Quel est l’impact de la crise économique en cours sur le secteur numérique ? En y regardant de plus près, le bilan n’est pas homogène et plusieurs niveaux différents doivent être distingués.

l est maintenant acquis que la crise sanitaire s’accompagne d’une crise économique historique, peut-être même sans précédent. Cependant tous les secteurs ne sont pas touchés de manière homogène, certains parvenant en fait à bénéficier de la crise tandis que d’autres s’effondrent bel et bien. Au sein même d’un secteur complexe et omniprésent dans nos sociétés comme l’est le numérique, plusieurs réalités cohabitent.

Les grosses multinationales versatiles : Gafam, BATX, etc.

Bien que le paysage soit contrasté du fait des spécialités de chacune, ces mastodontes du capitalisme de surveillance s’en sortent globalement très bien. Les services de streaming vidéo, les réseaux sociaux, les plate
formes de visioconférence (WhatsApp, Microsoft Teams ou Google Hangouts ont profité de la situation au même titre que l’outsider Zoom) et les services « ’informatique dans les nuages » (clouds) ont en particulier profité largement du confinement mondial [1].

Source : Framasoft

La crise confirme par ailleurs la tendance des 20 dernières années : le secteur porteur en informatique n’est plus la production de matériel (qui dominait avant 2000, et que dominaient Microsoft et Apple) mais bel et bien le capitalisme de surveillance (historiquement porté par Google, Facebook et Amazon, même si aujourd’hui toute la tech s’y est mise, Microsoft et Apple ayant eux-mêmes rattrapé le coche), c’est-à-dire l’exploitation des données des internautes à des fins de prédictions comportementales, que cela soit pour produire de la publicité ciblée ou pour d’autres fins n’oublions pas le scandale Cambridge Analytica.

Les plus petites boites et les boites spécialisées

De manière générale, les petites boites sombrent et se font racheter par les plus grosses : on est dans une forte phase de concentration monopolistique. Certaines boites d’envergure moyenne mais spécialisées dans une activité impossible pendant le confinement ont connu le même sort funeste, par manque de versatilité (transport et hôtellerie assistée par ordinateur (AirBNB, Uber) notamment). À l’inverse, quelques exceptions se font entendre, des boites spécialisées ayant « eu la chance » d’être présentes sur les marchés moteurs du confinement : visioconférence (Zoom), école à distance (Pronote, Klassroom), etc.

Le rapport aux États

Les Gafam ont profité de la crise sanitaire pour assoir leur influence. Gestion des « fakes news », gestions de données hospitalières ou scolaires, expérimentation de traçage, visioconférence, publicité gratuite pour l’OMS et même production de matériel de protection, les Gafam imposent leurs solutions et écrasent dans la concurrence celles des États. Il leur suffit en effet de mettre en action les formidables moyens techniques dont ils disposent, et dont ne disposent pas les États du fait de choix politiques antérieurs (partenariats public-privé, saccage des services publics et donc de leurs services informatiques), pour se rendre indispensables [2]. Et peu importe si ce n’est qu’un coup de bluff : même si Facebook s’affiche publiquement dans la lutte contre les « fakes news » liées à la covid-19, on sait bien qu’elle ne remettra jamais réellement en cause ses algorithmes qui sont directement responsables de l’émergence et de la viralité de ces mensonges [3].
C’est ainsi que des États comme l’Inde, l’Afrique du Sud, Singapour, la Corée du Sud mais aussi la France se retrouvent à utiliser les services des Gafam plutôt que de développer les leurs. Même l’OMS se fait irrésistiblement racheter : tandis que les Gafam donnent plusieurs centaines de millions de dollars à l’OMS et à des ONG travaillant dans le secteur sanitaire, Trump a interrompu le financement états-unien de l’OMS.

Microsoft, Google, Amazon et Palantir (entreprise de surveillance partenaire de la CIA) ont signé des accords avec l’Allemagne ou la Grande-Bretagne pour mettre en place des applications de traçage, ce qui bloque toute tentative de coordination européenne sur cette thématique. Associé à Apple, Google développe une technologie de recherche de contacts du Covid-19 à destination des organismes de santé gouvernementaux [4]. Les géants de la tech, spécialistes de la surveillance, savent bien que le traçage est un enjeu essentiel et surtout une mine d’or sur laquelle il s’agit de s’assoir en premier.

L’épisode franchouillard StopCovid en est un exemple ironique : la France s’entête avec son projet « souverain » mais qui peine à décoller et le projet de Google et Apple pourrait bien finir par lui couper l’herbe sous le pied en cas d’éventuel rebond. Les Gafam deviennent des acteurs indispensables et on assiste a une « fusion » entre les États et les Gafam, notamment à travers les partenariats public-privé.

Nous nous inscrivons donc en faux par rapport aux thèses selon lesquelles les États sont actuellement en concurrence avec les grandes plateformes privées du capitalisme de surveillance. Au contraire, comme la Quadrature du Net, nous pensons que nous sommes dans une phase de « fusion » entre ces deux autorités. D’un côté, les Gafam et assimilés règnent sans partage sur le monde numérique et sont seuls capables de venir en aide des États sur les questions numériques, en particulier lors de situations de crises comme celle que nous vivons actuellement. De l’autre, les États continuent de régner sur les peuples en dehors du monde numérique, et seuls sont capables d’imposer les lois et l’ordre policier permettant aux capitalistes de faire des affaires tranquillement. Un échange gagnant-gagnant, une fusion qui arrange toutes les parties, très ouvertement assumée en Chine avec les BATX par exemple mais tout aussi vraie dans les pays occidentaux.

La commission librisme et le groupe de travail économie de l’UCL


Les Batx, les géants du web chinois

On connaît bien l’acronyme Gafam (pour Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), mais on connaît moins son cousin asiatique BATX. Ce sigle rassemble les entreprises Baidu (moteur de recherche), Alibaba (commerce électronique à la Amazon), Tencent (services en ligne, réseaux sociaux, messagerie instantanée) et Xiamoi (téléphonie mobile et électronique grand public). Les BATX sont hégémoniques en Asie et surtout en Chine, où les Gafam peinent à s’installer du fait de résistances culturelles et surtout étatiques. Leur capitalisation boursière estimée en 2019 à 950 milliards de dollars, contre environ 4200 milliards pour les Gafam, et la croissance annuelle de leurs chiffres d’affaire est nettement supérieure à celle de leurs cousins de la Silicon Valley. À l’échelle mondiale, il est donc indispensable de se débarrasser du biais « occidentalo-centré » ne considérant que les Gafam ; les BATX sont des acteurs de premier plan.


Article publié le 11 Août 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org