Depuis la fondation du World Economic Forum en 1971, sa réunion annuelle à Davos sert d’indicateur utile de l’actualité économique mondiale. Ces conférences, qui durent quelques jours à la fin du mois de janvier, réunissent des dirigeant.e.s d’entreprises, des politicien.ne.s de haut niveau, des représentant.e.s d’ONG et une poignée de célébrités pour aborder les principaux problèmes auxquels sont confrontés l’économie mondiale et les décideurs et décideuses chargé.e.s de s’en occuper.

Dans les années 1970, lorsque le WEF était encore connu sous le nom de “European Management Forum”, sa principale préoccupation était le ralentissement de la croissance de la productivité en Europe. Dans les années 1980, il s’est intéressé à la déréglementation du marché. Dans les années 1990, l’innovation et l’internet ont pris le devant de la scène, et au début des années 2000, avec le bourdonnement de l’économie mondiale, il a commencé à admettre une série de préoccupations plus “sociales” parallèlement à l’angoisse sécuritaire évidente après le 11 septembre 2001. Pendant les cinq années qui ont suivi l’effondrement du secteur bancaire en 2008, les réunions de Davos ont principalement porté sur la manière de remettre l’ancienne formule sur les rails.

Lors de la réunion de 2014, les milliardaires, les pop stars et les président.e.s ont côtoyé un participant moins probable : un moine bouddhiste. Chaque matin, avant le début des travaux de la conférence, les délégué.e.s ont eu l’occasion de méditer avec le moine et d’apprendre des techniques de relaxation. “Tu n’es pas l’esclave de tes pensées”, déclarait à son auditoire l’homme en robe rouge et jaune tout en serrant un iPad. “Une façon de le faire est juste de les observer … comme un berger assis au-dessus d’une prairie, qui regarde les moutons”. Quelques centaines de pensées de portefeuilles d’actions et de cadeaux illicites pour des secrétaires de retour au pays ont très probablement fait leur chemin à travers les pâturages mentaux de son public.

Fidèles à leurs principes commerciaux compétitifs, les organisateurs et organisatrices de Davos n’avaient pas choisi n’importe quel moine. Il s’agissait d’un moine d’élite, un ancien biologiste français nommé Matthieu Ricard, une célébrité mineure à part entière, qui fait office de traducteur français pour le Dalaï Lama et donne des conférences TED sur le thème du bonheur. C’est un sujet sur lequel il est particulièrement qualifié pour parler, grâce à sa réputation d’“homme le plus heureux du monde”. Pendant plusieurs années, Ricard a participé à une étude neuroscientifique à l’université du Wisconsin, pour essayer de comprendre comment les différents niveaux de bonheur sont inscrits et visibles dans le cerveau. Ces études, qui nécessitent l’installation de 256 capteurs sur la tête pendant trois heures, placent généralement le sujet de recherche sur une échelle allant de la misère (+0,3) à l’extase (-0,3). Ricard a obtenu un score de -0,45. Les chercheurs et chercheuses n’avaient jamais rencontré une telle situation. Aujourd’hui, M. Ricard conserve une copie du tableau des résultats des neuroscientifiques sur son ordinateur portable, avec son nom fièrement affiché comme celui du plus heureux des humains.

La présence de M. Ricard à la réunion de Davos en 2014 est le signe d’un changement d’orientation plus général par rapport aux années précédentes. Le forum était inondé de discussions sur la “pleine conscience”, une technique de relaxation issue d’une combinaison de psychologie positive, de bouddhisme, de thérapie cognitivo-comportementale et de neurosciences. Au total, vingt-cinq sessions de la conférence de 2014 se sont concentrées sur des questions liées au bien-être, mental et physique, soit plus du double de 2008.

Des sessions telles que “Rewiring the Brain” (Rebrancher le cerveau) ont permis aux participants de se familiariser avec les dernières techniques à travers lesquelles le fonctionnement du cerveau pourrait être amélioré. “Health Is Wealth” (La santé, c’est la richesse) a exploré les moyens de convertir un plus grand bien-être en une forme de capital plus familière. Compte tenu de l’occasion unique de réunir en un même lieu un si grand nombre de décideurs et décideuses de haut niveau, il n’est pas surprenant que ce soit également le théâtre d’une campagne de marketing considérable, menée par des entreprises qui vendent des appareils, des applications et des conseils visant à favoriser des modes de vie plus “attentifs” et moins stressants.

Jusque là, pleine conscience. Mais la conférence est allée plus loin que de simples paroles. Chaque délégué.e a reçu un gadget qui s’attache au corps, fournissant des mises à jour constantes sur le smartphone des porteurs ou porteuses pour évaluer la santé de son activité récente. Si le porteur ou la porteuse ne marche pas assez ou ne dort pas assez, cette évaluation lui est relayée. Les participant.e.s au WEF de Davos ont pu glaner de nouvelles informations sur leur mode de vie et leur bien-être. Au-delà, ils et elles ont eu un aperçu d’un avenir où tout comportement est évaluable en fonction de son impact sur l’esprit et le corps. Des formes de connaissances qui, traditionnellement, ne pouvaient être acquises qu’au sein d’une institution spécialisée, comme un laboratoire ou un hôpital, seraient recueillies au fur et à mesure que les personnes se baladaient dans Davos pour les quatre jours de la conférence.

C’est ce qui préoccupe maintenant nos élites mondiales. Le bonheur, sous ses différentes formes, n’est plus un agréable complément à l’activité plus importante qu’est la course à l’argent, ni une préoccupation new age pour ceux qui ont le temps de se poser pour faire du pain. En tant qu’entité mesurable, visible et améliorable, il a désormais pénétré la citadelle de la gestion économique mondiale.

C’est ce qui préoccupe maintenant nos élites mondiales. Le bonheur, sous ses différentes formes, n’est plus un agréable complément à l’activité plus importante qu’est la course à l’argent, ni une préoccupation new age pour ceux qui ont le temps de se poser pour faire du pain. En tant qu’entité mesurable, visible et améliorable, il a désormais pénétré la citadelle de la gestion économique mondiale. Si le WEF peut servir de guide, et cela a toujours été le cas dans le passé, l’avenir d’un capitalisme prospère dépend de notre capacité à combattre le stress, la misère et la maladie, et à mettre la détente,le bonheur et le bien-être à leur place. Des techniques, des mesures et des technologies sont désormais disponibles pour y parvenir, et elles imprègnent le lieu de travail, les rues marchandes, le domicile et le corps humain.

Ce programme s’étend bien au-delà des sommets des montagnes suisses et séduit en fait progressivement les décideurs et décideuses politiques et les gestionnaires depuis quelques années. Un certain nombre d’agences statistiques officielles dans le monde, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Australie, publient désormais des rapports réguliers sur les niveaux de « bien-être national ». Certaines villes, comme Santa Monica, en Californie, ont investi dans leurs propres versions localisées de ces rapports. Le mouvement de la psychologie positive diffuse des techniques et des slogans par lesquels les gens peuvent améliorer leur bonheur au quotidien, souvent en apprenant à bloquer les pensées et les souvenirs inutiles. L’idée que certaines de ces méthodes puissent être ajoutées au programme des écoles, afin de former les enfants au bonheur, a déjà été expérimentée.

Un nombre croissant d’entreprises emploient des « chefs du bonheur » (Chief Happiness Officers), tandis que Google dispose d’un « joyeux compagnon » (Jolly Good Fellow) interne pour diffuser l’attention et l’empathie. Des consultant.e.s spécialisé.e.s dans le bonheur conseillent les entreprises sur la manière de remonter le moral de leurs employé.e.s, les chômeurs et chômeuses sur la manière de redonner de l’enthousiasme au travail et – dans un cas à Londres – les personnes déplacées de force de leur domicile sur la manière de passer à autre chose sur le plan émotionnel.

La science progresse rapidement pour soutenir ce programme. Les neuroscientifiques identifient comment le bonheur et le malheur sont physiquement inscrits dans le cerveau, comme l’ont fait les chercheurs du Wisconsin avec Matthieu Ricard, et ils cherchent des explications neurales pour expliquer pourquoi le chant et la verdure semblent améliorer notre bien-être mental. Ils affirment avoir trouvé la réponse précise des parties du cerveau qui génèrent des émotions positives et négatives, notamment une zone qui provoque le « bonheur » lorsqu’elle est stimulée, et un « variateur d’intensité de la douleur ».

L’innovation dans le mouvement expérimental du « soi quantifié » (quantified self) consiste à permettre aux individus de suivre leur humeur de manière personnalisée, grâce à des journaux intimes et des applications pour smartphones. Au fur et à mesure que les preuves statistiques dans ce domaine s’accumulent, le domaine de l’ »économie du bonheur » se développe pour tirer parti de toutes ces nouvelles données, en dressant un tableau précis des régions, des modes de vie, des formes d’emploi ou des types de consommation qui génèrent le plus grand bien-être mental.

Nos espoirs sont canalisés stratégiquement dans cette quête du bonheur, dans un sens objectif, mesurable et administré. Les questions d’humeur, qui étaient autrefois considérées comme « subjectives », sont désormais résolues à l’aide de données objectives. Dans le même temps, cette science du bien-être se mêle avec les données économiques et l’expertise médicale. À mesure que les études sur le bonheur deviennent plus interdisciplinaires, les revendications concernant les esprits, les cerveaux, les corps et l’activité économique se transforment les unes les autres, sans que l’on prête beaucoup d’attention aux problèmes philosophiques en jeu. Un indice unique d’optimisation générale de l’être humain se profile à l’horizon. Ce qui est clair, c’est que celles et ceux qui possèdent les technologies pour produire les faits du bonheur sont en position d’influence considérable, et que les puissant.e.s sont encore plus séduit.e.s par les promesses de ces technologies.

Est-il possible d’être contre le bonheur ? Les philosophes peuvent débattre de la plausibilité de cette position. Aristote comprenait le bonheur comme le but ultime des êtres humains, bien que dans un sens riche et éthique du terme. Tout le monde ne serait pas d’accord avec cela. “L’homme ne cherche pas le bonheur », a écrit Friedrich Nietzsche, « seul l’Anglais le fait.”

Alors que la psychologie positive et la mesure du bonheur ont imprégné notre culture politique et économique depuis les années 1990, la manière dont les notions de bonheur et de bien-être ont été adoptées par les décideurs politiques et les gestionnaires suscite un malaise croissant. Le risque est que cette science finisse par blâmer – et par soigner – les individus pour leur propre misère, et qu’elle ignore le contexte qui y a contribué.

[…] On a le sentiment que lorsque les doyen.ne.s du World Economic Forum s’emparent d’un programme avec autant d’enthousiasme, il y a au moins un motif de suspicion. Les technologies de suivi de l’humeur, les algorithmes d’analyse des sentiments et les techniques de méditation anti-stress sont mis au service de certains intérêts politiques et économiques. Ils ne nous sont pas simplement donnés pour notre propre épanouissement aristotélicien. La psychologie positive, qui répète le mantra selon lequel le bonheur est un « choix » personnel, est par conséquent largement incapable de fournir une porte de sortie du consumérisme et de l’égocentrisme recherchée par de nombreuses personnes selon les gourous positifs.

Mais ce n’est là qu’un élément de la critique à développer ici. L’une des façons dont la science du bonheur fonctionne idéologiquement est de se présenter comme radicalement nouvelle, inaugurant un nouveau départ, grâce auquel les douleurs, la politique et les contradictions du passé peuvent être surmontées. En ce début de XXIe siècle, le véhicule de cette promesse est le cerveau. “ Par le passé, nous n’avions aucune idée de ce qui rendait les gens heureux – mais maintenant nous savons », voilà comment l’offre est faite. Nous disposons d’une science rigoureuse de l’affect subjectif, et nous serions fous de ne pas mettre en œuvre des politiques de management, de médecine, de self-help, de marketing et de changement de comportement.

Et si cette exubérance psychologique avait, en fait, été avec nous depuis deux cents ans ? Et si la science actuelle du bonheur n’était que la dernière itération d’un projet en cours qui suppose que la relation entre l’esprit et le monde se prête à un examen mathématique ? […] À maintes reprises, depuis la Révolution française jusqu’à nos jours (et de plus en plus à la fin du XIXe siècle), une utopie scientifique particulière a été vendue : les questions fondamentales de la morale et de la politique pourront être résolues grâce à une science adéquate des sentiments humains. La manière dont ces sentiments sont scientifiquement classés variera évidemment. Parfois, ils sont « émotionnels », parfois « neuronaux », « comportementaux » ou « physiologiques ». Mais un schéma émerge néanmoins, dans lequel une science des sentiments subjectifs est proposée comme la manière ultime de déterminer comment agir, tant sur le plan moral que politique.

L’esprit de cet agenda trouve son origine dans les Lumières. Mais celles et ceux qui l’ont le mieux exploité sont celles et ceux qui ont un intérêt dans le contrôle social, très souvent dans un but de profit privé. Cette malheureuse contradiction explique la manière précise dont l’industrie du bonheur progresse. En critiquant la science du bonheur, je ne souhaite pas dénigrer la valeur éthique du bonheur en tant que tel, et encore moins banaliser la douleur de ceux qui souffrent de malheur chronique, ou de dépression, et qui peuvent naturellement chercher de l’aide dans les nouvelles techniques de gestion comportementale ou cognitive. L’objectif est de démêler l’espoir et la joie des infrastructures de mesure, de surveillance et de gouvernance.

De telles préoccupations politiques et historiques ouvrent un certain nombre d’autres propositions. Peut-être que cette vision scientifique de l’esprit, en tant qu’objet mécanique ou organique, avec ses propres comportements et maladies à surveiller et à mesurer, n’est pas tant la solution à nos maux que parmi les causes culturelles plus profondes. On peut dire que nous sommes déjà le produit de divers efforts qui se chevauchent, parfois contradictoires, pour observer nos sentiments et nos comportements. Depuis la fin du XIXe siècle, les publicitaires, les responsables des ressources humaines, les gouvernements et les sociétés pharmaceutiques nous observent, nous incitent, nous poussent, nous optimisent et nous devancent psychologiquement. Peut-être que ce dont nous avons besoin actuellement, ce n’est pas d’une meilleure, de plus de science du bonheur ou du comportement, mais de moins de cette science, ou d’une science différente. Quelle est la probabilité que, dans deux cents ans, les historien.ne.s se penchent sur le début du XXIe siècle et disent : “Ah, oui, c’est à ce moment-là que la vérité sur le bonheur humain a finalement été révélée” ? Et si c’est si improbable, alors pourquoi perpétuons-nous ce genre de discours, si ce n’est parce qu’il est utile aux puissant.e.s ?

Quelle est la probabilité que, dans deux cents ans, les historien.ne.s se penchent sur le début du XXIe siècle et disent : “Ah, oui, c’est à ce moment-là que la vérité sur le bonheur humain a finalement été révélée” ? Et si c’est si improbable, alors pourquoi perpétuons-nous ce genre de discours, si ce n’est parce qu’il est utile aux puissant.e.s ?

Cela signifie-t-il que l’explosion actuelle de l’intérêt politique et commercial pour le bonheur n’est qu’une mode rhétorique ? Va-t-elle se dissiper, une fois que nous aurons redécouvert l’impossibilité de réduire les questions éthiques et politiques à des calculs numériques ? Pas tout à fait. Il y a deux raisons importantes pour lesquelles la science du bonheur est soudainement devenue si importante au début du XXIe siècle, mais elles sont de nature sociologique. En tant que telles, elles ne sont jamais directement abordées par les psychologues, les gestionnaires, les économistes et les neuroscientifiques qui font progresser cette science.

La première concerne la nature du capitalisme. L’un.e des participant.e.s à la réunion de Davos en 2014 a fait une remarque qui contenait beaucoup plus de vérité qu’il ne l’avait probablement réalisé : “Nous avons créé notre propre problème que nous essayons maintenant de résoudre”. Il parlait en particulier de la façon dont les pratiques de travail 24h/24 et 7j/7 et les appareils numériques toujours allumés avaient rendu les cadres supérieurs tellement stressés qu’ils devaient maintenant méditer pour faire face aux conséquences. Le même diagnostic pourrait toutefois être étendu à la culture du capitalisme post-industriel au sens large.

Depuis les années 1960, les économies occidentales souffrent d’un problème aigu lié à leur dépendance croissante à notre engagement psychologique et émotionnel (que ce soit au travail, avec les marques, avec notre propre santé et notre bien-être) tout en ayant de plus en plus de mal à le maintenir. Les formes de désengagement privé, qui se manifestent souvent sous la forme de dépression et de maladies psychosomatiques, ne s’inscrivent pas seulement dans la souffrance vécue par l’individu ; elles sont de plus en plus problématiques pour les décideurs et les gestionnaires, car elles pèsent sur l’économie. Pourtant, les données de l’épidémiologie sociale dressent un tableau inquiétant de la concentration du malheur et de la dépression dans des sociétés très inégales, aux valeurs fortement matérialistes et concurrentielles. Les employeurs et employeuses mettent de plus en plus l’accent sur l’engagement communautaire et psychologique, ce qui va à l’encontre des tendances économiques à l’atomisation et à l’insécurité sur le long terme. Nous avons un modèle économique qui réduit précisément les attributs psychologiques dont il dépend.

Dans ce sens plus général et historique, les gouvernements et les entreprises ont donc “créé les problèmes qu’ils essaient maintenant de résoudre”. La science du bonheur a atteint l’influence qu’elle a parce qu’elle promet de fournir la solution tant attendue. Tout d’abord, les économistes du bonheur sont capables de donner un prix monétaire au problème de la misère et de l’aliénation. La société de sondage Gallup, par exemple, a estimé que le malheur des employé.e.s de l’économie étasunienne coûte 500 milliards de dollars par an en perte de productivité, en perte de recettes fiscales et en frais de santé. La psychologie positive et les techniques associées jouent alors un rôle clé pour aider les gens à retrouver leur énergie et leur dynamisme. L’espoir est qu’une faille fondamentale de notre économie politique actuelle puisse être surmontée, sans pour autant être confrontée à de graves questions politico-économiques. La psychologie est très souvent le moyen par lequel les sociétés évitent de se regarder dans le miroir.

La deuxième raison structurelle de l’intérêt croissant pour le bonheur est un peu plus inquiétante et concerne la technologie. Jusqu’à une date relativement récente, la plupart des tentatives scientifiques visant à connaître ou à manipuler les sentiments d’une autre personne se déroulaient au sein d’institutions formellement identifiables, telles que les laboratoires de psychologie, les hôpitaux, les lieux de travail, les groupes de discussion ou autres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. En juillet 2014, Facebook a publié un article académique contenant des détails sur la manière dont il avait réussi à modifier l’humeur de centaines de milliers de ses utilisateurs et utilisatrices, en manipulant leurs flux d’informations. Il y a eu un tollé de protestations sur le fait que cela avait été fait de manière clandestine. Mais lorsque la tempête s’est calmée, la colère s’est transformée en anxiété : Facebook se donnerait-il la peine de publier un tel article à l’avenir, ou se contenterait-il de poursuivre l’expérience et de garder les résultats pour lui ?

La surveillance de notre humeur et de nos sentiments devient une fonction de notre environnement physique. En 2014, British Airways a testé une “couverture du bonheur”, qui scrute la satisfaction des passagers grâce à la surveillance neurale. Lorsque le passager ou la passagère se détend, la couverture passe du rouge au bleu, indiquant au personnel de la compagnie aérienne qu’on s’occupe bien de lui. Une série de technologies grand public sont maintenant sur le marché pour mesurer et analyser le bien-être, des montres-bracelets aux smartphones, en passant par le Vessyl, un gobelet “intelligent” qui surveille votre consommation de liquide en fonction de ses effets sur la santé.

L’un des arguments néolibéraux fondamental en faveur du marché était qu’il servait de vaste dispositif sensoriel, captant des millions de désirs, d’opinions et de valeurs individuels, et les convertissant en prix. Il est possible que nous soyons à l’aube d’une nouvelle ère post-néolibérale dans laquelle le marché n’est plus l’outil principal pour cette capture du sentiment de masse. Une fois que les outils de surveillance du bonheur inondent notre vie quotidienne, d’autres moyens de quantifier les sentiments en temps réel apparaissent, qui peuvent s’étendre encore plus loin dans nos vies que les marchés.

Les préoccupations des libéraux en matière de vie privée ont toujours considéré que celle-ci devait être mise en balance avec la sécurité. Mais aujourd’hui, nous devons faire face au fait qu’une quantité considérable de surveillance est effectuée pour accroître notre santé, notre bonheur, notre satisfaction ou nos plaisirs sensoriels. Indépendamment des motifs, si nous pensons qu’il y a des limites à la part de notre vie qui doit être administrée de manière experte, alors il doit aussi y avoir des limites à la quantité de positivité psychologique et physique que nous devons viser. Toute critique de la surveillance omniprésente doit désormais inclure une critique de la maximisation du bien-être, même au risque d’être moins sain, moins heureux et moins riche.

Comprendre ces tendances comme historiques et sociologiques n’indique pas en soi comment on pourrait y résister ou les éviter. Mais elle présente un grand avantage libérateur : celui de détourner notre attention critique vers l’extérieur, sur le monde, et non vers l’intérieur, sur nos sentiments, notre cerveau ou notre comportement. On dit souvent que la dépression est une “colère tournée vers l’intérieur”. À bien des égards, la science du bonheur est une “critique tournée vers l’intérieur”, malgré tous les appels lancés par les chercheurs en psychologie positive pour que nous “observions” le monde qui nous entoure. La fascination incessante pour les quantités de sentiments subjectifs ne peut que détourner l’attention critique des problèmes politiques et économiques plus larges. Plutôt que de chercher à modifier nos sentiments, il serait bon de prendre ce que nous avons tourné vers l’intérieur et de tenter de le rediriger vers l’extérieur. Une façon de commencer serait de jeter un regard sceptique sur l’histoire de la mesure du bonheur elle-même.


Article publié le 01 Juil 2020 sur Renverse.co