En mai 68, dans les métropoles en éruption, certains anarcho-enragés décrétaient la mort du cinéma. Au profit du cinéma de la vie. De la « vraie vie » enfin déchaînée. À même donc de reconcevoir le monde ludiquement, féériquement, burlesquement, libidineusement. Y compris le cinéma. Le cinéma qui n’était déjà plus qu’une médiation très louche entre les aspirations secrètes des esclaves salariés à la jouissance radicale et leurs veules résignations. Assurément, le rôle du cinéma, comme celui des autres psychotropes culturels, était de produire des spectateurs. C’est-à-dire des gusses « chaisifiés » s’exaltant par procuration et n’ayant aucune prise sur le déroulement de leur vie d’andouille.

Faire la peau au cinéma, c’était dès lors convier le public à vivre directement, sans la queue ni l’oreille d’un intermédiaire, ce qui le grisait le plus dans les films [1] : le troublant panache hawksien, l’humour débridé lubitschien, l’abandon à l’émotion demyesque, le sens des inconvenances mockyesque, l’exubérance dansante minnellienne, le goût du risque walshien, la générosité explosive capraesque… Ne plus vivre à travers le cinéma. Faire vivre le cinéma à travers soi. En n’en gardant que les temps forts, que les péripéties pimentées, que les sentiments chamboulants. En le récupérant en quelque sorte gredinement dans nos existences-mêmes. Pour notre usage personnel.

Mais comment donc ça, mille tonnerres ? Comment donc ça pratiquement ? Ah, à chaque vrai cinglé de cinéma en ayant ras les pellicules de n’être qu’un spectateur de franchir la frontière, de dériver concrètement, pour de bon, dans ses films préférés en entremêlant fantasquement la fiction et le réel. À chaque cinémaboule de tenter l’aventure si l’aventure le tente.

Je l’ai tentée, quant à moi, vaille que vaille, sans avoir peur du ridicule, il valait mieux. C’est ainsi que quand j’entarte un pompeux cornichon [2], je sautille saugrenument avec mes pâtisseries de combat comme Bourvil dans La Cité de l’indicible peur de Jean-Pierre Mocky. Que quand je prends d’assaut à Toulouse un office orthodoxe russe avec quelques complices mécréants en hommage aux Pussy Riots incarcérées à Moscou, je suis Errol Flynn dans L’Aigle des mers. Que quand je fais une déclaration d’amour délicate, je suis James Stewart chez Capra. Que quand je contribue au sabotage d’une nuisance, je suis le plombier terroriste scatologue de Brazil incarné par De Niro. Que quand j’incite des bien-aimés à planter là un turbin qui les torture, je suis Lucignolo, le « mauvais » camarade du Pinocchio de Comencini. Que quand je scandalise des grenouilles de bénitier, je suis La Fiancée du pirate de Nelly Kaplan. Que quand je mets balourdement le feu à l’huile de ma friture, parce que j’attends imbécilement les bulles d’ébullition, je suis Stan Laurel. Ou que quand je pille une Fnac, je suis les chapardeurs du génial Bof… de Claude Faraldo.

Autrement dit, mettre en cinéma gloupitamment sa vie, c’est peut-être une façon enivrante de la vivre pleinement – sa vie – en faisant la figue aux vents contraires. Injectons nos films favoris dans nos vécus intimes !

Dans les salles actuellement, un magnifique brûlot écolo-terroriste islandais, Woman at War de Benedikt Erlingsson, qui démontre qu’une révoltée solitaire à bout de patience peut causer d’énormes dégâts dans la forteresse autoritaire-marchande.

Noël Godin

Article publié le 26 Mai 2019 sur Cqfd-journal.org