DĂ©cembre 20, 2020
Par Lundi matin
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En guise de joyeux noĂ«l, on nous a transmis cet article d’AgustĂ­n GarcĂ­a Calvo (1926-2012), philologue espagnol, linguiste, poĂšte, dramaturge, penseur radical et maĂźtre de plusieurs gĂ©nĂ©rations d’incrĂ©dules et de rebelles, dont les Ă©ditions La TempĂȘte ont fait paraĂźtre cette annĂ©e l’ouvrage Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire. [1]

Chaque fois que cela se rĂ©pĂšte, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, siĂšcle aprĂšs siĂšcle (et ‘cela’, ce sont ces mots et le fait qu’ils relatent), la merveille de ce mysterium simplicitatis, rĂ©sonnant de nouveau et se produisant sans fin, grandit et grandit la merveille qu’on ne le comprenne pas. « Et la lumiĂšre luit dans les tĂ©nĂšbres ; et les tĂ©nĂšbres ne l’ont pas comprise Â», et ne la comprennent toujours pas. Est-ce pour cela que Jean Ă©tudia avec ferveur le livre d’HĂ©raclite le TĂ©nĂ©breux, oĂč parlait la raison commune, et en appliqua les formules au cas du Messie de JudĂ©e et que, pour mieux les dire, il se dĂ©doubla en deux Jeans, celui qui venait avant, donnant nom Ă  la Vie, et celui qui venait aprĂšs la mort, proclamant la parole ? Est-ce pour cela que le monde a laissĂ© ces formules de la logique de la claire contradiction ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©es au cours des siĂšcles dans des cantiques et des psalmodies (« â€’ Et le verbe s’est fait chair. ‒ Et il a habitĂ© parmi nous Â») par des milliers et des milliers de gens analphabĂštes, paysans de la vaste Russie tenant entre les engelures de leurs doigts des bougies colorĂ©es, petits noirs des Antilles balbutiant en chƓur dans leurs aubes blanches, tous sans comprendre ce qu’ils rĂ©citaient, mais du moins ne croyant pas le comprendre, le rĂ©pĂ©tant fidĂšlement de mĂ©moire ou, comme on dit, par cƓur ? Mais la meilleure façon justement de ne pas le comprendre est de croire qu’on l’a compris, autrement dit qu’on s’en est fait une idĂ©e. Ainsi, pour commencer, ils durent convertir en un personnage historique (peu importe qu’ils l’aient nommĂ© rabbi, fils du charpentier ou dieu vivant) quelqu’un qui n’était personne pour pouvoir ĂȘtre n’importe qui ; et ils en firent une personne de la triste Histoire, bien qu’il ait fallu en faire la Personne qui divisait l’Histoire en deux, avant JĂ©sus-Christ et aprĂšs JĂ©sus-Christ, avec une chronologie que furent forcĂ©s d’apprendre et de respecter tous les peuples du Globe, soumis dans l’unique Culture Dominante. Mais quelle tromperie sanguinaire, quelle tĂ©nĂ©breuse illusion ! Ne se rendent-ils pas compte qu’à chaque fois qu’un enfant naĂźt, n’importe lequel, se produit ce miracle « et le verbe se fit chair Â» ? Chaque enfant amĂšne la raison au monde et vient la dire, et Ă  mesure qu’il entre dans le monde, en lutte contre la mauvaise idĂ©e de ses parents et de la SociĂ©tĂ© entiĂšre, il tente de la dire, de la balbutier. Cela, l’enfant le fait car il n’est personne, personne de dĂ©terminĂ©, mais n’importe qui ; car le langage n’est pas sien, ni d’aucune nation, et grĂące Ă  cela, en lui, c’est le langage mĂȘme qui tente de parler, qui est le seul Ă  savoir parler. Mais l’Histoire est ainsi faite que le Seigneur de la Mauvaise IdĂ©e doit tuer encore et encore l’enfant qui naĂźt, pour en faire une Personne bien constituĂ©e, en qui jamais plus la raison commune ne parlerait, sinon sa raison d’ĂȘtre particulier, qui n’importe qu’à Lui seul et Ă  Dieu. Et ainsi, par la force de l’erreur et du mensonge, bien que le verbe continue Ă  se faire chair, il en est comme si de rien n’était ; et l’on peut arriver, au paroxysme du ProgrĂšs, Ă  la quasi parfaite dĂ©formation oĂč les choses se passent Ă  l’envers et oĂč la chair se fait
 non point ‘verbe’, car le verbe est la parole en action (pas prĂ©cisĂ©ment le verbe de la grammaire de ces langues de la paroisse, qui n’est qu’une forme idiomatique comme une autre de la parole active, mais au succĂšs plus important), la parole en marche et en Ɠuvre, celle qui, en disant, fait ; mais oĂč l’on arrive Ă  ce que la chair se fasse idĂ©e, abstraction et nombre, Ăąme vaine et puissante ; et l’IdĂ©e suprĂȘme et forte est l’Argent, rĂšgne de l’abstrait et de l’IdĂ©e avec ses Nombres sur la pauvre chair, que l’on insulte du seul fait de l’appeler chair et que l’on rĂ©duit ainsi Ă  de la chair de boucherie, qui ne vit ni ne sent ni ne dĂ©sire si ce n’est pour servir l’IdĂ©e qui est sa mort, l’Âme, autrement dit l’État et le Capital. Et pourtant, au beau milieu de tout cela, infatigablement continuent de naĂźtre des enfants quelconques qui apportent au monde la raison commune, et le verbe se fait encore et encore chair et vit parmi nous et en nous. FrĂšres : en ces nouvelles cĂ©lĂ©brations de la nativitĂ©, les croyants, bien sĂ»r, ne pourront rien comprendre : leur foi les en empĂȘche, qui n’est autre chose que l’IdĂ©e qui les domine et les pousse Ă  acheter et Ă  vendre de la chair en plastique illuminĂ©e dans les Grands Magasins. Ah, si au moins les non croyants, ou ceux qui croient ne pas l’ĂȘtre, pouvaient se taire un peu et se laisser aller Ă  comprendre ce que disent ces paroles qui rĂ©sonnent


Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez, en collaboration avec Marjolaine François.




Source: Lundi.am