Ă  cause d’elle. Une autre femme, dit Rebeca, a Ă©tĂ© Ă©vincĂ©e par ses collĂšgues Ă  son retour au travail aprĂšs avoir Ă©tĂ© trĂšs malade avec le Covid-19. Elle est partie travailler ailleurs et garde sa maladie secrĂšte par peur de la discrimination.

Luis Jimenez, 38 ans, travailleur d’une laiterie Ă  Avon (New York), affirme que les travailleurs sont dans une impasse. On leur a dit que s’ils tombaient malades et ne disaient rien, ils seraient licenciĂ©s. Mais s’ils disent quelque chose, ils peuvent quand mĂȘme perdre leur emploi :

«Les [patrons] n’ont pas de plan si les travailleurs sont infectĂ©s», dit Luis. «Aucun plan pour les mettre en quarantaine, les nourrir, les emmener Ă  l’hĂŽpital.»

Une explosion du nombre de cas parmi les travailleurs agricoles vulnĂ©rables pourrait submerger les Ă©tablissements de santĂ© ruraux et menacer l’approvisionnement alimentaire national. La fine bande de plastique qui sĂ©pare actuellement les travailleurs dans les champs ne suffit pas Ă  stopper une pandĂ©mie ou Ă  guĂ©rir un systĂšme malade. Il est essentiel de renforcer la protection des travailleurs et travailleuses notamment par des congĂ©s de maladie payĂ©s, des indemnitĂ©s de chĂŽmage, des logements et des soins de santĂ© abordables, si l’on veut endiguer la propagation de Covid-19.

«Nous ne voulons pas ĂȘtre qualifiĂ©s d’essentiels». dĂ©clare Sinthia. «Montrez-nous avec des preuves que nous sommes essentiels. Nous avons besoin de meilleures conditions de travail, de meilleures conditions de vie, d’une vie meilleure».

*

Article publiĂ© sur le site Truthout, en date du 20 juin 2020; traduction rĂ©daction A l’Encontre

Michelle Fawcett est professeure adjointe au dĂ©partement MĂ©dias, Culture et Communication de l’UniversitĂ© de New York.

Arun Gupta est diplĂŽmĂ© de l’Institut culinaire français, a cuisinĂ© au cĂ©lĂšbre restaurant Savoy de New York. Il contribue aux publications suivantes: The Progressive, In These Times, Truthoutet The Guardian.

Illustration : Â©AFP/ Sandy Huffaker. 

(Visited 16 times, 16 visits today)

Article publié le 25 Juin 2020 sur Contretemps.eu