FĂ©vrier 4, 2021
Par Dijoncter
399 visites


AprĂšs la SaĂŽne-et-Loire, c’est donc Ă  la CĂŽte-d’or d’ĂȘtre la scĂšne de la polĂ©mique du loup. Tristement, le mĂȘme scĂ©nario semble devoir se rĂ©pĂ©ter, Ă  quelques dĂ©tails prĂšs. Attaques de troupeaux ovins, traitement mĂ©diatique nausĂ©abond, colĂšre des agriculteurs, recherche des responsables, positionnement des Ă©lus locaux,
 Puis, finalement, dĂ©rogation autorisant l’abattage du loup « suspectĂ© Â» d’actes de barbarie.

Au milieu du tintamarre, on peine Ă  entendre des voix plus diplomatiques. De sorte qu’on pourrait craindre que les positions ne restent Ă©ternellement figĂ©es. Comment y voir plus clair ? Et pourquoi ce sujet est-il Ă©minemment politique ?



L’article qui suit se dĂ©cline en trois parties afin de permettre diffĂ©rents niveaux de lecture. Tout d’abord un Ă©clairage sur les faits concernant l’apparition probable d’un loup Ă  Francheville (21). Ensuite quelques remarques succintes sur l’état actuel du champ de bataille du rapport aux vivants. Enfin, un retour sur la question spĂ©cifique de la cohabitation avec les loups dans une perspective Ă  la fois concrĂšte et philosophique.

Un loup Ă  Francheville ?!

Retour sur les faits

La semaine derniĂšre, un Ă©leveur de brebis de Francheville a subi deux attaques caractĂ©ristiques sur son troupeau, comptabilisant une dizaine d’animaux tuĂ©s. Un loup aurait par ailleurs Ă©tĂ© photographiĂ© par une chasseuse aux abords de la commune Ă  la mi-janvier.

Des faits similaires avaient Ă©tĂ© signalĂ©s, pour la premiĂšre fois en CĂŽte-d’or, Ă  l’ouest du dĂ©partement et prĂšs de Mirebeau-sur-BĂšze, au cours du mois de dĂ©cembre.

Comme on le signalait plus haut, une confrontation avec le loup a dĂ©frayĂ© la chronique entre l’étĂ© et l’autonome 2020 en SaĂŽne-et-Loire. DiffĂ©rentes attaques de troupeau avaient eu lieu, les Ă©leveurs Ă©taient montĂ©s au crĂ©neau, employant le mĂȘme mode opĂ©ratoire qu’à Dijon vendredi : dĂ©pĂŽt de cadavres devant la prĂ©fecture. Ils avaient obtenu des autorisations de tirs de dĂ©fense simple (droit de tuer l’animal Ă  proximitĂ© du troupeau) puis une autorisation de prĂ©lĂšvement (droit de traquer et d’abattre l’animal).

Une association de protection des animaux dijonnaise, Combactive, avait tentĂ© un recours contre les arrĂȘtĂ©s prĂ©fectoraux, lequel a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ© par le Tribunal administratif en octobre. Quelques jours plus tard, le loup Ă©tait abattu. L’association se plaint de n’ĂȘtre pas entendue par les services de l’État et d’ĂȘtre ainsi contrainte de dĂ©clencher ce genre de procĂ©dures pour faire entendre une voix dissonante.

JPEG - 24.3 ko

Le premier loup photographié en Bourgogne

Traitement médiatique

La presse locale a, elle, une fĂącheuse tendance Ă  contribuer Ă  alimenter des passions dĂ©jĂ  exacerbĂ©es par l’apparition de l’animal mythique. ClassĂ©e dans la rubrique « faits divers Â» du Bien public, les diffĂ©rentes recensions des Ă©vĂ©nements semblent surjouer la dramatisation. Ainsi cet entrefilet en date du 28 janvier :

Francheville : six agnelles mortes, le loup suspect numĂ©ro un

Une nouvelle attaque d’ovins a eu lieu dans la nuit de mardi Ă  mercredi. Cette fois, c’est un troupeau d’agnelles qui en a Ă©tĂ© victime, Ă  Francheville. Une enquĂȘte est actuellement menĂ©e par l’Office français de la biodiversitĂ©, mais une attaque de loup n’est pas Ă©cartĂ©e. L’éleveur, lui, est dĂ©vastĂ©.

Impossible d’y voir clair dans cette situation.

Avant d’avancer quelques donnĂ©es plus sereines sur le rapport entre la prĂ©sence des loups et celle des humains, et pour donner le change une premiĂšre fois Ă  la criminalisation du loup, on peut commencer par signaler quelques Ă©lĂ©ments de contexte.

Tensions Ă©cologiques et politiques

Deux poids, deux mesures : tolĂ©rance pour la FNSEA, rĂ©pression des militant·es

Depuis quelques annĂ©es, la sociĂ©tĂ© française est traversĂ©e par des tensions de plus en plus marquĂ©es autour des problĂ©matiques d’élevages industriels, de maltraitance animale, et de consommation de viande. Des interventions militantes se font de plus en plus visibles, en particulier contre les abattoirs. En rĂ©ponse Ă  ces prises de parti concrĂštes, les sphĂšres gouvernantes — ainsi que le rĂ©vĂ©lait le 28 janvier le site d’information Reporterre.net — mĂ»rissent divers projets pour accentuer la rĂ©pression des actions Ă©cologistes et antispĂ©cistes.

Les dĂ©putĂ©s ont votĂ© en commission un rapport issu d’une mission d’information parlementaire sur « l’entrave aux activitĂ©s lĂ©gales Â». En creux, certains dĂ©putĂ©s veulent « renforcer l’arsenal pĂ©nal Â» contre « les militants antiglyphosate, vĂ©ganes ou antichasse Â». Ils proposent la crĂ©ation de nouveaux dĂ©lits pour lutter plus efficacement contre la diffusion d’images sur les rĂ©seaux sociaux et pour limiter l’intrusion dans les abattoirs ou les fermes usines.

Comme le rappelle l’article, une section spĂ©ciale de la gendarmerie avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© crĂ©Ă© en aoĂ»t 2019 Ă  l’initiative de la FNSEA. La « cellule Demeter Â» a pour but de lutter contre toutes les nuisances d’origine humaine Ă  l’encontre des exploitations agricoles industrielles.

Un arsenal rĂ©pressif qui peut surprendre quand on le met en parallĂšle avec les modes d’action de la FNSEA tels qu’on a pu en voir l’illustration vendredi dernier Ă  Dijon. Entraver la circulation avec des tracteurs, crĂąmer des ballots de paille devant la DREAL, dĂ©verser du fumier devant la Draaf, dĂ©poser un mouton mort contre la porte de la prĂ©fecture : autant d’actions coup de poing ritualisĂ©es et nĂ©gociĂ©es avec la police.

JPEG - 108.6 ko

Faire un peu d’histoire

Depuis un an, le coronavirus rebat les cartes de notre rapport au vivant. Le Danemark a dĂ©cidĂ© d’ordonner l’abattage de dizaines de millions de visons Ă©levĂ©s pour leur fourrure, parce qu’une mutation du virus transmissible Ă  l’homme avait Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e.

Il convient donc de se situer dans une perspective critique avant de considĂ©rer les « dĂ©gĂąts Â» occasionnĂ©s par les loups sur des Ă©levages qui sont destinĂ©s Ă  la consommation humaine. « Le Â» loup est trop spontanĂ©ment considĂ©rĂ© comme un animal sanguinaire, massacrant Ă  outrance pour ne se nourrir que d’une faible partie de ses victimes. Cette caricature, qui fait Ă©videmment fi de toute tentative de comprĂ©hension du comportement animal, cache mal le fait que, non content de penser pouvoir nous arroger l’administration de la terre et de ses habitant·es, nous l’avons fait d’une façon catastrophique. En rĂ©alitĂ© sa prĂ©sence comme les consĂ©quences qu’elle a sur les activitĂ©s humaines sont le fruit d’une histoire dont nous sommes les principaux acteurs. Pour comprendre finement la situation, il faudrait pouvoir faire un dĂ©tour par l’histoire de la prĂ©sence des loups, ainsi que par l’histoire de l’élevage et des sĂ©lections qui en dĂ©terminent les formes actuelles. Le loup et le pastoralisme n’existent pas comme des entitĂ©s immuables. Ce qui existe, c’est un entremĂȘlement d’écologie complexe, de contraintes Ă©conomiques et d’interventions institutionnelles. Cet entremĂȘlement est Ă©minemment politique, il engage notre maniĂšre de vivre et d’habiter cette planĂšte.

JPEG - 114.6 ko

Cohabiter avec les loups ?

Revenons-en au loup de Francheville Ă  prĂ©sent et Ă  ce qu’il suscite comme problĂšmes concrets.

La problĂ©matique centrale qui accompagne la prĂ©sence du loup est au moins aussi vieille que la rĂ©apparition du loup en France en 1992, et c’est la suivante : la cohabitation entre le loup et le pastoralisme est-elle possible ?

La ConfĂ©dĂ©ration paysanne, pourtant rĂ©putĂ© ĂȘtre le syndicat accompagnant les pratiques agricoles les plus douces, rĂ©pond sans ambigĂŒitĂ© par la nĂ©gative [1]. N’y a-t-il alors que les Ă©colos hors-sol, animĂ©s par leur fantasme d’une nature sauvage, qui soient susceptibles de dĂ©fendre le loup ?

Le dĂ©bat est complexe et passionnant. On se rend compte assez rapidement qu’il engage notre conception de la sociĂ©tĂ© toute entiĂšre ainsi que notre perception des rapports avec les autres vivants. On se bornera ici Ă  signaler quelques donnĂ©es et quelques questions qui permettront peut-ĂȘtre de mieux apprĂ©hender le phĂ©nomĂšne.

Présence des loups en France et en BFC

En France, le loup est une espĂšce protĂ©gĂ©e par la signature de la convention de Berne (1979). L’OFB avance le chiffre moyen de 580 individus sur le sol français dans sa derniĂšre Ă©tude en date de l’annĂ©e 2020. La quasi-totalitĂ© des meutes constituĂ©es rĂ©sident dans les Alpes. Les autres signalements de loup sont dus Ă  ce que les Ă©thologues nomment la dispersion : le loup est une espĂšce exploratrice et dispersive qui peut parcourir de grandes distances. Une attaque de loup en CĂŽte-d’or ne signifie pas qu’une meute soit susceptible de s’installer. La structure du milieu aux abords de Francheville rendrait d’ailleurs une telle installation hautement improbable puisque la zone reste marquĂ©e par une agriculture intensive et des forĂȘts trĂšs fragmentĂ©es.

En Bourgogne Franche-ComtĂ©, il n’existe qu’une seule meute fixĂ©e, la meute de Marchairuz, dont le territoire se situe Ă  cheval entre le Doubs, le Jura et la Suisse. L’OFB n’y a dĂ©clarĂ© une ZPP (zone de prĂ©sence permanente) qu’en 2020 aprĂšs 2 saisons d’observation consĂ©cutives.

Si l’enquĂȘte biologique sur le loup de Francheville aboutie, on pourrait ainsi en apprendre plus sur sa provenance (est-il un Ă©missaire ou un dispersĂ© de la meute jurassienne ?) et mieux comprendre ce qui se passe.

JPEG - 313.1 ko

Lors de son dernier rapport, l’OFB Ă©voque une stabilisation du nombre de loups en France, soit une « dĂ©gradation de la dynamique de la population Â» liĂ©e Ă  une « baisse de la survie Â». Reste Ă  savoir si cette stagnation est le fait de la multiplication des tirs de prĂ©lĂšvement ?

La rĂ©glementation internationale prĂ©conise l’accompagnement d’une croissance positive de la population des loups.

Comme on le voit, le retour du loup est loin d’ĂȘtre simplement un phĂ©nomĂšne naturel. Il est environnĂ© d’un cortĂšge de mesures juridiques et scientifiques. Dans ce contexte, qu’en est-il l’accompagnement des Ă©leveurs ?

PolĂ©mique autour de l’accompagnement des Ă©leveurs

Bien que des Ă©tudes prĂ©cises semblent ĂȘtre en cours de rĂ©alisation pour parvenir Ă  mieux connaĂźtre le comportement des loups — en particulier leurs pratiques de prĂ©dation [2] et leurs interactions avec les Ă©levages — afin de favoriser la cohabitation, les organisations agricoles ainsi que les militant·es prĂ©occupé·es par la prĂ©sence du loup dĂ©noncent rĂ©guliĂšrement le manque de moyen attribuĂ©s par l’État. D’un cĂŽtĂ© on rĂ©clame plus d’aides pour la protection et plus d’autorisation de tirs lĂ©taux (voire un retrait du loup de la liste des espĂšces protĂ©gĂ©es), de l’autre on exige des suivis plus consĂ©quents de la prĂ©sence des loups afin de mieux prĂ©parer leurs interactions avec l’élevage.

Jusqu’ici, des aides peuvent ĂȘtre accordĂ©es aux Ă©leveurs afin de mettre en place des mesures de protection (clĂŽture, chiens, gardiennage
) mais elles sont conditionnĂ©es au « statut de prĂ©sence de l’espĂšce sur la zone concernĂ©e Â», ce qui occasionne des mĂ©contentements.

Lorsque les mesures de protection (clĂŽtures, chiens, gardiennage) et d’effarouchement (sources lumineuses, sonores ou tirs non lĂ©taux) [3] sont dĂ©crĂ©tĂ©es insuffisantes, la prĂ©fecture peut entrer en jeu pour autoriser diffĂ©rents niveaux de tirs lĂ©taux.

Au premier abord, Éloy Mony, l’éleveur de Francheville, semble avoir effectivement mis en place des formes de protection de son Ă©levage. Il serait intĂ©ressant d’en savoir davantage Ă  ce sujet : comment a-t-il Ă©tĂ© accompagnĂ© ? Depuis combien de temps ces mesures sont-elles en place ?

JPEG - 119.1 ko

Implications associatives et appuis scientifiques

DiffĂ©rentes associations soucieuses d’écologie autant que de pastoralisme, accompagnent les bergers dans leur travail [4], parfois bĂ©nĂ©volement, afin de participer Ă  la protection des troupeaux. L’implication de personnes qui ne sont pas nĂ©cessairement des professionnels du secteur inspirent la possibilitĂ© que des formes d’alliance se trouvent qui permettent d’inventer de nouvelles cohabitations. Renforçant ce type d’initiatives, des recherches sont menĂ©es pour parvenir Ă  influencer le comportement des loups (certains disent « parler dans leur code Â» [5]) afin de dissuader les loups de s’approcher des troupeaux sans recourir Ă  l’abattage. Par exemple, des ethologistes ont proposĂ© d’utiliser des barriĂšres biologiques Ă  base d’odeurs de synthĂšse afin de simuler la prĂ©sence dissuasive d’une meute puissante.

« Le loup, on n’en veut pas Â»

L’apparition du loup questionne l’économie agricole. Elle questionne la structure des Ă©levages et du pastoralisme car les bĂȘtes sont d’autant plus vulnĂ©rables que nous les avons domestiquĂ© pour notre propre prĂ©dation. Elle questionne notre conception mĂȘme du rapport entre les humain·es et leur milieu de vie terrestre. Comme le dĂ©fend Baptiste Morizot, un philosophe de l’écologie, avec sa figure des « diplomates Â», ce qu’il s’agit de dĂ©fendre ce n’est pas l’intĂ©rĂȘt de l’un ou l’autre camp (loups ou Ă©leveurs), ce qu’il faut dĂ©fendre c’est l’intĂ©rĂȘt de la relation.

D’un point de vue philosophique, dĂ©fendre une cohabitation avec les loups, c’est ĂȘtre mĂ» par le dĂ©sir d’apprendre Ă  partager la terre et faire rupture avec cette « mĂ©taphysique de l’intendance Â» qui consiste Ă  croire que la terre est destinĂ©e Ă  ĂȘtre administrĂ©e par les humain·es. Du point de vue de l’écologie scientifique, dĂ©fendre la cohabitation repose sur le constat que la vie est essentiellement un entre-tissage des vivants. Nous ne sommes vivants que parce que d’autres vivants nous permettent de l’ĂȘtre. D’un point de vue politique enfin, dĂ©fendre la cohabitation, c’est s’engager dans le champ de bataille du devenir de nos territoires et de l’agriculture qui les façonne.

Quoi de plus triste alors qu’un agriculteur qui ose dire « le loup, on n’en veut pas Â», ? Quoi de plus triste qu’une organisation paysanne qui dĂ©crĂšte une cohabitation avec un animal aussi fascinant que le loup « impossible Â» ?

EspĂ©rons que l’avenir nous apportera des exemples de cohabitation rĂ©ussie avec la gente lupine !

JPEG - 30.7 ko




Source: Dijoncter.info