Décembre 17, 2020
Par CQFD
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Illustration de Gautier Ducatez

Si les indépendantistes affichent leur satisfac tion, c’est que la progression du oui entre le référendum de novembre 2018 et celui du 4 octobre dernier est spectaculaire. « Avec un taux de participation record de 86 %, le oui a gagné plus de trois points et quatre fois plus de voix que le non, détaille Patricia Goa, élue indépendantiste UNI (Union nationale pour l’indépendance, une des composantes du FLNKS – le Front de libération nationale kanak et socialiste). C’est au-delà de tous mes pronostics : nous avons progressé dans 32 des 33 communes que compte la Nouvelle-Calédonie  ! »

Du côté de la droite, la victoire prend des allures d’étrange Bérézina. L’Avenir en confiance (AEC), émanation locale des Républicains, était devenu la première force politique du territoire aux dernières élections sur la promesse de mieux défendre la Nouvelle-Calédonie française et de remporter largement cette deuxième consultation. L’AEC a ainsi pris la tête d’un front « loyaliste » qui a accueilli à bras ouverts le Rassemblement national (ex-FN). « C’était assumé  ! nous dit Gérald Cortot, vétéran de l’Union Calédonienne, l’autre grand parti du FLNKS. Le langage musclé [que les loyalistes] ont tenu durant la campagne, avec un rejet de tout ce qui était kanak, tenait d’ailleurs plus du discours du FN que de celui de la droite classique. Ils ont joué une nouvelle fois avec la peur – grosso modo “ indépendance = chaos” – mais ça ne marche plus aussi bien qu’avant. »

Patricia Goa attaque elle aussi le « racisme » et « les propos pas à la hauteur des débats, tenus par certains élus, notamment au Congrès de la Nouvelle-Calédonie » où elle siège. Elle pointe également l’idée défendue par les loyalistes : un renforcement des pouvoirs de chaque province, voire carrément une partition du territoire – d’un côté, la Province Nord et celle des Îles Loyauté, majoritairement kanak et plus pauvre, et de l’autre la Province Sud, plus « européenne » et plus riche. « C’est leur seul projet : que chaque province suive son propre chemin et puisse décider isolément de sa relation avec la France. Quel manque d’intérêt pour ceux qui n’habitent pas en Province Sud  ! » Et de rappeler que « pour la première fois, les tenants du oui ont été plus nombreux en Province Sud qu’au nord  [1] ».

Une (extrême) droite aux abois

Gérald Cortot reprend : « Ce sont ces mêmes leaders de la droite qui, il y a deux ans, claquaient la porte du groupe de dialogue sur l’avenir du pays et qui, juste le soir du référendum, s’aperçoivent qu’il faut absolument discuter. » Les loyalistes, pris d’une effrayante fébrilité, se proclament en effet désormais partisans de la négociation, tout en multipliant propos outranciers et provocations. Et se comportant comme s’ils venaient de perdre le référendum, à l’image du sénateur Pierre Frogier s’emportant : « Le 4 octobre, on s’est fait baiser ! » [2] Lui et son camp dénoncent des actes « gravissimes » commis par des « jeunes » (entendez, de jeunes Kanak) qui auraient empêché des citoyens d’accéder aux bureaux de vote. Une accu sation qui n’est corroborée par aucune plainte, qui est réfutée par la commission de contrôle du scrutin, qui est absurde au regard de la participation historiquement haute… et qui met encore de l’huile sur le feu.

Plus aberrant encore, les loyalistes relancent l’offensive contre le gel du corps électoral, une des clés de voûte des Accords de Nouméa [3] dont ils sont pourtant signataires. Le 17 octobre, des milliers de personnes ont manifesté pour réclamer à l’État la réintégration de (selon eux) « 41 000  Français exclus du droit de vote » – pour l’essentiel des métropolitains récemment installés, a priori favorables au maintien dans la France. Sauf que la revendication est irréalisable, les Accords de Nouméa ayant été intégrés à la Constitution française. Surtout, elle représente un affront fait au peuple autochtone et ferme de facto toute voie de discussions : « Si on acceptait l’ouverture du corps électoral, explique Gérald Cortot, ce serait l’officialisation d’une colonisation de peuplement d’une ampleur encore jamais vue chez nous. Les Kanak se retrouveraient complètement noyés dans la masse. »

L’État appelle lui aussi au dialogue et ne cesse de claironner son impartialité face à une droite qui le presse de se montrer plus interventionniste. Il dissimule pourtant toujours plus mal son désir profond de conserver la Nouvelle-Calédonie. Un épisode de la campagne est particulièrement révélateur : « L’État a permis, en totale dérogation au code électoral, l’emploi du bleu-blanc-rouge [dans la propagande électorale], dénonce Gérald Cortot. La France a donc donné le droit d’utiliser ses couleurs à ceux qui luttent contre l’émancipation du pays, ce qui a été très mal pris. Mais cela nous a plutôt servi au final : en réaction, toute une jeunesse, kanak mais pas que, s’est emparée du drapeau de Kanaky, refaisant de celui-ci l’emblème incontesté de notre liberté. Bien plus qu’en 2018. »

L’État français grand fautif

La majorité macroniste a aujourd’hui perdu quasi tout crédit auprès des indépendantistes. Emboîtant le pas aux Républicains et au RN, La République en marche s’est permis, quatre jours avant le scrutin, d’appeler à voter non [4]. Et la déclaration du Premier ministre au Sénat le 14 octobre n’a rien arrangé : « Le président de la République qualifie la colonisation de crime contre l’humanité, et voilà que ses hommes prennent parti pour le non, puis que Jean Castex dit souhaiter le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République… Pour beaucoup de jeunes, c’est comme une déclaration de guerre. Et nous, les anciens, on a parfois l’impression de vivre un remake de 1984. »

Avec cette date, Gérald Cortot nous ramène au début de ce qu’on appelle pudiquement les « Évènements ». En réalité, les prémices d’une guerre civile. « Moi qui ai connu cette période, je tire la sonnette d’alarme. Est-ce qu’on va commettre à nouveau les mêmes erreurs  ? Les référendums ont montré que la volonté d’émancipation du peuple kanak n’a jamais été aussi forte : plus de 80 % a voté oui. Comment ça se traduira si une nouvelle fois on ne l’entend pas  ? Ça peut exploser bien sûr. » Patricia Goa confirme : « Pour notre jeunesse, l’indépendance est la suite logique de ce qui a été pensé et voulu par ses aînés. Elle n’a pas vécu directement les Évènements et va plus facilement vers l’autre, mais elle peut aussi se radicaliser si en face le discours se radicalise. »

La crainte d’un retour aux jours sombres plane au-dessus de l’archipel. Même le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, dépêché sur place par Macron pour relancer le dialogue, a reconnu le sérieux de cette menace : « Si le sang coule, c’est un échec collectif terrible. » Il refuse toutefois d’admettre que l’État qu’il représente est bien le grand fautif. « Le colonisateur, c’est l’État français, rappelle Gérald Cortot. C’est lui qui a la responsabilité de la décolonisation. Il ne peut plus fuir en faisant porter ce poids sur les acteurs locaux et doit rappeler aux non-indépendantistes qu’il a des obligations morales, internationales [5]… Cela devient urgent ! » Et de nous interpeller : « La question qui doit être posée aux Français, c’est : est-ce que la France va enfin réussir une décolonisation  ? »

Sauf coup de théâtre, et malgré l’opposition des loyalistes, le futur de la Nouvelle-Calédonie passera, dans les deux ans qui viennent, par un troisième référendum – le FLNKS a confirmé qu’il enclencherait ce dernier vote permis par les Accords de Nouméa. Si un oui ne réglerait pas tous les problèmes, il permettrait au moins d’avancer. Quant à un troisième non, il ne signifierait certainement pas la fin de la revendica tion indépendantiste, insiste Gérald Cortot, qui aime à rappeler la formule du leader Jean -Marie Tjibaou, dont il a été le collaborateur : « Les Kanak sont là, ils seront toujours là et ils vous emmerderont jusqu’à l’indépendance ». Patricia Goa, elle, se veut optimiste : « Je ne suis pas inquiète pour l’avenir. Il n’y a pas d’autre issue que l’accession à la pleine souveraineté, c’est la suite logique de ce processus de décolonisation que la France se doit de réussir. »

Benoît Godin




Source: Cqfd-journal.org