Mai 24, 2021
Par Lundi matin
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Eh, toi, Ă  quoi crois-tu ? Que le vaccin est la panacĂ©e et va nous sortir de ce pĂ©trin ? Que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et que les gouvernants « font du mieux qu’ils peuvent Â», car « c’est dur Â», (« il n’y avait pas de cours ‘pandĂ©mie’ Ă  l’ENA Â») ? Que « Ă©lections piĂšge Ă  cons Â», tous pourris, allons fonder un Ă©covillage ? Que les Français sont d’obĂ©issants moutons ? Je me demande un moment : croire est-ce s’aliĂ©ner volontairement afin, somme toute, de trouver un peu de repos dans nos humanitĂ©s bouleversĂ©es ? Est-ce irrĂ©versible ou momentanĂ© ? Autrement dit : y a-t-il des pĂ©riodes lors lesquelles notre besoin de croire est exacerbĂ© ?

Esclave mourant, Michel-Ange, 1513-1515, Musée du Louvre

Je me suis confrontĂ©e, dans cette histoire de corona, Ă  un irrĂ©pressible dĂ©sir de croire, incarnĂ© en diverses sentences et Ă©noncĂ©s, plus profondĂ©ment apparentĂ© Ă  la croyance (je vais dire « dĂ©sir de croire Â», car je ne peux pas croire (
) qu’il n’y a pas lĂ  un peu d’aveuglĂ©ment mi-conscient) que ceux qui nous dirigent nous veulent du bien, agissent conformĂ©ment Ă  des principes indĂ©lĂ©biles et, surtout en ce moment, qu’ils Ɠuvrent pour la vie et le bien de l’humanitĂ© – sa sauvegarde (et, lĂ , on renifle tranquillement le danger).

Je me reprĂ©sente ce dĂ©sir de croire comme une orbe qui englobe le rĂ©el et lui appose un masque (on parlera alors de « rĂ©alitĂ© Â», oĂč j’entends une certaine disposition quant Ă  l’abord du rĂ©el, modelĂ©e par des affects, ici au premier chef, la peur). Ce masque est ancien, et on respire Ă  travers lui depuis bien longtemps. De deux choses l’une : non seulement ce dĂ©sir de croire est intĂ©rieur, nĂ©cessaire et vital Ă  l’humain – j’ai besoin de croire Ă  des histoires qui me racontent la mienne, de croire que ce que je fais a un sens –, mais il est happĂ©, comme raptĂ© par une caste au pouvoir qui lui donne une image – et il est bien plus facile d’avoir une reprĂ©sentation toute-faite de notre dĂ©sir que de se la bĂątir en prenant conscience de ses fluctuations infimes et infinies. Ainsi, se rend-t-on compte que l’image prĂ©sentĂ©e dĂ©sirable, incarnant les valeurs de justice, d’ordre et de paix, est fausse, mensongĂšre et aliĂ©nante, en veut-on abattre le plus Ă©minent reprĂ©sentant, c’est-Ă -dire celui qui condense en lui-mĂȘme le corps et l’ñme du pouvoir, synthĂ©tisant la chaĂźne des faits et des reprĂ©sentations. Espoir déçu qui s’était lĂ  nichĂ© alors qu’il n’avait vraisemblablement rien Ă  y faire. OĂč, alors, le placer ?

Abattre implique de s’imaginer dĂ©tenir le pouvoir que l’on prĂȘtait Ă  qui l’on vient d’abattre
 Le problĂšme est le verbe. Abattre. Car sans dĂ©placer l’endroit de sa croyance, inventer d’autres figures pour l’incarner, les mĂ©canismes d’aliĂ©nation en chaĂźnes qui caractĂ©risent l’exercice du pouvoir risquent fort de se proroger. De l’une Ă  l’autre, du visage terrifiant de Gorgone Ă  PersĂ©e qui l’abat, demeure la pĂ©trification, la peur comme un voile dans l’histoire. L’esclave que nous sommes toustes dans cette situation sait bien qu’il risque la mort Ă  dĂ©sirer fuir, et qu’il y est irrĂ©mĂ©diablement conduit s’il reste dans sa situation. À mon avis, la peur est le voile de la croyance en ce pouvoir qui nous voudrait du bien. Ainsi, l’Esclave mourant de Michel-Ange, vu au musĂ©e du Louvre le 19 mai dernier Ă  l’occasion de l’exposition Le corps et l’ñme, est enserrĂ© dans un lien en tissu comme un dĂ©bardeur collĂ© Ă  la peau en train d’ĂȘtre ĂŽtĂ©.

S’émanciper de ce pouvoir qui effraie et intime « tu n’as pas le choix que de croire Ă  mes Ă©noncĂ©s Â», implique d’entrer dans le doute, et d’affronter au moins deux peurs : celle de subir la puissance du pouvoir ; celle de se retrouver seul·e, dĂ©semparé·e, sans nulle part oĂč aller ni quiconque Ă  qui se fier. La nuit de l’émancipation est vive, claire et obscure Ă  la fois. Y entrer requiert du courage, non seulement physique mais intellectuel : affronter la vĂ©ritĂ© de la mort qui nous est prĂ©sentĂ©e dĂ©sirable [enfermement, entre soi, uberisation, tout numĂ©rique, j’en passe] et avancer avec douceur et sensualitĂ©. Ainsi se prĂ©sente en effet la torsion dans cette sculpture dont le titre, « esclave mourant Â», tranche Ă©tonnamment avec le plaisir du corps donnĂ© Ă  apprĂ©cier.

L’ambivalence de cette Ɠuvre, qui devait orner un tombeau dans la Basilique Saint-Pierre-aux-liens, me touche infiniment. Elle n’essaie pas de mimer la force du maĂźtre pour briser les chaĂźnes, Ă  la diffĂ©rence de l’Esclave rebelle, mais suggĂšre un abandon comme un acquiescement. Oui, nous sommes fait·es du monde qui nous aliĂšne et donc aliĂ©né·es, et nous avons Ă  nous placer hors de sa main rĂ©ifiante sans en reprendre les modalitĂ©s guerriĂšres, la puissance musculaire. J’interprĂšte le mouvement saisi par Michel-Ange dans cette Ɠuvre comme celui de l’émancipation : s’extraire d’un lien comme d’un vĂȘtement collant en ayant la sensation de s’arracher la peau, ĂȘtre ou se sentir nu, souffrir immensĂ©ment, prendre un plaisir fou Ă  la sensation de l’air, rĂ©aliser que la mort est lĂ , rĂ©elle, rĂ©miniscence et sentiment Ă  traverser – effort comme un pont jetĂ© par dessus les sentiments dĂ©vastateurs.

Et pourquoi ne pas imaginer que ce mouvement d’émancipation si difficile, intense et paradoxal chez l’esclave de Michel-Ange, puisse avec le temps, en vieillissant, se dĂ©tendre et participer du mouvement de la marche de l’ĂȘtre humain dans le monde, ainsi qu’il serait reprĂ©sentĂ© par ce bas-relief de jeunes filles dont les voiles flottent au vent ?

Relief des sacrifiantes BorghÚse, vers 130 ap. JC, marbre, Musée du Louvre.

Ce bas-relief, bien antĂ©rieur Ă  la sculpture de Michel-Ange, prĂ©sente de jeunes sacrifiantes. Les jeunes filles habillent par des chaĂźnes de fleurs un lieu pour une mort qu’elles vont donner/reprĂ©senter et donc intĂ©grer Ă  la vie civique. Chtoniennes, ces figures sont liĂ©es aux fleurs. Leurs tuniques sont fluides, embrassent les Ă©lĂ©ments et les corps qu’elles masquent et rĂ©vĂšlent par endroits. Si la peur est un voile, souple, elle peut devenir une danse. L’émancipation est une spirale qui met le passĂ© devant.

Juliette Riedler




Source: Lundi.am