Ce temps-là prend alors la forme d’un contretemps mortifère qui vient dissoudre le travail acharné des activistes syriens et de leurs relais, qui écrase ce travail dans l’espace nauséabond de la polémique, qui jette un voile de soupçon sur l’authenticité d’une construction à nue, parfois chaotique et désespérée (comment pourrait-il en être autrement ?) d’un récit des faits toujours et malgré tout adressé « au monde », à la face du monde. À sa face « vide et criarde » pourrait-on dire en prenant au sérieux les mots du boucher de Damas, lui qui profite de ce vide ou de cette absence de « monde » pour se refaire une légitimité en fait jamais totalement perdue. S’il en était autrement, le nord de la Syrie ne signerait pas le retour spectral d’un Srebrenica, ou d’un Varsovie, mais qu’importe, cela fait longtemps que nous savons comme ces comparaisons n’affectent en rien la marche de la destruction. 

Se prendre les pieds dans un fil d’Ariane, tomber dans un mauvais labyrinthe{{}}

D’abord il y a eu un reportage sur France 2, intitulé sobrement « Idlib, la reconquête de Bachar El Assad  », signé Anne-Charlotte Hinet pour le journal de 20h du 15 février 2020, cinq petites minutes comme une plongée en eau douce dans l’empire du cool journalistique en temps de guerre. A-C Hinet est présente sur le terrain, au côté de l’armée, lotie d’une accréditation dont on sait déjà qu’elle n’est pas qu’un simple laissez-passer/laissez-voir, mais l’équivalent d’une cagoule pour l’ascension d’un sommet de propagande, ou d’œillères pour une course en sac dans les bras du régime. Avec la fine musique de l’innocence, et malgré quelques précautions d’usage, la petite voix déroule le roman de Bachar en alimentant la fiction d’une armée légale et laïque en lutte contre l’expansionnisme djihadiste.

« Depuis deux ans la ville de Ma’arrat al-Numan était sous le contrôle de djihadistes ayant fait allégeance à Daesh  »

On jette en pâture le nom d’une ville à un public occidental qui peine à placer la Syrie sur une carte, et on lui colle sur le dos, comme un poisson d’avril pas trop frais, le fameux drapeau noir. Mais quel sheitan se cache dans cette phrase anodine ?

Cette petite ville de 100 000 habitants située dans la province d’Idlib, tombée le 26 janvier de cette année est un exemple de ce qu’a été la révolution syrienne depuis ses débuts, malgré les multiples tentatives pour faire déborder son cours dans un lit sanglant : une réappropriation de l’espace politique muselé par le parti Baas, et une désaffiliation subversive face à certains artefacts sociaux-religieux [1] que l’on ne saurait percevoir en dehors du poids de la négation (négation de la vie) que ce régime imposait. Inutile de rappeler la force d’inventions politiques que furent les comités locaux, ni même les centres de médias alternatifs [2] qui ont su prendre le relai, en temps de guerre, des médias traditionnels tout en se formant à marche forcée et dans des conditions où l’intégralité de l’existence était engagée. Là où il y avait des journalistes il y eut des héros, certains sont maintenant en exil, d’autres dans les camps, pour la plupart restés jusqu’aux tout derniers jours dans des villes dévastées, d’autres dont on ne retrouvera certainement jamais plus la trace. Les contraintes inhérentes à la clandestinité, aux coupures de courant en zones rebelles, et à l’arrêt stratégique des réseaux de téléphonie mobile ont produit une génération d’activistes qui ont su bricoler, et réinventer un métier, mais aussi maintenir des bibliothèques ouvertes [3], organiser des temps de jeux pour les enfants, reconquérir, enfin, des espaces de liberté aussi fragiles que nécessaires.

On pourrait se demander pourquoi il a été si difficile de percevoir cet incroyable jaillissement de formes exemplaires quand il arrivait, cette trame de récits inspirants à même de remobiliser des émotions politiques toujours menacées de flaccidité et bien trop souvent, tournées vers nul lieu. « Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la relation » écrivait Edouard Glissant. Il ne s’agit pas d’une identification symbiotique dangereuse avec un peuple déchiré par la guerre qui abolirait par là même la distance des corps souffrants et des mémoires impossibles, mais de prendre au sérieux la prouesse révolutionnaire, de sentir comme une certaine radicalité peut en aiguiser d’autres, de s’affilier, de se toucher, puisque de toute façon, la terre est devenue une « pomme de pain » comme l’écrit le poète syrien Omar Yossef Soleiman.

La question n’est pas seulement le mensonge cheap à l’heure de la soupe. Même un mauvais géo-politologue égaré dans ses cartes sait que al-Nosra et Daesh se font aussi la guerre, et que si al-Nosra est bien présent à Idlib, Daesh lui s’en tient éloigné. Pour ceux qui le chercheraient, il faut se rendre dans les zones désertiques à l’ouest de l’Euphrate, mais la promenade est périlleuse. Faire rentrer de force Ma’arrat al-Numan dans la boîte du terrorisme apocalyptique a des effets performatifs évidents quand l’on voit à quel point le maillage lexical de l’extrême droite empuantit l’espace public, et s’acharne à faire passer nos amis pour nos ennemis. En ces jours où l’on prévoit de construire un mur sous-marin [4] en Grèce pour refluer les embarcations remplies de gens en quête d’une terre vivable, en ces jours où des appels d’offres technologiques vont s’affronter et s’affrontent déjà pour savoir comment faire d’une ligne d’horizon un fil de rasoir, ce genre de reportage bas de gamme n’est pas qu’une mauvaise blague télévisuelle de plus. C’est une accolade au crime qui nous fait penser que l’enfer a ses petits soldats un peu partout, qu’ils s’exportent à table et demain, on le sait, dans les urnes. 

Comme l’écrit le juriste franco-syrien Firas Kontar [5] sur Twitter : 

« À quoi bon informer, mettre en contact des rédactions avec des syriens à Idlib, faire témoigner des rescapés de l’enfer à un moment de grande écoute quand France 2 fait l’apologie d’Assad et casse tout le travail de sensibilisation fait par les activistes syriens et leurs soutiens »

Cet « à quoi bon » est ce qui nous guette si la temporalité et l’écriture des événements imposés par le régime saturent de plus en plus les espaces d’information de grande audience. 

Il aurait été plus sage de rappeler comment ces villes du nord-syrien sont devenues au fil du temps des déversoirs d’autres villes, une région se déversant dans une autre, à mesure que l’armée progressait, et que la cité en question, Ma’arrat al-Numan, a pu accueillir jusqu’à 100 000 de réfugiés de Hama et d’Idleb, avant d’être entièrement vidée par le défouloir incendiaire de l’alliance russo-syrienne. Ce ne sont plus des villes mais des lambeaux, des douches de ciment pulvérisé où chaque rue porte le nom d’un explosif, roquettes à sous-munition, bombes-barils, bombes incendiaires. Ville-refuge elle-même en quête d’un refuge impossible, acculée à la frontière turque, qui bientôt volera en morceaux si rien ne bouge. Ville pillée aussi, les biens des absents se retrouvant massivement sur les marchés, à quelques kilomètres de là  [6]. Ce pillage systématique est pourtant bien documenté, dommage que Anne Daesh-Partout ne sache pas comment se servir de twitter, sauf pour bloquer ceux qui dénoncent ses méthodes. Pour une chaîne qui a perdu en 2012 le correspondant de guerre Gilles Jacquier, cet affront à la vérité signe un changement de cap qui est comme un crachat sur la tombe des journalistes morts en faisant leur travail. Nous pouvons rappeler ici la mémoire de Remi Ochlik et Marie Colvin assassiné.e.s dans le quartier de Baba Amr à Homs, il y a quasiment huit ans jour pour jour. Rendre impossible le travail de la presse en usant délibérément de sa puissance de feu a été, dès le début de la révolution, une des stratégies du régime.

La journaliste aurait pu aussi bien vérifier l’information selon laquelle ce seraient les « combats » qui conduisirent au saccage du musée de mosaïque vieux de 4 siècles, quand deux barils de TNT largués par les hélicoptères du régime ont effectivement saccagé ce joyau ottoman en 2015. Daesh n’a pas le monopole de la destruction des sites archéologiques. Ces sites-là ne sont pas que des lieux de merveilles et d’histoire, ce sont aussi des gisements symboliques d’une culture au feuilletage complexe [7], tout ce qui l’oppose à la réplétion mortifère d’une dictature kitsch.

Signe d’un temps aux passions génocidaires, on a vu la semaine dernière des miliciens du régime défoncer à coup de masse des tombes [8] de soldats de l’Armée Syrienne Libre, eux qui ont combattu la clef de voûte Daesh-Assad avec la même ardeur, on les a vus déterrer les cadavres, planter des crânes sur des piques. Après avoir acculé le peuple syrien jusque sous la terre, dans des réduits poussiéreux, dans des caves (pour ceux qui avaient la chance d’en posséder une) voilà que les assadistes exhument les morts en direct et jouent les fossoyeurs apocalyptiques. Les temps sont vraiment mauvais quand on s’acharne ainsi sur les cadavres des vaincus. On sait ce que cela veut dire : vous ne connaîtrez jamais le repos, jusque dans la mort vous serez bannis du genre humain. Quelle est la différence notoire entre ce geste-là et les parties de foot qu’organisait Daesh avec des têtes humaines ? Que la cohorte des spécialistes du Moyen-Orient qui défile sur les chaînes d’infos nous expliquent. Viendra le temps où l’on découvrira des charniers de plusieurs milliers de personnes, et les discours confusionnistes qui amalgamaient l’entièreté de l’opposition syrienne avec Al-Qaeda ou Daesh seront obligés de transférer une partie de leur logiciel anti-impérialiste suranné dans les méandres d’un négationnisme pur-jus. Ou alors ils devront se dédire publiquement, mais soyons sûr que la bassesse et l’arrogance de ces gens ( Chomsky, Assange, Berruyer, Claude El Khal, Lancelin, etc…) ne nous permettront pas d’assister à ça. Il y a, il y aura des batailles de chiffres comme il y a eu une bataille des images « invérifiables » lors des attaques chimiques, puisque c’est le propre des expériences génocidaires que de susciter ce déraillement pseudo-critique. Mais comme l’écrit plus justement Catherine Coquio : « la demande de preuve adressée au témoin fait partie de la destruction » [9]. On ne pardonnera jamais à cette gauche soi-disant radicale ses compromissions, on n’obéira à aucun chantage électoral de nature à recouvrir les failles pyrénéennes qui nous séparent dorénavant de leur bafouillis sinistre.

Aucun mot non plus pour les manifestations des habitants de feu Ma’arrat Al-Numan contre le régime et contre Hayat Tahrir Al-Cham, aucun mot pour les étudiant.e.s de l’Université Libre d’Alep refusant le « gouvernement de salut » de HTS et sa volonté de museler l’étude, aucun mot pour ces sit-in pacifistes où femmes, hommes et enfants furent bombardés par l’aviation russe. S’élever contre une double tyrannie, risquer deux fois la mort, chanter Ash-shaʻb yurīd isqā an-niām [10] sous les croisillons des sukhoi russes, dans l’insécurité alimentaire et médicale, ça n’existe pas, ça n’est pas digne d’être conté, on préfère aligner les quilles d’un orientalisme fascisant et tirer avec des boules de cristal sur tous ceux qui veulent sortir la « mémoire des prisons » [11] syriennes, de la prison à ciel ouvert qu’ont bâtie la famille Assad et sa garde prétorienne pour la livrer en cendre aux seigneurs de guerre. Assad préfère régner sur un pays vide, régnant sur son règne, ou sur un reste de population exsangue dont il reconduit le rêve de l’« homogène », trancher au coutelas dans les communautés, tenir les gens par les cordes du ventre en les affamant et en neutralisant par-là les formes d’entraide, on ne cessera de rappeler l’épreuve d’une mort technique et organisée qu’il fait subir à son peuple, à l’aide de la Russie et de l’Iran.

En effet, la politique expansionniste des acteurs de guerre signe à même les murs sa volonté sordide de recouvrement intégral. Les mercenaires russes de la PMC Wagner, cette grande manieuse de poudre et d’atrocités, qui paradaient tout sourire fin janvier à Ma’arrat al-Numan, s’amusaient à taguer « Alep est à nous » sur les murs de la ville en 2016. Le nazisme décomplexé, couplé à un stalinisme [12] cœur battant (on sait la propension des deux à se serrer la main) travaillent plus que jamais le lexique de la propagande russe, qui tue ses opposants politiques [13] jusque chez nous et qui affiche ouvertement son expansionnisme cadavérique sur le Moyen-Orient et l’Europe de l’est. La tentative de rapprochement symbolique de Macron et Poutine, un peu battue en brèche façon clown ces derniers jours, est certainement plus grave que les errances d’une pseudo-journaliste. Mais tout ça participe d’une même étoffe dont on voit les coutures devenir les agrafes d’un récit poussif, mais odieusement efficace, pour la réhabilitation d’Assad.

« Idlib, ce n’est plus qu’une question de temps, et nous avons beaucoup de patience  » déclare, sûr de lui, un des militaires présents. Cette patience n’est que le prête-nom d’un incroyable cynisme des nations-autruches, apeurées, crétinisées, hallucinées par la force de plus en plus fractale du racisme institutionnel et par la peur des migrants, en baisant la mule de ceux qui jettent ces femmes et ces hommes sur les routes de la mort, pour engranger des profits d’externalisation et s’assurer une place chaude dans les sphères maudites du pouvoir. Ceux dont le travail ne consiste plus qu’à « adapter la perception du risque à l’exigence croissante de protection » dirait Roberto Esposito.

On a aussi le choix d’écouter hommes et femmes qui travaillent à rendre lisible les témoignages des syriens, celles et ceux qui ensorcèlent la dictée sociale quotidienne et ses effets d’insomnies, qui blessent les fétiches de l’époque, qui piratent ce capharnaüm des somnambules, ou de nous enfouir dans les draps sales des nations en attendant que la liaison commerciale Paris-Alep [14] ne soit rouverte selon l’impératif-corbillard des « réalismes politiques ».

Robert Fisk, que reste t-il de celui « qui reste ? »

Robert Fisk, lui, sait la différence entre Daesh et al-Nosra, pires ennemis s’il en est, dans ce siècle à ennemis. Et il a d’autres qualités que n’a pas cette mauvaise journaliste. Ce « grand reporter » anglais né en 1946 a joué, notamment, un rôle fort dans le témoignage du massacre de Sabra et Chatila (Beyrouth-est) en 1982 par les milices phalangistes actives dans les zones occupées par l’armée israélienne. C’est lui qui a écrit ce livre fameux : Pity the nation. C’est lui ’qui est resté à Beyrouth’ pendant l’offensive israélienne alors que les journalistes étrangers pliaient bagages. Pour ceux qui avaient perdu sa trace en 2018 alors qu’il exprimait benoîtement ses doutes sur l’attaque chimique [15] du régime à Douma, Arte nous donne l’occasion de le retrouver dans un reportage au long cours diffusé cette semaine : « En première ligne, les vérités du journaliste Robert Fisk  », qui se veut l’exposition d’une « méthode », méthode qui peut-être par la suite librement « critiquée ». Qu’à cela ne tienne.

Plongé in media res dans la ville iranienne d’Abadan en 1980 pendant la guerre Iran-Irak, sur la ligne du front. Tirs d’armes légères, nuages de fumée âcre au-dessus des palmiers, snipers embusqués par-delà le fleuve Chat Al-Arab. Pétrole brûlant la peau du ciel, images-mobiles et cultes annonçant les futures guerres du Golf où les puits de pétrole cracheront l ’ « effondrement de l’univers stellaire » ( Leçons de Ténèbres, Werner Herzog) ou plus prosaïquement, la mort de la terre sur terre. La ville est réduite à son fantôme. Robert Fisk et ses suiveurs (combien sont-ils ?) tentent de quitter cet enfer, ce repère d’assaillants invisibles. La voix est haletante, la caméra malmenée, ils s’engouffrent dans une voiture et l’on entend ces mots « On cherche à se mettre à l’abri. On roule tête baissée. Tant qu’on roule vite, ça devrait aller. Ici Robert Fisk, correspondant du London Times  ». Un trouble nous saisit, l’homme qui parle est à l’avant d’une voiture, il est âgé, il ne dit rien, il est filmé de trois quarts depuis le siège arrière, inquiétante étrangeté. On comprend la déliaison temporelle entre la voix et l’image, qui annonce une autre situation de guerre : la voiture que l’on croyait à Abadan roule dans une nouvelle ville fantôme, celle de Homs en Syrie, en 2018. Grande famille des villes martyrs, qui ne cessent d’accoucher ses enfants monstrueux. Ce véhicule est le ressort d’une métaphore filmique où le long tissu des ruines sert de coutures à deux carnages de l’histoire contemporaine. Parachutage elliptique qui nous ressaisit dans l’éternel retour de la destruction. Transport moderne. Mais Mr Fisk, on le voit bien, n’est plus en âge de courir sous les balles des snipers. Il devra travailler autrement s’il veut continuer à faire du « terrain ». C’est la promesse d’une méthode renouvelée mais selon un paradigme identique : y être, et voir, témoigner depuis la blessure, en robinson, en dépit de l’âge et de la bonne disposition physique que ce genre de situation implique. On se prend à douter, quand on a lu par exemple le livre-document de Jonathan Littell, Carnet de Homs, (2012), où les conditions extrêmes du travail journalistique sont répliquées dans la fragilité d’une prise de notes au jour le jour, où l’on perçoit sous le texte la vigueur meurtrière d’une menace d’éradication, qui le commande. ( La première page du livre est d’ailleurs consacrée à la mort de Gilles Jacquier). Subrepticement, on aperçoit deux militaires sur une moto qui double le véhicule de Robert Fisk, ça dure un quart de seconde, mais on les voit fixer la caméra et partir au loin. Militaires, et poissons-pilotes, donc.

Fisk semble rompu aux villes-mortes, il dit même qu’on « pourrait tourner un film Hollywoodien ici », amer cliché du « théâtre de guerre », et de « la scène du drame » : l’on se demande s’il arrivera à écrire un scénario à la hauteur des espérances du régime. Il marche dans le corps creux de Homs, il se gratte la tête, il n’y a plus rien à voir, Mr Fisk. Mais un correspondant, ça doit correspondre. Et si possible, correspondre à la réalité, et c’est là tout le problème quand une guerre est un crible de déformations radicales qu’il faut traverser, pour ramener une image claire. Quelque chose de simple suffirait, mais l’on sait comme la simplicité est une épreuve, et là-bas, plus que jamais. « Y’a t’il quelque chose en nous qui autorise tout cela ? » s’interroge t-il devant l’abîme d’un monde effondré, renvoyant à une « grande question » qui relève bien trop souvent d’une métaphysique dépolitisante.

« Tous les évènements historiques nous parviennent modifiés par les déformations particulières avec lesquelles ils se sont reflétés dans la conscience des contemporains  » écrivait Nadejda Mandelstam en une autre époque de tourments. Il s’agirait de comprendre à quel type de déformation et de modification ce fabricant de « reflets » participe, lui dont le statut de grand reporter ne tient plus ici qu’à un régime d’exception, de permissivité offerte par le pouvoir en place. Installé dans un pick-up, il se dirige en bonne compagnie vers la zone chaude qui l’intéresse, la région d’Idlib dont on n’est pas prêt d’oublier le nom [16]. « Content de vous revoir » glisse t-il à un militaire du régime occupé à son radio-émetteur, certainement pour annoncer à l’arrière-garde aux manettes que Tintin au pays du Cham est bien arrivé. Après une heure de route, petite pause à un poste d’observation et de combat situé à Jebel Akrad (à 15 kilomètres de la frontière turque), sur une crête, en face des positions « d’Al-Nosra ». On aperçoit, à bonne distance, des soldats rigolards et semble-t-il un peu assommés dans des vêtements militaires trop grands, des casques obsolètes, on lit sur les visages des nationalités diverses, des jeunes enrôlés pour 100 dollars perdus dans des boucheries qu’ils ne maîtrisent pas. Fisk va rencontrer le commandant de comité de sécurité d’Idlib, pas n’importe qui, donc, un de ceux qui organisent le siège et l’apoplexie maximale des populations civiles. Les canons sont encore chauds des échanges du matin. Arrivé dans un bunker improvisé, on est saisi par une image. Fisk s’empare de la jumelle longue portée des militaires, et regarde. Après un zoom hasardeux, la caméra suit un mouvement désordonné d’observation, et cela ressemble soudainement à ces centaines de vidéos de tirs d’ATGM que les rebelles partagent sur internet, aux mauvaises images floues, où l’on voit mal là où l’on se demande quoi regarder. « Ils sont partis, il n’y a personne, les villages sont déserts » dit-il. Surprise. Encore une fois, il n’y a rien à voir, si ce n’est, à pic, un paysage à l’étale battu par les vents, un treillis de champs et de villages abandonnés. « Vous voulez voir autre chose ? questionne le commandant, comme un père las qui demande à son gosse s’il veut faire encore un tour de grand huit. « Oui, tout ce qu’il est possible de voir. » Mais la paire de jumelles fixe seule ce pays déserté, le regard n’est pas là. Le témoin tiers-garant qui observe est désœuvré, rendu inopérant par le piège dans lequel il s’est jeté tout seul.

C’est donc ça, la méthode du grand Robert Fisk ? Voir avec les yeux de l’aigle, prendre les yeux qu’on lui donne, et voir qu’il n’y a rien à voir, mais le faire là où on lui dit, et reporter le rien du vu sur un petit annuaire de poche ? Mais ce qui nous est offert à nous de voir, c’est son aveuglement volontaire et les coordonnés qui le rendent possible. Triste spectacle, auquel bien des correspondants [17] se livrent encore en Syrie. Ça ne serait pas très grave si on était, effectivement, dans un parc d’attraction, et non sur les lieux mêmes d’un rapport de force unilatéral. Ce genre d’offrandes dont le régime raffole et qui a trouvé un pied à terre en hexagone grâce à la chaîne très à la mode du Kremlin, la très digne RT France. On dirait la mouche qui s’exprime depuis la toile de l’araignée et qui parle de sa vie de mouche, sans se rendre compte de ce qui l’attend. La séquence sous morphine s’arrête avec les paroles du commandant qui annonce ne pas avoir d’autres endroits « très chauds » à montrer parce qu’il y a un accord de « cessez-le-feu », comme une dernière mauvaise blague, puisque les feux, en Syrie, n’ont jamais cessé, si ce n’est dans la langue malade des hauts commissariats onusiens. Alors on voudrait faire comme à l’entrée du film, remonter dans la voiture, et traverser le temps pour entrevoir le Fisk qui ne se compromettait pas avec les régimes sanglants, pour être sûr de n’avoir pas rêvé.

On trouvera peut-être une explication aux errements tardifs de quelqu’un dont on a pu saluer le travail auparavant. Comme une absolutisation de sa méthode qui tourne à la performance individuelle. Il faudra l’écouter encore :

« Je suis dans une position très privilégiée dans mon métier de journaliste. En tant que reporter, je suis dans la rue, je vais sur le front, je vois la guerre mais je suis aussi chroniqueur. La plupart d’entres eux vivent à New York, Londres ou Paris et la plupart des reporters ne peuvent pas être chroniqueurs. J’ai la chance d’être les deux. Donc quand j’écris une série d’articles sur la Syrie par exemple, c’est que je suis allé sur place, que je ne relaie pas ce que j’ai vu sur Youtube. (…) Quand on ne va pas sur le terrain, pour parler aux gens et voir ce qui se passe, on ne peut pas s’approcher de la vérité. » Il invite ensuite à renouer avec « le journalisme à l’ancienne », « se renseigner sur ce que l’on voit » et surtout « prendre des notes » et ce pour « s’approcher de la vérité  ». Voir est le maître mot, le sésame qui ouvre les portes non de la perception mais de la vérité. La vérité qui est un lieu physique donc, dans lequel on peut tremper sa plume, et se faire le témoin clé d’une réalité parcourue, traversée et incarnée. Le modèle ancien du bon « passeur ». Mais quand on se fait le témoin d’un manque organisé, d’un vide construit dont on ne voit pas les ressorts pourtant évidents, alors on ne fait que signer des deux mains la stratégie d’un pouvoir qui lui maîtrise à la perfection ce jeu-là. Il ne cherche pas à être cru mais à se trouver dans une position dans laquelle serait produit un équivalent formel de la vérité, et qui lui sert de substitut : ce substitut, c’est la légitimation pour fin. Cette leçon de journalisme-à-la papa est recouverte par la banalisation à l’œuvre qu’elle produit. On peut couper le son, la messe est dite.

On pourrait également interroger la solitude du grand reporter concurrencé de toutes parts par les vrais témoins du drame syrien. Ils sont sur Twitter, Facebook, Youtube, Telegram, on pourrait donc vanter les mérites de l’opensource sans faire l’impasse sur la critique nécessaire de ces grands consortiums capitalistiques. Il n’empêche, on préfèrera toujours à l’aventurisme et l’isolationnisme critique d’un Fisk l’étoilement et l’archipel des informations que l’on pourra trouver en se tissant une communauté d’amis lointains, ces vrais amis qui nous rendent le service de ne pas trop croire à la fiction d’un œil cyclopéen directement connecté au réel. « Nul homme n’est une île », à quoi l’on pourrait ajouter ( de mémoire ) cette phrase de Robert Linhart dans L’Établi critiquant « le monopole de la trajectoire individuelle » dont les occidentaux se pensent bien trop souvent les uniques sujets. À la rigueur sceptique jetée sur le témoignage des autres, Fisk réserve un accueil souverain à son propre système herméneutique. Ça ne serait que du cartésianisme en couche-culotte si cela ne prenait place, une nouvelle fois, dans une chaîne lexicale qui lave la politique meurtrière du régime.

« On ne peut avaler une grappe de raisins d’un seul coup, mais grain par grain, c’est facile » dit un proverbe haïtien. Beaucoup sont inquiets : cette grappe ressemble de plus en plus à un essaim de frelons.



Emmanuel Fouché


Article publié le 23 Fév 2020 sur Lundi.am