Première partie

« Des propos qui donnent la nausée »

Le 6 mai 2014, il déclare, sur RTL, où il continue donc d’occuper l’antenne, que « seules les sociétés homo­ gènes comme le Japon ayant refusé de longue date l’immigration de masse et protégées par des barrières naturelles » échappent à la « violence de la rue ».

Il ajoute : « Notre territoire, privé de la protection de ses anciennes frontières par les traités européens, renoue dans les villes, mais aussi dans les campagnes, avec les grandes razzias, pillages d’autrefois, les Normands, les Huns, les Arabes – les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacées par des bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains, qui dévalisent, violentent ou dépouillent. »

Cela lui vaut une remontrance du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), où l’on estime que ces propos sont « de nature à encourager des comportements discriminatoires vis­ à-vis des populations expressément désignées », et pourraient « inciter à la haine ou à la violence à l’encontre de celles-ci ».

La direction de RTL, quant à elle, se voit reprocher d’avoir « manqué », en »permettant la diffusion » de tels propos, à son « obligation de maitrise de l’antenne ».

Après quoi : tout continue.

Au mois d’octobre 2014, Zemmour, que rongent toujours les mêmes hantises, déclare, dans le cours d’un entretien avec un journaliste italien du Corriere della sera, que les musulmans « ont leur Code civil, c’est le Coran », et qu’ils « vivent entre eux dans les banlieues » d’où « les Français ont été obligés de s’en aller ».

Puis de conclure : « Cette situation de peuple dans le peuple, des musulmans dans le peuple français, nous conduira au chaos et à la guerre civile. »

Poursuivi par des associations antiracistes, il écopera d’une amende pour avoir tenu des propos qui avaient, diront ses juges, « pour objet principal d’opposer les musulmans et les Français « -mais cette condamnation sera finalement annulée par la Cour de cassation.

Durant cette même année 2014, Éric Zemmour fait partout la promotion de son nouveau livre : Le Suicide français. Dans cet ouvrage – où se retrouvent par ailleurs ses habituelles obsessions -, il vilipende l’historien américain Robert O. Paxton, dont les travaux, fameux, ont mis en évidence la responsabilité particulière du régime de Vichy dans la persécution et la déportation des juifs de France.

Zemmour, pris de colère, fustige cette « doxa » qui selon lui postule abusivement que « l’action de Vichy est toujours nuisible et (que) tous ses chefs sont condamnables » : l’éditocrate réactionnaire, sensiblement moins sévère, juge quant à lui, plus hardiment, que l’habile « stratégie adoptée par Pétain et Laval face aux demandes allemandes » a permis de « sauver les juifs français » en livrant plutôt « les juifs étrangers » à l’occupant nazi.

Paxton, interviewé par ‘Le Nouvel Observateur, balaie cette argumentation misérable. « Il suffit, explique-t-il, de lire les lois promulguées par Vichy entre 1940 et 1942, qui imposent des exclusions sur tous les juifs, y compris les juifs de nationalité française. Le statut des juifs qui les exclut des services publics, l’instauration de quotas à l’université, la loi du 22 juillet 1941 sur l’aryanisation des biens juifs :tous ces textes ne font aucune distinction entre juifs français et juifs étrangers. Dans leur application, ces mesures frappent durement les juifs de nationalité française, car ce sont eux qui sont les plus impliqués : ce sont des instituteurs, des conseillers d’État, des officiers de l’armée… Des gens qui ont des propriétés et qui sont les premiers à souffrir de l’aryanisation. »

Mais Éric Zemmour, plutôt que de se reprendre, fait une nouvelle fois le choix de radicaliser encore son discours. Le 1 juin 2016, il débat avec le grand rabbin de France, Gilles Bemheim, dans une synagogue parisienne, devant « 100 personnes captivées » par cette « belle affiche ».

Là, comme le relèvera ensuite, horrifié, le journaliste Claude Askolovitch, Zemmour, figé dans ses manies, « évoque » notamment les « prémices des lois antijuives de Pétain ». Il déclare :

À l’époque, on estime que les juifs ont pris trop de pouvoir, qu’ils ont trop de puissance, qu’ils dominent excessivement l’économie, les médias, la culture française comme d’ailleurs en Allemagne et en Europe. Et d’ailleurs c’est en partie vrai […]. Il y avait des Français qui trouvaient que les juifs se comportaient avec une arrogance de colonisateur. Et arrive

encore l’immigration des juifs d’Europe de l’Est et de l’Allemagne. La France est le pays qui a reçu le plus de réfugiés. Et c’est la France qui a subi le plus de conséquences. Les médecins français se plaignaient que les médecins juifs leur volent leur clientèle. Il y avait des concurrences terribles. Il y avait des trafics. Il y avait l’affaire Stavisky. Tout ça n’a pas été inventé par les antisémites. Et les juifs français étaient les premiers à se plaindre des problèmes que causaient les juifs ashkénazes. »

Commentaire de Claude Askolovitch, qui consacrera à cette terrible prestation un long article dont le titre qualifie Zemmour de « prêcheur pétalniste » : « Tout est dans une phrase : « Et d’ailleurs c’est en partie vrai »… Vrai donc qu’en 1940, les juifs sont des colonisateurs ? Arrogants ? Voleurs de pratiques ? Tenant les médias ? Si c’est « en partie vrai », Zemmour est « en partie » fasciste. Il défend « en partie » ce que les feuilles antisémites assénaient, avant la guerre et après la défaite. […]Il est « en partie » compréhensif pour les raisons de ceux qui hurlèrent au massacre. »

Le magazine Actualité juive propose quant à lui, sur son site, ce résumé : « Droit dans ses idées, le polémiste Éric Zemmour a livré sa vision de l’histoire de Vichy selon sa grille idéologique qui heurte les consciences : Vichy a protégé les Juifs français car 90% d’entre eux ont survécu, les statuts des juifs n’ont tué personne, Pétain comme De Gaulle sont dignes d’admiration, les Juifs d’Europe centrale sont responsables de l’antisémi­tisme dont ils étaient les victimes en prenant le travail des « Français »… En résumé, des propos donnant la nausée. »

Car, rappelle cet hebdomadaire : « Tous les Juifs de France ont été touchés par la politique antijuive de Vichy. Les 76 000 Juifs de France déportés vers les camps d’extermination ont pu l’être avec la complicité du gouvernement de l’État français avec, à sa tête, Pétain. Quand, le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue le Statut des Juifs aucun distinguo n’est fait en fonction des origines françaises ou étrangères. Un document conservé au Mémorial de la Shoah dévoile même des annotations de la main de Pétain qui les renforce. Un alinéa notamment a été barré d’un trait de crayon – qui prévoyait d’épargner les descendants de Juifs nés français ou naturalisés avant 1860. »

Actualité juive conclut : « Pétain n’entendait donc faire aucune différence entre les Juifs français et les Juifs étrangers. Idem pour le Second Statut qui allonge la liste des professions qui leur sont interdites. A cette date, tous les Juifs de France sont obligés de se faire recenser. Le point culminant de cette politique étatique discriminatoire est l’obligation, pour tout Juif, de porter l’étoile jaune, le 29 mai 1942. S’ensuit en décembre 1942, l’apposition de la mention « juif » sur la carte d’identité – française bien sûr – et la carte d’alimentation. Quant aux Juifs d’Algérie, donc français depuis le décret Crémieux de 1870, ils subiront égaiement des mesures d’exception. 27 rabbins français en poste ont été déportés et le fait qu’ils soient français ne les a pas épargnés. La liste est également longue des lettres adressées personnellement au maréchal Pétain pour faire libérer des camps d’internement situés sur le territoire français des citoyens juifs français. Les missives resteront sans réponse. Sans oublier la rafle du Vél’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942 qui a été précédée d’une circulaire du directeur général de la police Émile Rennequin demandant, au-delà des exigences allemandes, à ce que les familles ne soient pas séparées et que les enfants, nés le plus souvent en France, donc français, soient raflés avec leurs parents ». »

« L’ennemi public n• 1 »

Mais, comme toujours, Zemmour, après avoir dit des horreurs, garde l’entière confiance de la plupart de ses employeurs.

Certes, !Télé l’a finalement congédié en 2014 (Qa chaine a ensuite été condamnée à lui verser 50 000 euros de dommages et intérêts pour rupture abusive de contrat). Puis, Laurent Ruquier a publiquement exprimé -avec peut-être un rien d’affectation – son regret de lui avoir « donné la parole pendant cinq ans », et d’avoir ainsi »banalisé ses idées ».

Mais lorsqu’il déclare, sur RTL, qu’ « au lieu de bombarder Rakka [en Syrie], la France devrait bombarder Molenbeek », un quartier ouvrier de Bruxelles (Belgique) où ont grandi plusieurs jeunes gens impliqués dans les attentats perpétrés à Paris en novembre 2015, la direction de la station, insensible à l’émotion de ses journalistes qui, de leur côté, ont plusieurs fois dénoncé « les prises de position, récurrentes à l’antenne et hors antenne » du chroniqueur, publie un communiqué l’assurant de son plein soutien :

« Face aux réactions et à l’incompréhension suscitées par la chronique d’Éric Zernmour diffusée ce 17 novembre dans la matinale, RTL tient à indiquer que les propos du chroniqueur étaient évidemment à prendre au second degré et aucunement au premier degré »

Évidemment …

L’éditocrate bénéficie donc de cette circonstance très particulière que ses proférations les plus délirantes – ou les plus haineuses – lui valent un appui constant de ses employeurs, et de ses pairs. Car il assure aux premiers de confortables dividendes : « La loi de l’audience est dure mais c’est la loi, expliquera Henri Maler, de l’association Acrimed. Avec Éric Zemmour, audience garantie, ça « fait polémique », ça « clashe » et ça « buzze », comme dit le vocabulaire en vigueur dans les médias qui aiment par-dessus tout le bruit qu’ils font ou qu’ils entretiennent. Rien n’est plus urgent que d’accueillir le génie méconnu pour étendre la surface de son audience20• » Et les seconds prospèrent, comme lui, dans la flatterie de ce qu’il y a de plus bas dans leurs clientèles.

À l’automne 2016, par exemple, il donne une interview, qui sera publiée dans le numéro d’octobre, au magazine réactionnaire Causeur, dirigé par Élisabeth Lévy. Quelques semaines auparavant, Jean-Marc Rouillan, fondateur d’Action directe, avait considéré, dans un entretien accordé au mensuel marseillais Le Ravi, que les auteurs des attentats qui avaient ensanglanté la capitale en 2015 s’étaient « battus courageusement dans les rues de Paris » : Causeur avait alors dénoncé un propos « abject » (qui a d’ailleurs valu à son auteur d’être condamné, au mois de septembre 2016, à huit mois de prison ferme, pour « apologie du terrorisme »).

Zemmour dit, quant à lui, après l’horrible attentat de Nice, où un terroriste a fauché plusieurs dizaines de passants sur la Promenade des Anglais : « Je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient- ce dont nous ne sommes plus capables. » Puis, comme ses interlocuteurs lui demandent -tout de même -si « vraiment » il « respecte des gens qui roulent en camion sur des enfants », il rajoute : « Oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable »

Cela scandalise des familles de victimes des attentats du 13 novembre 2015, qui portent plainte pour apologie du terrorisme. Chez Causeur, en revanche, il n’est soudain plus question d’ « abjection » : c’est à peine si l’on concède que Zemmour- un ami de la maison, qui sera de nouveau interviewé quelques mois plus tard – a dit une « bêtise ». Et quant aux plaignants : ils sont, assure-t-on sans trop se préoccuper de ce que ce mépris peut avoir de profondément obscène, « instrumentalisés” par “les professionnels de l’indignation unilatérale ».

Toujours, donc, Éric Zemmour, lorsqu’il énonce des horreurs – que ce soit pour cracher sa haine islamophobe ou confesser que des assassins forcent son respect -, trouve des avocats. Chez ses employeurs. Chez ses confrères et consœurs de l’éditocratie.

Ou chez son éditeur : Albin Michel, vénérable maison où l’on se dit « apolitique », mais où l’on se complait tout de même dans le commerce de chantres d’une droite souvent râpeuse. Son patron, Frands Esménard, juge ainsi que ses salariés, lorsqu’ils ont pétitionné contre la publication du livre dans lequel Éric Zemmour développait en 2010 sa vision toute personnelle du vichysme, ont eu « une réaction un peu « bobo » ».

Interviewé par L’Express, il se dit las de cette « dictature de la bien-pensance », et ne « pense pas » que Zemmour, nonobstant ses condamnations pour provocation à la haine raciale, « soit raciste ». Il croit, en revanche, qu’« aujourd’hui, avec toutes ces lois mémorielles, confessionnelles, antiracistes », il n’est pas tous les jours facile d’ « être l’éditeur d’Éric Zemmour ». Cela requiert même, ajoute-t-il sans rire, un certain » courage » : c’est cette même vaillance, probablement, qui lui a fait fabriquer pour la promotion de son auteur maudit- dont Le Suicide français s’est tout de même écoulé, au prix unitaire de 22,90 euros, à plus de 450 000 exemplaires – un encart publicitaire proclamant que « l’ennemi public n° 1 est n° 1des ventes »…

Complot !

Octobre 2017 : quelques jours après la révélation qu’un célèbre producteur d’Hollywood – Harvey Weinstein – est accusé de plusieurs viols, la journaliste Sandra Muller lance, sur Twitter, un appel à témoignages : elle invite les femmes victimes de « harcèlement sexuel » à « raconter » ces agressions « en donnant le nom et les détails ».

Cette libération de la parole fait immédiatement réagir Éric Zemmour, qui depuis de longues années hurle avec les loups de l’extrême droite des imprécations antimusulmanes.

Sur Europe 1-où l’on continue donc à l’inviter aux heures de grande écoute-, l’éditocrate répond à l’animateur qui lui demande ce qu’il pense de cette initiative : « Moi vous savez, dès que je vois une meute, je me méfie. Et là, en plus, c’est vraiment des méthodes étonnantes, de délation, c’est-à-dire … Pendant la guerre, on aurait dit de libérer la parole aussi : dénonce ton juif, ç’aurait été parfait. Ou alors, je ne sais pas, moi, dénonce n’importe quoi, je veux dire, c’est de la délation, point barre, c’est tout ce que c’est. […]Je sais pas, moi, je connais pas ce monsieur Weinstein, je sais pas du tout ce qu’il a fait ». »

Puis, après avoir ainsi suggéré que la dénonciation d’un agresseur sexuel en 2017 équivaut à ce qu’était la dénonciation des juifs sous l’Occupation, il ajoute : « Je ne suis pas du tout misogyne. Pas du tout. Je ne suis pas du tout misogyne, alors là, j’interdis qu’on dise ça. »

Puis encore, comme son hôte, après avoir tout de même rappelé qu’il a été « plusieurs fois condamné par les tribunaux pour provocation à la haine », lui demande si ces condamnations l’incitent « à la prudence », il répond, allongeant d’un trait de complotisme sa coutumière plainte victimaire, et comme s’il était complètement inconscient que le fait même qu’il soit invité à la formuler, à une heure de grande écoute, à l’antenne d’une des plus importantes radios françaises dit toute la ridicule inanité d’une telle conjecture :

« Je pense que ces condamnations sont faites pour me faire taire et pour me faire perdre mes activités professionnelles. »


Article publié le 07 Oct 2019 sur Lmsi.net