Mercredi soir, j’ai accueilli le nouvel ouvrage d’Elisabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait [1], qui retrace l’histoire riche des liens entre art, activisme et l’épidémie de sida dans les années 1980 – 90, entre la France et les Etats-Unis. Cet ouvrage constitue le début d’une séquence française, un regard manquant cruellement sur cette production au croisement de l’histoire de l’art et de l’histoire politique, qui s’écrit pourtant depuis quelques années de l’autre côté de l’Atlantique.


Cette sortie coïncide d’ailleurs, à quelques semaines près, avec l’ouvrage de Didier Roth-Bettoni, Les années sida à l’écran [2] qui s’intéressera lui aux occurrences de l’épidémie au cinéma, et le travail rétrospectif mené par ces critiques et chercheurs trouve même son équivalent sur les écrans : tandis que Philippe Faucon tourne en ce moment Fiertés, une série en trois épisodes consacrée aux luttes politiques des homosexuels entre 1981 et 2013 [3], le film de Robin Campillo 120 battements par minute fera ce samedi sa première mondiale en compétition officielle au festival de Cannes.

Difficile de ne pas voir en cette série d’évènements le signe d’une tendance plus large en direction de ces années de lutte, d’autant plus qu’elle semble comme un ricochet de ce que connaissent les Etats-Unis depuis 2013.

A ce moment, j’étais moi-même à New York, en tournage du documentaire Rien n’oblige à répéter l’histoire, menant à cette occasion une réflexion sur les archives et l’écriture de l’histoire des luttes des minorités sexuelles, de cette communauté. La ville s’agitait alors autour de deux évènements : l’exposition « NYC 1993 : Experimental Jet Set, Trash and No Star » au New Museum et la nomination aux Oscars du long-métrage documentaire How to Survive a Plague (David France, 2012), chacun revenant sur ce même tournant des années 80-90, en plein cœur de l’épidémie de sida et au pic de la mobilisation militante qui lui faisait face.

Alors que j’interviewais les membres du collectif militant Queerocracy, dont l’une des campagnes de l’époque se concentrait sur la lutte contre la criminalisation de la transmission du VIH, l’un de ses membres, l’artiste Camilo Godoy, déclarait :

« Je pense qu’on entre dans une période de nos vies et de l’histoire de la communauté LGBT où, soudainement, beaucoup d’organisations historiques et d’associations LGBT mainstream regardent en direction des vingt-cinq ou trente dernières années de cette communauté, et où apparaissent ces documentaires et ces expositions qui nous parlent du VIH et de ce que vivre à New York dans les années 80 et le début des années 90, dans le West Village, signifiait. On a accès à cette histoire intéressante et à une sorte de nostalgie autour de ce mouvement, mais je ne crois pas qu’il y ait de conversation active et utile autour de ce que l’épidémie de sida représente aujourd’hui. »

Il faisait alors référence à l’un des aspects polémiques soulevés par les artistes Vincent Chevalier et Ian Bradley-Perrin : ressentant cet intérêt envers le passé de l’épidémie comme une menace à l’encontre d’une pensée active de leur séropositivité au présent, ceux-ci avaient élaboré le poster [4] « Your Nostalgia is Killing Me » (« Votre nostalgie me tue ») qui fut accompagné d’une rencontre publique [5]. L’évènement était organisé par VisualAIDS, une organisation fondée en 1988 et engagée dans la lutte contre le sida par l’art, le soutien d’artistes séropositifs et l’engagement de conversations et de publications sur le présent de l’épidémie.

Sans condamner ces films et rétrospectives, de nombreux évènements organisés par l’organisation pendant cette période avaient à cœur de comprendre les implications de ces choix de récits du passé pour le présent et, lorsque nécessaire, de réfléchir aux alternatives qui permettraient de faire des ponts plus solides vers l’actualité politique de l’épidémie.

C’est aussi à leur initiative que fut organisée la rencontre « Uniting, Surviving, Anger and the Plague » [6] qui réunissait sur la même scène les réalisateurs David France (How to Survive a Plague) et Jim Hubbard. Ce dernier, avec ses amis les militant.es Sarah Schulman et James Wentzy, avait travaillé depuis 2004 à un projet de collecte de mémoire orale sur l’histoire d’ACT UP New York, « ACT UP Oral History Project ». Voici comment Sarah Schulman raconte ce qui a initié ce projet :

« En juin 2001, j’écoutais la commémoration des vingt ans du SIDA par la National Public Radio par hasard à la radio. « Au début, l’Amérique avait des problèmes avec les malades du sida », a déclaré le présentateur. « Mais elle a fini par changer d’avis ».

Pendant longtemps, les faux récits sur le sida dans les rares représentations de la crise par les medias dominants m’arrachaient le cœur. Les gays auraient été seuls – nous blessant les uns les autres et causant leur propre oppression – jusqu’à ce que quelques hétérosexuels bienveillants dépassent courageusement leurs préjugés pour nous aider. […] aujourd’hui, ce mensonge dépasse l’espace de l’art pour entrer dans l’histoire. On nous disait que le militantisme du sida n’avait jamais existé. A la place, c’est la culture dominante qui a simplement « changé d’avis ». Ce n’est pas ce qui s’est produit. Je le sais, j’étais là. […]

Voici ce qu’il s’est réellement produit : des milliers de personnes, pendant plusieurs années, ont consacré leurs vies à une transformation culturelle et scientifique. Autrement dit, une nation qui a toujours haï, humilié et agressé les gays était obligée – contre sa volonté – à se comporter différemment de ce qu’elle aurait voulu, parce que des militant.es sont intervenu.es, ont pris le contrôle d’une situation terrible et l’ont, de ce fait, changée. […]

Je devais faire quelque chose pour changer ça. J’ai appelé Jim. […] Nous avons décidé de créer une base de données d’entretiens vidéo avec les personnes membres d’ACT UP New York toujours en vie, pour qu’elles racontent ce qu’elles ont vécu et créé et comment elles le ressentent. […] De cette façon, des informations basiques sur les nombreux champs d’action qui composaient ACT UP, sa structure, ses stratégies, sa contre-culture, son style émotionnel pouvaient toutes être articulées. […] L’univers social qu’ACT UP a engagé serait disponible pour inspirer et informer le futur. » [7]

À partir des entretiens collectés pendant près de dix ans et d’une collection d’archives vidéos inventoriées et préservées par ses soins, Jim Hubbard réalise en 2012 United in Anger : A History of ACT UP. La conversation avec David France avait pour objectif de comparer leurs approches d’un même récit, construites à partir de ressources similaires mais optant pour des approches esthétiques radicalement différentes : le film de David France faisant appel à une structure narrative se centrant sur la figure singulière de Peter Staley alors que celui de Jim Hubbard confrontait des voix plurielles et déroulaient une chronologie de façon très pédagogique.

En quoi ces expériences américaines peuvent servir à appréhender la situation française ? Avant tout, j’ai envie de me réjouir que cette actualité ramène au devant de la scène les questions liées à cette épidémie et qui plus est par une approche politique, posée en terme de luttes et de rapports de force.

Ensuite, ce qu’il faut sans doute retenir du récit de Sarah Schulman, c’est qu’il est essentiel que cette histoire soit écrite par celles et ceux qui ont mené ces luttes plutôt que de risquer de la voir réécrite à la faveur des pouvoirs institutionnels de l’époque par leurs héritiers ; mais aussi à défaut de disposer d’archives complètes et accessibles [8]. Ici aussi, il semblerait qu’on puisse avancer en confiance puisque Robin Campillo ainsi que son scénariste Philippe Mangeot, de même qu’Elisabeth Lebovici sont passé.es par ACT UP-Paris.

Toutes mes interrogations et mes espoirs se concentrent alors sur deux questions qui ne pourront être résolues que par la vision des films et la lecture des ouvrages. Ces travaux sauront-ils retranscrire la pluralité des expériences de ces années de lutte ? Tel qu’il est caractérisé par l’écart entre « United in Anger » et « How to Survive a Plague », le choix d’une structure narrative (simplifier le récit ou rendre compte de la complexité) est un parti-pris esthétique important qui correspond aussi à des contraintes industrielles, aux règles de l’édition ou de l’exploitation. Alors, quelles formes auront été adoptées pour éviter à Sarah Schulman de devenir folle « si [elle lit] une fois de plus qu’ACT UP était un groupe d’hommes blancs de classe moyenne » et au contraire rendre compte de la pluralité des moyens d’investissement dont faisait preuve ces militant.es ?

Enfin, comment ces travaux historiques parviennent-ils à questionner le présent de la lutte contre le VIH/Sida ? Dans une longue conversation [9] à l’occasion de la sortie des films Philomena (Stephen Frears, 2013) et Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2013), Alexandra Juhasz (vidéaste, militante et théoricienne) and Ted Kerr (auteur, artiste et activiste) critiquent la possibilité que la lutte contre le sida deviennent une « couleur locale ou un arrière-plan historique » dans des films de fiction aux enjeux narratifs dissociés de l’épidémie. Les rôles de personnes séropositives deviendraient des costumes à prix d’interprétation et les œuvres d’intervention qu’étaient les affiches et zaps seraient de pâles décors.

Alors, sans même arriver à ces extrêmes, quel rapport au passé ces films vont-ils adopter afin qu’ils nourrissent aussi le présent ? En quoi porter ces histoires à l’écran porte-t-il un sens particulier aujourd’hui, à l’époque de la PrEP [10], au moment où des campagnes de prévention à destination des hommes homosexuels sont censurées par les mairies [11], à un moment où les gouvernements se désintéressent de la vie de milliers d’être humains venus trouver secours ?

Si on ne peut pas attendre d’un œuvre qu’elle se plie systématiquement aux urgences politiques contemporaines, je me permets d’espérer que la mise en avant de cette histoire de luttes sera l’occasion d’ouvrir, de reprendre, de continuer les débats sur les résistances d’aujourd’hui.

Annexe – Votre nostalgie me tue [12] :

« A proprement parler, la nostalgie n’implique pas du tout l’exercice de la mémoire, puisque le passé qu’elle idéalise existe hors du temps, gelé dans une perfection immuable. La mémoire aussi peut idéaliser le passé, mais pas dans le but de condamner le présent. Elle sollicite l’espoir et le confort du passé pour enrichir le présent et faire face à ce qui arrive…

Dans le tour de magie qui tissent les mémoires courtes et longues de notre communauté aux artefacts qui demeurent et au travail que nous faisons pour altérer notre futur proche dans la compréhension actuelle des lignes floues de notre « communauté », n’abandonnons pas l’adaptabilité que nous avons toujours utilisé pour tenir tête à ce virus qui s’adapte si bien à nous. Ce n’est pas l’action de se souvenir, ni l’histoire non plus, ni la culture matérielle, ni la valorisation des batailles gagnées et perdues qui gêne notre poussée en avant, mais plutôt la séparation de notre passé et des circonstances desquelles les luttes sont nées. Voici ce qui amoindrit l’impulsion de la résistance : la gentrification de nos souvenirs et notre adoration pour des idoles dont nous avons oublié les miracles.

Silence=Mort mais le bruit blanc qui s’échappe de ta dernière publication me tient éveillé la nuit. Voyages en deux dimensions, défilé à travers l’espace virtuel, le temps virtuel, la mémoire vive devient la référence de la mémoire profonde stockée en des endroits inaccessibles ; sous la lumière du porche autour de laquelle nous tournons tou.tes. Ne laisse pas la lie de notre histoire devenir des œillères tandis que tu avances à travers le monde d’aujourd’hui car les choses différentes maintenant ce qu’elles étaient à l’époque. Autorise l’histoire à être réelle et associée à un moment et un lieu et une raison de façon à ce que ses résultats réponde à aujourd’hui et soit prêt pour demain. Laisse le passé dormir de façon à ce qu’il soit plus à même de présenter tes choix sur la réalité et non la réalité elle-même. « Rien ne dure pour toujours. Dans ce monde, il existe une sorte de progrès douloureux. Désirer ce qu’on a laissé derrière nous et rêver de l’avant. Du moins, je pense que c’est ainsi. » »

Lire aussi l’interview des artistes par VisualAIDS (en anglais) : https://www.visualaids.org/blog/detail/as-we-canonize-certain-producers-of-culture-we-are-closing-space-for-a-comp


Affiche : Your Nostalgia Is Killing Me. 2013. Vincent Chevalier with Ian Bradley Perrin for AIDS ACTION NOW ! / PosterVirus.

Source: http://lmsi.net/Et-si-la-nostalgie-pouvait-tuer -