Premier extrait du dossier “Bastion social : les habits neufs du résident facho”, en kiosque en avril 2018.

Le samedi 24 mars, mille anti-fascistes ont marché jusqu’au Vieux-Port contre l’ouverture d’un lieu estampillé Bastion social à Marseille. Ils n’ont pas pu aller plus loin, car la préfecture avait interdit la manifestation et mis en place un périmètre de sécurité autour de la rue Fort-Notre-Dame. Laissant une poignée de militants néo-fascistes fanfaronner sur la chaussée et inaugurer tranquillement leur nouveau local.

Quand début 2015, l’Action française (AF) s’installe rue Navarin, le voisinage n’y prête guère attention. « Ils se sont présentés comme une association culturelle, témoigne Maïa. Puis ils ont investi le trottoir, la rue… Je n’ai pas de parti-pris politique, mais j’ai deux enfants en bas âge. Ça picolait, ça gueulait “ Vive le roi ” jusqu’à minuit, une heure du matin : c’est vite devenu insupportable. »

« Pour nous, c’était des guignols, remarque Hazem, du collectif antifasciste Nosotros. Mais des guignols qui maîtrisent bien la propagande sur Internet… » Ce qui à l’origine ressemblait à un groupe d’allumés limite folklos, avec leurs messes en mémoire de Louis XVI, accouche pourtant aujourd’hui d’un projet bien plus inquiétant : l’ouverture d’un lieu labellisé Bastion social.

Dans la gueule du loup

Quand, il y a deux ans, Sakina ouvre une épicerie solidaire rue Navarin, elle ignore que les deux portes de cave d’à côté cachent un repaire de… royalistes. « Leur chef est venu me tester : “ Ramène pas plus de misère dans le quartier, ok ? ” » Et après les paroles, les actes. « On faisait du soutien scolaire pour des petits réfugiés syriens. À l’heure des cours, nos voisins se pavanaient avec casques et battes de base-ball. Effrayés, les gamins ont cessé de venir. » Mais Sakina a fait ses armes avec la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Elle tient bon et, bien que sa camionnette ait été incendiée, ce sont les camelots du roi qui finiront par déménager. Après tout, en s’installant dans un quartier connu pour ses fêtes populaires, ses supporters antiracistes et sa résistance à la gentrification, n’était-ce pas eux qui s’aventuraient en territoire comanche ?

Pendant trois ans, les matamores ont rendu la vie impossible aux voisins. La famille africaine qui vit au-dessus a fait le dos rond, calfeutrée derrière ses volets. Mis sous pression, un couple homosexuel a préféré changer d’adresse. Une jeune femme a porté plainte pour menaces de mort et de viol. Quant à Maïa, bien que propriétaire de son logement, elle a dû partir. « Ils postaient des sentinelles, contrôlaient les allées et venues. Ça créait un sentiment d’insécurité. J’ai même fini par prendre des cachets pour dormir. » Le quartier a réagi par des repas de rue antiracistes ou des manifs, ce qui a attisé la paranoïa et l’arrogance des « roycos ». « À l’automne 2016, puis 2017, ils ont célébré leur AG annuelle sous nos fenêtres. L’interdiction préfectorale de tout rassemblement ne les concernait pas. On aurait dit que les huit fourgons de CRS garés sur les trottoirs étaient là pour les protéger. » C’est bien ce que montre une vidéo surréaliste postée sur YouTube : les crânes rasés jettent des canettes sur les contre-manifestants par-dessus la tête des flics qui font face aux antifascistes… Un Collectif rue Navarin est alors créé, qui dénonce l’impunité : « Pour la deuxième année consécutive, la rue est privatisée par un groupuscule politique avec le concours des forces publiques », dénonce un communiqué du 14 octobre 2017.

Qui a peur du roi ?

Mais qu’a-t-on à craindre des royalistes au XXIe siècle ? Que doit-on faire de cette dizaine de jeunes filles et garçons de bonne famille chorégraphiant un rigodon devant le siège de la Banque de France ? Face au micro d’Égalité & Réconciliation, les Antigones, branche féminine du groupe, expliquent que « danser devant une banque, c’est opposer des liens humains aux liens marchands. C’est opposer notre joie de vivre à la faillite de notre société ». Ce mix d’idéologie désuète et de discours anticapitaliste laisse songeur. Y aurait-il un « champ des possibles » dans la basse-cour légitimiste ?

Ce serait faire preuve de naïveté et oublier que l’Action française s’est longtemps distinguée par un antisémitisme forcené, lequel couve toujours. Ou ne pas tenir compte du renfort de jeunes radicaux exaltés et violents, explique Hazem : « À Marseille, l’activisme d’extrême droite sonne tellement creux que le premier qui gesticule attire à lui tous les obsédés de l’ordre et de la race. » Voilà pourquoi le local des adorateurs du roi a vu défiler des ex-Identitaires, des mastards du GUD [1], des skins Blood & Honor [2], des têtes brûlées mêlées à la profanation de la stèle du résistant Manouchian et des résidus du Parti de la France – du transfuge frontiste Carl Lang. Les totems brandis, de Pétain à Marie-Antoinette en passant par Maurras, sont finalement là pour ce qu’ils sont : des fétiches. L’essentiel est ailleurs, dans une xénophobie maladive et une furieuse envie d’en découdre.

De fait, les violences se multiplient. En septembre 2015, la bande d’agités promet « la corde pour les pédophiles » devant la Friche de la Belle de Mai, lors d’une expo du collectif Dernier cri dénoncée par le FN. Peu de temps après, les mêmes braillards lancent une action coup de poing contre une conférence de Jean-David Ciot (élu PS) à Sciences-Po Aix. Au printemps 2016, pendant le mouvement anti-loi Travail, un commando attaque une AG d’étudiants à la fac Saint-Charles. En mai 2017, devant le lycée Périer, un élève se fait ouvrir le crâne pour avoir refusé un tract royaliste – le coupable, artificier sur la base militaire d’Istres, sera condamné à huit mois de prison avec sursis. Des agressions sont aussi perpétrées à la sortie de bars de La Plaine. Un des cogneurs, Logan Nisin, assidu de la rue Navarin, se vante de ses faits d’armes sur les réseaux sociaux. En juin 2017, il sera mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et écroué. Il projetait des attentats contre Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon, mais aussi contre le marché aux Puces, des mosquées ou un local antifa. « Rebeus, Blacks, dealers, migrants, racailles, djihadistes, si toi aussi tu rêves de tous les tuer, nous en avons fait le vœu, rejoins-nous ! », clamait-il sur une de ses pages Facebook.

Juste des mots (horribles) ? Pas toujours. Quelques semaines auparavant, Hazem a reçu une visite nocturne. Surgissant sur le pas de sa porte, deux encagoulés lui portent quatre coups de couteau. Un des nervis crache « Sale rouge ! » avant de s’enfuir. Mais la police oublie de relever les traces ADN, déclare à la presse que la victime avait bu ( ?) et cuisine ses copains, comme si un règlement de compte interne au milieu antifa était la seule piste envisagée…

Les deux extrêmes

C’est le moment que choisit le maire de secteur, Yves Moraine (LR), pour demander la dissolution de « l’Alliance française » (sic) et des groupes antifascistes. Ce faisant, il renvoie dos à dos « les extrêmes ». « Je n’aime pas ce discours, s’ébroue Hazem. Vouloir le partage des richesses et la justice sociale, ce n’est pas être extrémiste, que je sache. Quand les fafs s’implantent quelque part, ils n’agressent pas que les antifascistes, mais les homos, les femmes, les migrants… Nous, on est ici chez nous, dans un quartier ouvert et bienveillant. Il ne faut pas se laisser enfermer dans une guerre privée avec les fafs. C’est une auto-défense de quartier qu’on doit développer. »

Fin juillet 2017, à 4 heures du matin, une bombe artisanale explose contre la porte du local de l’AF. « Sous le choc, je me suis vue descendre en catastrophe avec mes enfants dans les bras, j’imaginais l’immeuble en flammes », raconte Maïa. Plus de peur que de mal. Mais quelques jours après, une grenade dégoupillée est trouvée sur le trottoir. « C’est là que j’ai décidé de déménager. J’ai loué mon appart’ à bas prix, je ne concevais pas de tromper mes locataires. » Pour Hazem, « le pétard agricole, qui a à peine noirci le bas de la porte, et la grenade ont surtout servi à victimiser l’AF et à détourner l’attention des flics sur nous. Juste au moment où l’affaire Logan Nisin les mettait sur la sellette dans un dossier terroriste… » Les pontes nationaux de l’Action française n’apprécient pas de voir leur mouvement mis en cause dans un tel dossier. Eux qui avaient financé l’achat du local à travers la SCI Le Cochonnet [3] regardent maintenant leurs chiens fous de travers. Voilà en partie ce qui a poussé ces derniers dans les bras des ex-gudards du Bastion social et de leurs mentors italiens de CasaPound, eux-mêmes inspirés par les théories d’Evola et Gramsci sur la métapolitique et l’hégémonie culturelle. Et parce qu’une tête creuse, c’est facile à squatter.

« Autonomie, identité, justice sociale, voilà notre credo », a scandé Steven Bissuel, président du réseau Bastion social, venu de Lyon pour l’inauguration du local. À Marseille, cette « sensibilité sociale » s’est exprimée il y a peu devant un Castorama en grève. Une dizaine de filles et garçons propres sur eux y ont distribué un tract signé Bastion social dénonçant les délocalisations… Mais personne n’est dupe. « Quand ils ont voulu faire le buzz avec une soupe au cochon, ça s’est passé sur le Prado, dans les quartiers chic, se souvient Hazem. D’ailleurs, il n’y avait pas de soupe, juste quatre sandwichs au jambon. Et des tracts sur la préférence nationale. » Sakina s’amuse de ce revirement : « Ils veulent faire dans le social ? Je les ai peut-être inspirés ! » Sauf que cette volonté de faire peuple pour renouer avec le fascisme des origines se limite encore et toujours à « aider les nôtres plutôt que les autres »…

Plus dangereux que le FN ?

De la rue Navarin à la rue Fort-Notre-Dame, cette bande à facettes recule pour mieux sauter. Elle quitte un quartier qui lui est hostile pour un autre a priori plus neutre. Et place du même coup les autorités devant un nouveau défi. Comme le fait remarquer Hazem, « dix cars de CRS stationnés rue Navarin, ça n’emmerde que les riverains. Mais ce même déploiement à proximité du Vieux-Port va faire tache sur la vitrine touristique ».

Amadou, aide-soignant habitant la rue Sainte, toute proche, sait qu’il devra désormais avoir des yeux derrière la tête en rentrant chez lui. Il a aperçu la faune du « bastion » le jour de l’inauguration : « Ils étaient étalés sur le trottoir et la chaussée. Deux cordons de police placés aux extrémités de la rue empêchaient les riverains de passer. » Une petite fille a demandé ce que c’était et son papa lui a répondu : « C’est des gens encore plus dangereux que le Front national. » Le quartier est prévenu.

Plus dangereux et pourtant si proches… Stéphane Ravier, maire FN des 13e et 14e arrondissements, s’est félicité via Twitter de l’ouverture d’un Bastion. Ceux de Navarin avaient été actifs dans sa campagne aux municipales de 2014. Au point de le porter en triomphe au soir du deuxième tour. Pas ingrat, l’élu de la république a marié Guillaume Langlois, chef du service d’ordre royaliste, avec Eva Ferré, l’égérie des Antigones, qui revendiquait haut et fort son anti-féminisme à l’ombre de la Manif pour tous.

À propos de ces troubles liaisons, Hazem émet une hypothèse : « Ravier a laissé en friche le FNJ local, avec des clampins dont le seul activisme consiste à coller quatre affiches en période électorale. Il préfère couver d’un œil paternel tout ce qui grenouille sur sa droite. À terme, il intégrera les plus malins dans l’organigramme du parti. » Comme les ex-Identitaires, le Bastion servira-t-il de marchepied aux futurs cadres frontistes ?

En attendant, Marseille garde en mémoire les ratonnades, les crimes racistes et l’attentat contre le consulat algérien de l’hiver 1973. Ainsi que l’assassinat d’Ibrahim Ali par des colleurs d’affiches du FN en 1995. Depuis, la ville a fabriqué des anticorps. L’antiracisme a imprégné la scène musicale et les clubs ultras – ce qui a permis d’empêcher tout noyautage néofasciste dans les travées du stade Vélodrome. Maïa donne un conseil aux voisins de la rue Fort-Notre-Dame : « Ne pas se laisser intimider, ne pas rester seul, s’unir. »


[1] GUD : Groupe union défense. Bande paramilitaire d’extrême droite fondée en 1968 sur le campus de la faculté de droit d’Assas, à Paris.

[2] Réseau néo-nazi international comptant des antennes dans plusieurs pays occidentaux, dont la France.

[3] Voir « Marseille : qui a financé le local de l’Action française », enquête approfondie mise en ligne sur le site de La Horde le 03/11/17.

Source: http://cqfd-journal.org/Espace-vital-Marseille-vol-au -