Avril 12, 2021
Par Lundi matin
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Les Jeux Olympiques auront-ils lieu Ă  Paris en 2024 ? Plusieurs voix se sont dĂ©jĂ  Ă©levĂ©es contre leur organisation [1], et vont trĂšs certainement se multiplier ici et ailleurs si ceux de Tokyo-Fukushima sont annulĂ©s. Dans la lignĂ©e du mouvement « Nolympic Anywhere Â», les textes dĂ©noncent un flĂ©au multiforme : moral, sanitaire et social ; Ă©conomique, Ă©cologique et politique. Mais si les JO avaient lieu malgrĂ© tout ? Ne faudrait-il pas ĂȘtre en mesure de porter une critique complĂ©mentaire, et qui considĂ©rerait de plus prĂšs l’expĂ©rience sportive pour en revendiquer le sens ?

Le drame olympique

Les Jeux Olympiques sont volontiers dĂ©crits comme un marasme moral : Ă  la corruption des Ă©lites s’ajoute la tendance des peuples Ă  guĂ©rir leurs blessures narcissiques par des fantasmes identitaires. Rien de plus aisĂ© alors que de faire rĂ©fĂ©rence Ă  la critique radicale du sport incarnĂ©e depuis cinquante ans par Jean-Marie Brohm. Rien de plus parlant que de rappeler le lien des cĂ©rĂ©monies d’ouverture au nazisme (le 1er dĂ©filĂ© et la mise en scĂšne de la flamme sont apparus en 1936 dans l’Allemagne nazie), ou les tendances colonialiste, raciste, eugĂ©niste et sexiste de Coubertin. On affirme que telles sont les vraies valeurs de l’olympisme, loin du pacifisme ou de l’humanisme annoncĂ©s.

Sur cette base contre-idĂ©ologique, les critiques s’appliquent ensuite Ă  pointer le dĂ©tail d’un dĂ©sastre sanitaire et social : Ă  l’inverse de ceux qui veulent imaginer une occasion de dĂ©velopper enfin certaines zones, comme la Seine Saint-Denis, on rappelle par exemple qu’ils seront une Ă©niĂšme occasion de dĂ©placer de force des populations, et d’en Ă©duquer d’autres Ă  la malbouffe par l’entremise de publicitĂ©s qui ont peu Ă  voir avec le sport-santĂ© (pensons aux spot McDonald’s).

Dans la foulĂ©e, on ajoute que les Jeux Olympiques entĂ©rineront l’injustice Ă©conomique : comme Ă  chaque fois, les profits iront aux Ă©lites financiĂšres et Ă  leurs entreprises BTP, pendant que les peuples rĂ©cupĂ©reront le dĂ©ficit et la dette [2]. La course au spectaculaire interdira les prĂ©tendus « jeux raisonnables Â» : FrĂ©dĂ©ric Viale disait clairement en 2017 que l’« on peut y croire comme on croit au pĂšre noĂ«l Â», mais que loin de supprimer des sports, premier acte Ă©vident vers la sobriĂ©tĂ©, on en rajoute dĂ©jĂ .

Et ce n’est pas tout : les Jeux Olympiques sont un ensemble de projets Ă©cocides, dont la mise en Ɠuvre implique une large bĂ©tonisation, et la dĂ©gradation des milieux. Natsuko Sasaki remarque d’ailleurs avec aciditĂ© que si les Jeux servent Ă©videmment le greenwashing (minimiser la catastrophe nuclĂ©aire de Fukushima, s’autoriser ensuite Ă  dĂ©verser dans la mer les eaux polluĂ©es), ils sont mĂȘme contraints, aujourd’hui, de se greenwasher.

Dernier point, et qui rassemble peut-ĂȘtre tous les autres : le scandale politique. Grand Projet Inutile et ImposĂ© qui en aide d’autres Ă  fleurir (fantĂŽme d’Europacity, Grand Paris Express), les JO sont dĂ©cidĂ©s sans aucune consultation des populations, et constituent une violation patente des droits publics. Aussi la tribune collective du 26 janvier 2021 [3] insiste-t-elle sur l’opĂ©ration de transformation symbolique visant Ă  banaliser les techniques sĂ©curitaires, sur le fait que les JO seront un prĂ©texte pour Ă©tendre et accĂ©lĂ©rer la surveillance et le contrĂŽle policier : la loi sĂ©curitĂ© globale permettra l’instauration de la reconnaissance faciale et la mobilisation de la sĂ©curitĂ© privĂ©e. Nous pouvons mĂȘme imaginer que la vaccination soit Ă  l’occasion rendue obligatoire, et dope considĂ©rablement le contrĂŽle adjacent.

Conclusion : dans un sursaut de conscience politique, les forces critiques appellent Ă  l’abandon des Jeux Olympiques. Elles dĂ©clarent mĂȘme parfois qu’ils n’auront pas lieu, et nous invitent au moins Ă  rĂȘver de la belle victoire que constituerait cet abandon : des malheurs seraient Ă©vitĂ©s, d’horribles « progrĂšs Â» seraient empĂȘchĂ©s, un symbole fort de prĂ©occupation Ă©cologique serait produit, qui sans ralentir le rĂ©chauffement montrerait la voie Ă  suivre [4].


Une autre expérience sportive

Ces critiques sont assurĂ©ment pertinentes pour dĂ©noncer l’erreur Ă  ne pas commettre : organiser un Ă©vĂ©nement qui n’a plus sa place dans un monde qui se rĂ©chauffe [5], et qui constituerait une catastrophe rĂ©elle autant que symbolique (en tout cas quand certains feraient des profits symboliques, d’autres hĂ©riteraient de pollutions et de restrictions rĂ©elles). Mais elles ont une double limite : d’abord elles ont peut-ĂȘtre la faiblesse de laisser croire que les Jeux Olympiques ne vont pas avoir lieu parce que les raisons de les abandonner se multiplient (et que s’ils ont lieu, c’est que les promoteurs auront fait une erreur ou une faute) ; ensuite elles s’appliquent Ă  ne rien dire de l’expĂ©rience sportive elle-mĂȘme, si ce n’est pour la dĂ©prĂ©cier (Perelman affirme mĂȘme que « la position a-critique vis-Ă -vis des JO dĂ©coule d’une position a-critique vis-Ă -vis du sport Â» [6]), laissant alors Ă  nos adversaires politiques le soin de disposer du sens et de la portĂ©e de la pratique sportive.

Concernant la premiĂšre difficultĂ©, il faut bien avoir en tĂȘte qu’une seule des raisons Ă©voquĂ©es, pour la plupart dĂ©jĂ  anciennes, devrait pousser Ă  dĂ©cider de l’arrĂȘt des Jeux Olympiques, mais prĂ©cisĂ©ment que cette dĂ©cision n’a encore jamais Ă©tĂ© prise. Comment peut-on alors en appeler innocemment Ă  l’abolition des JO [7] ? Comment peut-on dĂ©clarer qu’ils n’auront pas lieu, voire que le processus de leur disparition est dĂ©jĂ  amorcĂ© ? Faut-il croire que les gouvernements soudains raisonnables auront organisĂ© un rĂ©fĂ©rendum ? Que nous nous serons appuyĂ©s sur les institutions dĂ©mocratiques pour faire aboutir notre sociĂ©tĂ© Ă  des dĂ©cisions Ă©clairĂ©es par des dĂ©bats d’idĂ©es Ă©galitaires ? Faut-il « y croire comme on croit au pĂšre noĂ«l Â» ?

En plus de ces doutes, seconde difficultĂ©, il faut apercevoir que le fait de focaliser sur la disparition souhaitĂ©e des Jeux Olympiques conduit Ă  renoncer Ă  prendre en compte l’expĂ©rience sportive elle-mĂȘme. Or ceci a une consĂ©quence : les critiques risqueraient de perdre de leur force et de leur pertinence si la flamme s’allumait Ă  Paris en 2024. N’est-il pas alors utile de considĂ©rer que les Jeux Olympiques puissent avoir lieu ?

Machiavel prĂ©vient dans Le Prince qu’« il perd, celui qui sait ce qu’il va faire s’il gagne ; il gagne, celui qui sait ce qu’il va faire s’il perd Â». C’est dire que si nous comptons d’avance les profits symboliques que rapporterait l’abandon des Jeux de Paris (comme la disparition du CIO ou l’abolition pure et simple des Jeux Olympiques), nous sommes dĂ©jĂ  en train de perdre. C’est dire surtout que si nous voulons gagner, Ă  savoir disposer Ă  notre tour du sens du sport, au moins faire en sorte que la fĂȘte olympique ne soit pas seulement synonyme de dĂ©faite, il nous faut savoir ce que nous allons faire si nous perdons.

Envisager la dĂ©faite, c’est se mettre dans une attitude plus adaptĂ©e pour viser la victoire. La prise en compte de l’expĂ©rience sportive comme activitĂ© corporelle antagoniste (irrĂ©ductible aux intentions de ceux qui se meuvent et aux idĂ©es de ceux qui les contemplent) devient aussi plus Ă©vidente. Et plutĂŽt qu’en ĂȘtre rĂ©duit Ă  opposer une idĂ©ologie Ă  l’idĂ©ologie sportive, dans la lignĂ©e de la critique radicale du sport, et qui le hait, il devient alors possible d’assumer l’embarras d’aimer le sport sans cautionner ce qu’il sert parfois, tout autant que la difficile compatibilitĂ© des idĂ©es et des rĂ©alitĂ©s. Ainsi cette attitude nous permettra-t-elle, si la flamme venait effectivement Ă  ĂȘtre allumĂ©e Ă  Paris en 2024, de tirer les marrons du feu en valorisant une autre expĂ©rience sportive. Ce qu’il s’agit dĂ©jĂ  d’amorcer ici et maintenant.

Violence, capitalisme, surveillance

La prise en compte de l’expĂ©rience sportive ne nous condamne pas Ă  acquiescer bĂ©atement Ă  la litanie olympique. Nous pouvons d’emblĂ©e porter un certain crĂ©dit Ă  l’idĂ©e qu’impliquant de se vaincre, elle conduit le citoyen Ă  se soumettre Ă  la rĂ©alitĂ© jusqu’à n’ĂȘtre plus jamais contestataire [8]. Ainsi le sport peut-il ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un bon divertissement : dĂ©tournant la conscience sociale, il dĂ©veloppe l’apolitisme. Ainsi l’entraĂźneur peut-il apparaĂźtre comme un idĂ©ologue imposant les valeurs de la sociĂ©tĂ© bourgeoise : abstinence, hygiĂšne, obĂ©issance, effort (on n’a rien sans rien). La libertĂ©, le sport santĂ© ? L’égalitĂ© mĂ©ritocratique ? Illusions.

La rĂ©alitĂ©, c’est plutĂŽt la violence : elle existe dans et sur les corps, aussi bien dans le stade qu’en dehors. En amont existe un vaste systĂšme de sĂ©lection, partant d’exclusion, et ses agents font parfois preuve d’un zĂšle dĂ©solant pour en accomplir la funeste mission [9]. Dans cette perspective, on peut voir le champion comme un ĂȘtre soumis Ă  un entraĂźnement anormal dans le but de produire une performance anormale, et ainsi comprendre toute l’angoisse que peut constituer pour lui le retour Ă  la vie normale. Alors pour l’éviter, pour « rĂ©ussir Â», il se dĂ©fonce. Brohm va jusqu’à parler de « iatrogĂ©nĂšse sportive Â» [10], et l’on peut au moins mentionner chez les athlĂštes de haut-niveau l’existence d’une sexualitĂ© sans Ă©rotique, les morts prĂ©maturĂ©es et les suicides. En tout cas la victoire semble rĂ©sulter d’une utilisation efficace de la violence, voire d’un passage rĂ©ussi du masochisme au sadisme.

Sans aller jusqu’à penser le sport comme prĂ©paration Ă  la guerre [11], on peut se rappeler que Coubertin entendait se servir des Jeux Olympiques pour rĂ©Ă©duquer la jeunesse dirigeante. ConsidĂ©rant le caractĂšre et la volontĂ© supĂ©rieurs Ă  l’instruction, il voulait que les Ăąmes sportives apprennent Ă  dominer leur corps, qui Ă  l’ordinaire domine l’ñme, dans l’idĂ©e qu’en sachant se dominer ils sauraient dominer, et ainsi virilement « voir loin, parler haut, agir ferme Â». Pensant le sport comme « culte volontaire et habituel de l’effort musculaire intensif, appuyĂ© sur le dĂ©sir de progrĂšs et pouvant aller jusqu’au risque Â» [12], il le voyait aussi servir l’Ɠuvre coloniale qui visait Ă  « civiliser les retardataires dĂ©pourvus de culture Ă©lĂ©mentaire Â» [13]. Et le comble, c’est que l’on peut apercevoir chez lui une version anticipĂ©e de la thĂ©orie du ruissellement chĂšre aux libĂ©raux : « Pour que 100 se livrent Ă  la culture physique, il faut que 50 fassent du sport. Pour que 50 fassent du sport, que 20 se spĂ©cialisent. Pour que 20 se spĂ©cialisent, que 5 se montrent capables de prouesses Ă©tonnantes Â».

Au moins l’expĂ©rience sportive peut-elle ĂȘtre vue comme vecteur d’inculcation de la nĂ©cessitĂ© du travail en Capitalie. Brohm [14] affirme qu’en plus d’offrir un exutoire Ă  la violence latente crĂ©Ă©e par cette sociĂ©tĂ©, le sport est intimement liĂ© au capitalisme. Il nait avec lui, c’est un fait social total qui le condense. En tant que spectacle, c’est mĂȘme une rĂ©fraction symbolique oĂč le culte de la compĂ©tition, de la spĂ©cialisation et de la rationalisation justifie la hiĂ©rarchie qui fait des hommes des machines Ă  produire. En mettant en scĂšne l’effort productif, interminable et dĂ©sintĂ©ressĂ© [15], le sport sert ainsi Ă  valoriser l’entreprise, c’est-Ă -dire l’exploitation de l’homme par l’homme, la reproduction et le renforcement des inĂ©galitĂ©s sociales.




Ainsi pourrions-nous dire, suivant la critique traditionnelle, que l’expĂ©rience sportive constitue une domination exemplaire de soi sur soi permettant Ă  certains hommes d’en dominer d’autres. Et le pire, c’est que cette critique peut ĂȘtre rĂ©actualisĂ©e au regard du capitalisme de surveillance, et par lĂ -mĂȘme accentuĂ©e. Car en plus de dĂ©noncer le prĂ©texte que constituerait les JO pour installer ou tester de nouvelles techniques au nom de la sĂ©curitĂ©, on peut une nouvelle fois [16] ĂȘtre attentif Ă  la façon dont le corps sportif va Ă  la rencontre de la prise d’information : il se laisse constamment mesurer au nom d’une possible victoire, entendue comme bonheur, au moins pour attester d’un progrĂšs, entendu comme vocation (s’accomplir en se dĂ©passant [17]). En amont, il se surveille constamment lui-mĂȘme pour ĂȘtre performant, et les spectateurs pratiquent volontiers ce contrĂŽle sur eux-mĂȘmes quand ils se prennent pour des champions. En plus de cĂ©der au fantasme identitaire et Ă  la vie par procuration, tous les sportifs du monde sont ainsi enclins Ă  se vivre sur le mode de l’acteur heureux d’ĂȘtre abondamment mesurĂ©. RĂ©sultat : alors qu’il semble bien difficile d’attraper les prĂ©tendues valeurs sportives, les pouvoirs ont toute aisance Ă  collecter des donnĂ©es utiles au contrĂŽle des populations.

Il est possible de le dire autrement. Le spectacle sportif exige que dans un espace et un temps limitĂ©s, les acteurs produisent des actions rĂ©glĂ©es donnant matiĂšre Ă  des amĂ©liorations illimitĂ©es tout en laissant croire que leurs ressources sont illimitĂ©es. VoilĂ  qui matĂ©rialise et glorifie assurĂ©ment le « progrĂšs Â». Or quand la dĂ©mesure pointe, la nĂ©cessitĂ© de la mesure s’impose plus encore contre l’excĂšs : les Ă©preuves constituent alors tout naturellement une mise en scĂšne de la lĂ©gitimitĂ© du renforcement des mesures de contrĂŽle, rendant celles-ci tout aussi illimitĂ©es que les records. A preuve, le dopage : celui-ci est appelĂ© par l’effort d’illimitation, mais finalement dĂ©noncĂ©, et donne lieu Ă  des contrĂŽles aussi humiliants que constants. En amont, l’athlĂšte se surveille lui-mĂȘme pour coller Ă  l’image qu’il se sait devoir produire ; en aval, les spectateurs faisant partie du spectacle semblent cautionner ces exigences. Surgit alors l’ironie du sport : on alimente le mythe vertuiste pour mieux condamner les dĂ©bordements en plein milieu d’une zone d’excĂšs en tous genres.

Conclusion : en considĂ©rant la rĂ©alitĂ© de l’expĂ©rience sportive, on peut multiplier les critiques, et insister sur la transformation symbolique qu’opĂšrent et espĂšrent les organisateurs des JO : les pollutions rĂ©elles doivent passer pour un moindre mal au regard des avancĂ©es morales patentes, les inĂ©galitĂ©s engendrĂ©es par la compĂ©tition sembler aussi lĂ©gitimes que la violence. On peut affirmer que le spectacle sportif travaille Ă  euphĂ©miser la violence (lors des JO, les camĂ©ras prennent une distance toute particuliĂšre au terrain pour produire une esthĂ©tique de la paix) pour finalement lĂ©gitimer un encastrement du contrĂŽle : contrĂŽle des sportifs, contrĂŽles des sportifs sur eux-mĂȘmes, contrĂŽle des citoyens sportifs, contrĂŽle des citoyens…

Une conversion du regard

Si elles ne sont pas sans pertinence, ces hypothĂšses accablantes n’empĂȘchent pourtant pas d’apercevoir, en miroir du drame olympique, une autre dimension de l’expĂ©rience sportive. Car dĂ©jĂ , celle-ci permet une intensification du sentiment d’exister, une Ă©nergĂ©tique capable, certains activistes le revendiquent parfois, de combler un certain manque d’ĂȘtre. En ce sens, puisqu’elle est partagĂ©e par le public, peut-ĂȘtre mĂȘme par le vaincu, elle semble porteuse d’une vertu sanitaire et sociale.

Dans son dernier livre, Rosa prĂ©cise que pour aller collectivement vers une vie bonne, il faut cesser la course aux ressources pour la croissance, et privilĂ©gier ce qu’il appelle la « rĂ©sonance Â» [18]. Celle-ci n’est pas un Ă©cho dans lequel je reconnaitrais ma voix, ni une reconnaissance par laquelle autrui valoriserait ma voie. C’est plutĂŽt une densitĂ© existentielle qui survient quand les voix s’atteignent mutuellement, quand ce qui n’est pas moi rĂ©pond Ă  ce que j’exprime par mon existence. Et alors que lutte et rĂ©sonance s’excluent Ă  l’ordinaire, puisque l’autre est tantĂŽt ressource tantĂŽt source d’un sens qui met en joie, Rosa note que le sport les compatibilise : mĂȘme si la concurrence est en son cƓur, c’est une pratique oĂč le corps entier entretient une relation responsive Ă  la pensĂ©e et au monde, et oĂč cette rĂ©sonance se propage au public.

On peut craindre Ă  juste titre qu’une telle perspective rende aveugle aux inĂ©galitĂ©s et aux rapports de force, et finisse par dĂ©samorcer la nĂ©cessaire lutte contre les JO des financiers. Mais pour Ă©viter de la disqualifier au nom d’une inefficacitĂ© politique immĂ©diate, il est possible de remarquer que le spectacle sportif est une inversion sociale manifeste et conscientisĂ©e. Bernard Jeu [19] affirme en ce sens que c’est une contre-sociĂ©tĂ© organisĂ©e pour permettre la violence, quand la sociĂ©tĂ© prĂ©tend Ă  l’ordinaire la gommer. Et plutĂŽt qu’y dĂ©celer la rĂ©vĂ©lation d’une violence latente, il nous invite Ă  en saisir la dimension cathartique : si la culture sportive joue ainsi la violence, c’est pour se jouer de la violence. Évidemment, cette mise en scĂšne est tragique : prĂ©tendre rĂ©aliser symboliquement un idĂ©al irrĂ©alisĂ© de la sociĂ©tĂ© constitue tout simplement un aveu d’échec. La contre-sociĂ©tĂ© est d’ailleurs elle-mĂȘme contredite, dixit Bernard Jeu, puisqu’elle s’appuie sur l’organisation sociale pour exister.

L’avers symbolique ne va donc pas sans revers rĂ©els, et l’expĂ©rience sportive a finalement affaire aux mĂȘmes maux que le socius, voire participe Ă  les attiser. Mais il n’en reste pas moins que dans et par la mise en scĂšne du sport, la sociĂ©tĂ© se rĂ©flĂ©chit. Alors que Brohm Ă©voque une rĂ©fraction sociale qui aurait en propre de dĂ©vier la conscience politique (dĂ©ployant le paradoxe d’une rĂ©flexion inconsciente, dont il aurait seul la clef), il s’agit ici de dire que l’expĂ©rience sportive permet une prise de conscience et une rĂ©gĂ©nĂ©ration du sens social. Et si sa rĂ©sonance propre en attĂ©nue la portĂ©e critique, elle a l’avantage de mettre en valeur un agir au-delĂ  du symbolique, autrement dit la nĂ©cessitĂ© de ne pas se laisser berner par la conscience critique.

Ce n’est d’ailleurs pas tout : l’expĂ©rience sportive indique un sens de monde. Alors que Fink voyait le jeu comme symbole du monde [20], l’activitĂ© ludique sans but extĂ©rieur renvoyant au monde comme jeu sans joueur, il s’agit d’apercevoir ici que le sport permet une prĂ©sence effective du monde dans lequel nous vivons, et dont nous participons. Prenons soin, en effet, de considĂ©rer de plus prĂšs encore l’expĂ©rience sportive.

Le geste est une forme parmi les formes, mais qui n’est pas rĂ©ductible aux choses (on ne confond pas la course de l’athlĂšte et la ligne, ou la frappe du footballeur et le but) puisqu’elle surgit d’un fond intentionnel (invisible perception de l’acteur) et se prolonge en un autre fond (l’adversaire, le spectateur). Ainsi la forme visible, qui en rĂ©alitĂ© est dĂ©formation constante (pensons au geste du sauteur en hauteur), surgit-elle d’un fond pour traverser les formes. Et il faut voir que c’est le mĂȘme fond qui, en plus de produire vers l’extĂ©rieur une forme visible, la retient en un mouvement propre (sans quoi le bras du lanceur partirait avec le javelot). Une preuve visible : le lanceur active de concert les muscles agonistes qui produisent et les muscles antagonistes qui retiennent, donnant ainsi sa forme particuliĂšre au mouvement.

Or ainsi fait de fond et de forme, deux dimensions d’un mĂȘme mouvement, le geste conteste le dualisme caractĂ©ristique de la res extensa (que la science s’évertue Ă  Ă©tudier). Autrement dit le geste du sportif redĂ©finit l’espace : en sa prĂ©sence, il n’y a plus d’espace-dĂ©cor, il n’y a plus qu’un espace avec lequel on essaie de faire corps. Parfois mĂȘme, un miracle a lieu : la rencontre de l’homme et du monde. Quand le sportif vit le flow, c’est-Ă -dire vit un Ă©tat de grĂące qui correspond Ă  sa meilleure performance sans aller Ă  l’encontre de sa santĂ©, c’est son corps qui a un savoir subreprĂ©sentatif du milieu dans lequel il se meut : rien ne sĂ©pare plus alors sa pensĂ©e du corps ou du monde. C’est au contraire le monde qui s’exprime en lui. GĂ©nĂ©ralisation osĂ©e : le monde est enfin chez lui en l’homme, et cette apparition se rĂ©vĂšle et se propage au public.

Quel est-il alors, ce monde insĂ©parable du sportif qui le manifeste ? Il est assurĂ©ment espace fait de fond et de forme. Il n’est pas le dĂ©cor ou le support du mouvement, il est lui-mĂȘme mouvement. Or puisque le mouvement n’a lieu que si le tout n’est pas donnĂ©, dixit Deleuze, le monde ne nous apparaĂźt plus comme un tout constituĂ©, mais comme un tout en train de se faire. En d’autres termes le monde n’est pas un contenant toujours dĂ©jĂ  constituĂ©, et qui accueillerait des formes (notamment humaines), il s’exprime au contraire dans ses formes (notamment sportives), et les relie en un mĂȘme monde aprĂšs les avoir produites.

Ainsi peut-on dire que par l’expĂ©rience sportive, la sociĂ©tĂ© se fait thĂ©Ăątre pour qu’apparaisse le monde en son sein. Et rĂ©ciproquement, le monde apparait en tant que nous lui appartenons, loin de ce monde sans homme qui n’est qu’une autre version de la res extensa. Bref : si l’effort sportif a pu ĂȘtre un vecteur de conquĂȘte, en ce temps oĂč « monde Â» signifiait ce qui est hors du sujet, ce qui le dĂ©passe mais dont il peut se rendre maĂźtre et possesseur par le savoir et la technique, nous voyons nettement ici que pourvu que le sportif se pense avec l’espace et son monde, son geste est porteur d’une autre mĂ©taphysique.

Disons au moins que si le sportif vise un rĂ©sultat (score, temps, longueur, hauteur), et que le spectateur l’accompagne dans cette tension, son geste ne peut ĂȘtre entiĂšrement rabattu sur ce qui en sera enregistrĂ©. Il n’est pas rĂ©ductible au compte que l’on en fait (mĂ©dailles, palmarĂšs), ni aux comptes que certains feront sur son dos (profits, profits symboliques). Il ne doit pas plus ĂȘtre rĂ©duit Ă  la ligne de compte normative que constitue l’économie [21] ou Ă  l’information dont raffole le capitalisme cognitif. Car le corps sportif n’est pas seulement producteur d’informations, ni informĂ© par l’athlĂšte qui le gouvernerait : il est ce que le sportif vit du fait d’ĂȘtre un morceau de l’espace vivant qu’est le monde.

« Nous sommes des rebelles Â» (Pierre de Coubertin, 1894)

Cette conversion du regard n’est-elle qu’une vue de l’esprit ? Les vertus Ă©cologique, sanitaire et sociale des mirages ? On peut certes craindre que les JO ne soient qu’une parenthĂšse, et que la prĂ©tendue contre-sociĂ©tĂ© soit brutalement contredite par les consĂ©quences rĂ©elles. Et pour creuser encore le fossĂ© entre rĂ©el et symbolique, on peut se rappeler de la leçon de Machiavel. Dans le Discours sur la premiĂšre DĂ©cade de Tite-Live, il demande si l’on peut remettre le destin de deux sociĂ©tĂ©s antagonistes entre les mains de deux champions, histoire d’éviter une guerre rĂ©elle. RĂ©ponse : le vainqueur n’accepterait pas les consĂ©quences d’une dĂ©faite sportive. Verdict : rĂ©el et symbole ne peuvent ĂȘtre confondus.

Il faut d’ailleurs apercevoir que nos adversaires jouent sur les deux tableaux : tantĂŽt ils prĂ©tendent Ă  l’efficience du symbolique, tantĂŽt ils renvoient Ă  sa dimension fictive (et Brohm n’est pas en reste quand il Ă©voque une rĂ©fraction symbolique qui aurait en propre de rĂ©ussir Ă  dĂ©vier la conscience politique en la rendant inefficiente). Nous ne pouvons ĂȘtre aussi malhonnĂȘtes, et devons donc choisir : soit nous dĂ©nonçons les dĂ©gĂąts rĂ©els de la symbolique sportive, soit nous nions toute efficience au sport. Alors parions que l’expĂ©rience sportive est porteuse de quelque efficience, et qu’il nous appartient de l’orienter.

Aucune innocence. Nous savons que les Etats peaufinent leur management pervers (alors qu’ils se dĂ©sengagent, ils imposent de gagner en laissant entendre que perdre, c’est trahir la confiance collective, et pouvons aisĂ©ment imaginer que le spectacle sportif serve Ă  entĂ©riner la victoire des tenants du capitalisme de surveillance ou de la croissance verte (faite de terraformation et de gĂ©oingĂ©nierie). Mais il faut croire que le sport n’appartient pas Ă  ces forces, et se rappeler que les dĂ©bats sur son sens et sa valeur ont toujours Ă©tĂ© prĂ©sents.

Dans ses MĂ©moires Olympiques, Coubertin raconte combien il lui a fallu lutter pour imposer son sport : le faire entrer Ă  l’école contre une gymnastique contraignante (« en dĂ©fonçant la porte ou, mieux, en la faisant dĂ©foncer par les potaches Â»), substituer l’engagement total Ă  la simple rĂ©crĂ©ation, fĂ©dĂ©rer les disciplines revendiquant leur particularitĂ©. En lui-mĂȘme autant qu’au cƓur du mouvement olympique, il y avait d’ailleurs dilemme : il Ă©tait indiffĂ©rent Ă  l’amateurisme, mais ne voyait pas d’un bon Ɠil les actuels club entreprise ; il voulait que le sport soit une aristocratie, mais une aristocratie d’origine Ă©galitaire seulement dĂ©terminĂ©e par les possibilitĂ©s musculaires ; il s’adressait aux Ă©lites, mais tenait Ă  ce que les chefs tirent leur autoritĂ© de leur mĂ©rite pour ĂȘtre respectĂ©s par le peuple, et pensait que « des forces magnifiques reposent au sein de la classe ouvriĂšre Â» ; il acceptait le perfectionnement technique propre Ă  la modernitĂ©, mais ne manquait pas, contre le projet scientiste, de rappeler la portĂ©e religieuse du sport (le dĂ©passement de soi fait dĂ©couvrir Dieu en soi) et l’importance de la culture sportive (surtout l’histoire et la poĂ©sie).

S’il n’est Ă©videmment aucunement question de suivre sa vision politique, peut-ĂȘtre est-il utile pour nous de se rappeler la contingence de son Ɠuvre. En tout cas, de faire nĂŽtre son credo : « nous sommes des rebelles Â». Car c’est dans cet esprit qu’il a imposĂ© son sport, et c’est ainsi qu’il nous faudra lutter pour imposer le sens du notre au cas oĂč les JO auraient lieu. Dans cette perspective, il faudra se mĂ©fier des rĂ©cupĂ©rations, et surtout se dĂ©partir de toute vellĂ©itĂ© diplomatique ou de toute prĂ©tention Ă  changer les choses de l’intĂ©rieur (accepter la puissance pour avoir la puissance de modifier la puissance). Mais il sera peut-ĂȘtre possible de s’autoriser de la transgression ludo-festive pour dire ce que nous aurons Ă  dire. Car les Jeux Olympiques seront assurĂ©ment une formidable scĂšne, un dehors en plein dedans.

La puissance est dans l’image, comme en attestent les dĂ©bats acharnĂ©s Ă  propos de la loi dite « sĂ©curitĂ© globale Â» ? Il faudra en jouer, et revĂȘtir nos costumes de champions (comme cet opposant brĂ©silien qui s’était prĂ©sentĂ© en Batman en 2014). Et ce qu’il faudrait surtout parvenir Ă  faire, c’est crĂ©er une rĂ©sonance avec d’autres rebelles : les sportifs eux-mĂȘmes. S’ils n’ont pas souvent le courage de boycotter, ils sont capables de rĂ©bellion (rappelons-nous l’objection de conscience de Mohamed Ali ou les poings levĂ©s de Tommie Smith et John Carlos, plus rĂ©cemment le geste de Colin Kaepernick et Megan Rapinoe).




Ainsi, peut-ĂȘtre, nous pourrons mettre en valeur l’inversion sociale dont parlait Bernard Jeu pour revendiquer plus encore, Ă  l’endroit de la sociĂ©tĂ©, l’égalitĂ© et l’hĂ©tĂ©rophilie nĂ©cessaires Ă  la rĂ©sonance. Nous pourrons tenter de dilater l’écologie du geste prĂ©cĂ©demment esquissĂ©e pour entendre la voix du monde. Au moins, tenter de reconnecter Ă  son mouvement plutĂŽt que succomber Ă  la constante accĂ©lĂ©ration du capitalisme (incapable de se stabiliser autrement que par la fuite en avant qu’est la croissance). Peut-ĂȘtre mĂȘme faudrait-il nous rendre capables de proposer un autre sport, respectueux des rythmes du corps et des saisons. Car nous sommes nos corps qui se dĂ©fendent contre l’économie.

Nous devons en tout cas Ă©viter de conditionner la vie bonne Ă  l’écroulement du capitalisme. Évidemment, il nous faut continuer d’en rĂȘver, et l’abandon des Jeux Olympiques en serait un premier signe. Évidemment, il nous faut continuer de dire avec Rosa que l’éloge de la concurrence, en un sens magnifiĂ© par le sport, est fondĂ© sur l’idĂ©e qu’elle mettra une plus grande part de monde Ă  notre portĂ©e, et que l’obsession des ressources consacre en rĂ©alitĂ© une insĂ©curitĂ© de tous les instants, en plus de l’instrumentalisation du monde. Mais il nous faut aussi affirmer la joie de vivre malgrĂ© tout, malgrĂ© les JO des financiers, plutĂŽt que subir leur tempo (accĂ©lĂ©ration, mais aussi diffĂ©rance du moment d’ĂȘtre heureux).

Évidemment, tout cela est trĂšs ambitieux. Mais il y a lĂ  deux avantages : Ă©viter de nous incliner dans le sens de la dĂ©pression, comme le fait parfois la critique (pour peu qu’elle ne soit pas une posture universitaire confortable), Ă©viter de prĂ©tendre Ă  l’efficience sans en interroger la portĂ©e (comme le permettent parfois de vieilles habitudes universitaires).

Bref : si les jeux olympiques n’ont pas lieu, nous ferons la fĂȘte ; si les jeux olympiques ont lieu, nous aurons Ă  dĂ©cliner le sens de la fĂȘte olympique.

Fred Bozzi




Source: Lundi.am