Mai 4, 2021
Par Zones Subversives
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Le racisme, le nationalisme et l’idéologie identitaire sont déversés dans les médias. Eric Zemmour incarne bien cette mouvance qui développe une relecture de l’histoire. L’influence médiatique de ce courant d’extrême droite suppose une riposte intellectuelle et politique. 

Les idées racistes et nationalistes se diffusent fortement en France. Des polémistes véhiculent une idéologie identitaire. Eric Zemmour incarne cette nouvelle figure de l’extrême droite qui se répand sur tous les plateaux de télévision. L’historien Gérard Noiriel est devenu un chercheur incontournable sur les sujets de l’immigration et de la classe ouvrière. Ses nombreux ouvrages permettent de réfuter les idées simplistes de la propagande d’extrême droite.

Le chercheur attaque Eric Zemmour dans un livre percutant. Il ne vise pas à répondre point par point aux aberrations proférées par le polémiste. Il tente davantage de démonter sa rhétorique. L’historien Schlomo Sand esquisse une comparaison entre Zemmour et Edouard Drumont, un polémiste antisémite qui sévit à la fin du XIXe siècle. Le racisme anti-musulman peut s’apparenter au vieux discours antisémite. Gérard Noiriel creuse cette comparaison dans le livre Le venin dans la plume.

                    <img alt="Le Venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République” src=”https://clio-cr.clionautes.org/wp-content/uploads/cliotheque/2019/12/venin-opt.jpg”>

Zemmour et Drumont

 

Né à Paris en 1844, Edouard Drumont est le fils d’un petit artisan. Mais il subit le déclassement social et la misère. Il devient journaliste grâce à ses relations avec Alphonse Daudet. Mais il est viré et connaît des humiliations dont il puise un ressentiment. Dans le contexte de l’opposition de la gauche laïque à l’enseignement religieux, il rédige sa France juive. Publié en 1886, ce livre connaît un succès de ventes. Le discours antisémite permet d’unifier la droite catholique mais aussi de se rapprocher d’une partie de la gauche. En 1892, Drumont lance le journal La Libre Parole. Il dénonce des scandales politiques et financiers attribués aux juifs. Drumont se saisit de l’affaire Dreyfus. Mais c’est Emile Zola, condamné par la justice, qui passe pour l’intellectuel qui dit la vérité. Les partis de droite et de gauche permettent de structurer l’espace politique. Mais l’Action française de Charles Maurras reprend l’héritage antisémite de Drumont.

Né en 1958, Eric Zemmour est le fils d’un petit patron. Il voit dans l’école un moyen d’ascension sociale. « Eric Zemmour est en effet un exemple typique des bons élèves issus des classes populaires qui idéalisent l’école parce qu’ils ignorent comment fonctionnent les mécanismes de sélection », observe Gérard Noiriel. Il reste un brillant élève et entre à Sciences Po. Mais il échoue au concours d’entrée à l’ENA. Zemmour devient journaliste au Matin de Paris, à L’Express puis au Figaro. Il tisse progressivement son réseau médiatique. Il fréquente les hommes politiques et publie des livres qui en font un spécialiste reconnu de la droite française.

Le chômage de masse se développe dans les années 1980. La question de l’immigration n’est plus liée à la question sociale. Les « travailleurs immigrés » deviennent des « immigrés », puis des « musulmans ». Avec le déclin des luttes sociales, c’est la question identitaire qui prédomine. La multiplication des médias et des chaînes infos favorisent la visibilité des polémistes. En 2003, Zemmour devient chroniqueur sur I-Télé dans un « débat » qui l’oppose à Christophe Barbier censé exprimer un point de vue plus modéré. En 2006, c’est l’émission « On n’est pas couché » sur France 2 qui fait de Zemmour un personnage connu du grand public. Devenu un grand bourgeois, il continue de se présenter comme un « rebelle » et comme une « victime de la bien-pensance ».

Une manifestation de Génération identitaire, à Paris le 17 novembre 2019.

Roman national

 

Les livres de Drumont et Zemmour inventent un récit national et s’appuient sur une réécriture de l’histoire. Ils défendent une identité nationale monolithique, sans prendre en compte la diversité des individus réels. Ils décrivent une France agressée par des ennemis, les Sémites pour Drumont et les musulmans pour Zemmour. La France est personnifiée. Son identité repose sur la religion catholique. Les polémistes dénoncent la culture anglo-saxonne. Drumont fustige l’Angleterre tandis que Zemmour dénonce l’impérialisme américain. Son « multiculturalisme » apparaît comme une machine de guerre contre les valeurs de la République française. Le déclin de la France s’observe à travers son effondrement économique.

Les deux polémistes dénoncent les excès du capitalisme mais ne cessent de défendre les petits patrons. Les deux idéologues fustigent les élites politiques accusées de trahir la France. Ils dénoncent également la Révolution française et l’humanisme comme « le parti de l’étranger ». Ils déplorent la décadence à travers plusieurs phénomènes. La justice devient laxiste face au crime. La famille chrétienne est détruite par le « lobby juif » ou le « lobby gay ». Les femmes et les féministes attaquent la domination du mâle blanc hétérosexuel.

Drumont et Zemmour dénoncent les ennemis de l’intérieur que sont les Juifs et les musulmans. Leur présence devient de plus en plus envahissante. « Même si leur style est différent, nos deux pamphlétaires tirent la leçon de l’histoire : au départ, l’ennemi se présente sous un jour aimable, puis il révèle sa véritable nature belliqueuse », observe Gérard Noiriel. Zemmour dénonce le « grand remplacement ». La population française diminue tandis que l’immigration progresse. Il attribue également la délinquance aux étrangers.

Il considère que les musulmans ne peuvent pas s’intégrer à la société française car leur culture est trop différente. Les prénoms et les repas hallal deviennent les cibles favorites de Zemmour. Ensuite, l’idéologue déplore la tolérance des Français face aux musulmans, ce qui révèle un aveuglement face à la menace terroriste. Les droits de l’Homme ne sont que des « calembredaines ». Zemmour reprend la rhétorique identitaire forgée par Drumont.

 

   Des militants du groupe d’extrême droite Génération identitaire perturbent une manifestation Black Lives Matter, le 13 juin 2020 à Paris.

Idéologie bourgeoise

 

Les démographes, historiens et sociologues sérieux relativisent l’importance de l’immigration. La population musulmane ne présente aucun véritable danger. Elle reste intégrée à la société française loin des fantasmes de « communautarisme ». Les immigrés connaissent également une ascension sociale et deviennent parfois des cadres.

Zemmour et Drumont imposent une rhétorique implacable qui permet d’avoir réponse à tout. Ils ne répondent pas aux critiques directement mais préfèrent insulter les intellectuels de gauche qui les prononcent. Surtout, les deux polémistes imposent un nouveau clivage entre Français et étrangers. Ce qui vise à remplacer la lutte des classes qui oppose les patrons aux salariés. Malgré sa critique des élites, l’éditorialiste du Figaro évite d’attaquer la bourgeoisie. Ses lecteurs « préfèrent qu’on s’en prenne à l’Islam plutôt qu’à leur compte en banque », tranche Gérard Noiriel.

La dénonciation des élites s’accompagne également d’un récit national qui flatte les grands hommes. Les personnages positifs sont tous issus de la classe dirigeante, de Clovis à de Gaulle, en passant par Napoléon Ier et Louis XIV. En revanche, les classes populaires ne sont pas considérées comme actrices de l’histoire. Les luttes sociales qui ont permis des améliorations de la vie quotidienne ne sont jamais mentionnées.

Zemmour s’empare de l’histoire qui reste la science sociale la plus manipulable. Il favorise une mise en récit plutôt que de s’appuyer sur la réalité des faits. Il se contente de multiplier les citations pour alimenter ses jugements de valeurs. Il réhabilite les vieilles conceptions identitaires de l’histoire conçues comme la vie des « hommes illustres ». Mais Zemmour n’indique pas ses sources et son bavardage ne repose sur aucune forme de recherche historique.

Drumont et Zemmour maîtrisent les techniques du marketing et de la publicité. Leur sens de la provocation s’appuie sur des exemples frappants et des attaques personnelles. Tandis que Drumont multiplie les duels à l’épée pour accroître sa notoriété, Zemmour s’appuie sur les face-à-face télévisés. Il privilégie le « demi-mot » pour alimenter des polémiques. Les procès lui permettent de se poser en victime des « méthodes staliniennes » et du « politiquement correct ».

Zemmour peut s’appuyer sur la multiplication des supports médiatiques. En 2018, un véritable « Zemmour tour » propulse le livre de l’éditorialiste comme le plus commenté. Son auteur est invité dans tous les médias. Le polémiste est également soutenu par le monde de l’édition. Il reçoit même plusieurs prix littéraires. Les journaux de droite encensent Zemmour. En revanche, les médias de gauche se montrent critiques. Néanmoins, ce sont les émissions de divertissement qui permettent de banaliser ce discours réactionnaire.

Dimanche 23 juin à Paris. - Photo : M. Soudais

Lutter contre le nationalisme

 

Gérard Noiriel propose un livre important qui permet d’attaquer un discours nationaliste qui se répand dangereusement. Son texte clair et accessible permet de démonter les artifices d’une rhétorique réactionnaire. Néanmoins, la dimension pamphlétaire laisse quelques angles morts. La posture de Gérard Noiriel reste inconfortable. L’historien s’inscrit dans la filiation intellectuelle d’un sociologue comme Pierre Bourdieu. Il en reprend la posture incohérente. Gérard Noiriel signe un pamphlet clairement militant. Il ne fait d’ailleurs pas mystère de ses idées politiques, comme le montre son soutien au mouvement des gilets jaunes. Néanmoins, le chercheur ne cesse de se draper dans les vertus de la science, de la neutralité axiologique et de la vertu académique.

Certes, il semble important de souligner les mensonges des idéologues comme Zemmour. Mais cette posture peut dériver vers une réhabilitation des professionnels de l’histoire et du conformisme universitaire. Gérard Noiriel s’en rend bien compte dans une note en bas de page, mais ne sait pas comment sortir du dilemme. Il refuse de se placer sur le terrain du débat politique face à un polémiste à la rhétorique rodée. Face à la fausse neutralité, il semble indispensable d’affirmer un point de vue politique et critique.

Sur le fond, Gérard Noiriel ne veut pas non plus trop se mouiller dans les débats qui agitent le milieu antiraciste. Il reprend le terme controversé d’islamophobie. Ce concept à la mode introduit une confusion entre le racisme anti-musulmans et la critique de la religion. Il est imposé par des musulmans conservateurs qui veulent éviter une critique globale de l’idéologie réactionnaire à la fois raciste, misogyne et homophobe. Mais Gérard Noiriel égratigne la mouvance décoloniale. Il souligne les limites d’une rhétorique identitaire du côté de la petite bourgeoisie musulmane qui valorise également la race, les origines et la religion. Toutefois, l’antiracisme décolonial reste largement anecdotique et s’exprime plus sur Twitter que dans les quartiers populaires. Ces débats restent cantonnés à un petit milieu militant plus ou moins virtuel.

Gérard Noiriel reprend la comparaison entre l’islamophobie et l’antisémitisme, marqué par un génocide. Il est possible de dénoncer le racisme subi par les personnes d’origine immigrée sans sombrer dans l’exagération antifasciste. Surtout, cette comparaison relativise l’importance d’un génocide. L’historien se penche sur le racisme contre les musulmans qui reste très présent dans les médias. L’antisémitisme semble plus marginal mais trouve également un renouveau à travers les délires complotistes de Soral et Dieudonné. Contrairement à Zemmour, ces deux comiques affirment clairement l’héritage de Drumont.

Gérard Noiriel peut également tomber dans le piège de l’antiracisme moral. L’indignation face à l’extrême-droite peut se révéler limitée sur le plan politique. Elle occulte la dérive raciste qui provient des gouvernements, de droite  comme de gauche. Pire, l’antifascisme consiste à se ranger derrière le centre-gauche contre l’ennemi commun. Gérard Noiriel se sent même obligé d’encenser des chercheurs comme Patrick Weill ou Patrick Boucheron. Les polémiques de Gérard Noiriel avec ces chercheurs semblent pourtant plus intéressantes que celles avec Zemmour.

Gérard Noiriel reste cantonné à la sphère intellectuelle. Il reste attaché à la bataille des idées et à l’éducation  populaire. Au contraire, semble important d’insister sur l’importance des luttes sociales pour combattre le discours raciste. Gérard Noiriel évoque brièvement les gilets jaunes. Ce mouvement a effectivement permis de replacer la question sociale au centre des débats. Dès que les luttes refluent, le racisme anti-musulmans reprend de la vigueur. Ce sont donc bien les mouvements sociaux qui permettent de faire taire Zemmour et les éditorialistes.

Surtout, il semble également important d’affirmer une solidarité de classe avec les luttes de l’immigration et les grèves de sans papiers. Ces mouvements contribuent à améliorer les conditions de vie des immigrés, mais aussi de l’ensemble de la classe des exploités. Le principal clivage n’est pas entre Français et étrangers, mais entre patrons et prolétaires. Ce sont le recul du discours de classe et le reflux des luttes qui laissent le champ libre à la boue nationaliste.

 

Source : Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, La Découverte, 2019

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps

 

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Pour aller plus loin :

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Vidéo : De Drumont à Zemmour, le venin du racisme | Gérard Noiriel, diffusée sur le site Le Média le 30 septembre 2019

Vidéo : Gérard Noiriel: “Zemmour a un talent rhétorique pour faire croire des chose qui ne sont pas vraies”, émission diffusée sur France Culture le 9 septembre 2019

Vidéo : De Drumont à Zemmour, un même usage du scandale ?, émission diffusée sur France Inter le 12 septembre 2019

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Vidéo : Drumont, Zemmour, “ces bons clients qui font le buzz”, émission diffusée sur le site Arrêt sur images le 11 octobre 2019       

Vidéo : Gérard Noiriel, un historien dans la Cité, conférence enregistrée le 19 février 2020

Radio : Immigration : le lexique de l’extrême-droite a-t-il gagné le débat public ?, débat mis en ligne sur le site du Musée de l’histoire de l’immigration le 15 janvier 2020

Radio : émissions avec Gérard Noiriel diffusées sur France Culture

Nicolas Truong et Gérard Noiriel, Extrême droite : « Eric Zemmour légitime une forme de délinquance de la pensée » – Une invitation à cesser de banaliser la réaction identitaire, publié dans le journal Le Monde le 8 septembre 2019

Jean-Baptiste Legars, De Drumont à Zemmour, le fond de commerce de la haine, publié dans le journal CQFD n°182 en décembre 2019

Simon Blin, De Drumont à Zemmour, les résonances de la France rance, publié dans le journal Libération le 12 septembre 2019

Béatrice Bouniol, Zemmour/Drumont, l’historien Gérard Noiriel ose la comparaison, publié dan le journal La Croix le 21 octobre 2019

Mathilde Larrère et Laurence De Cock, Un contrepoison au “roman national”, publié dans le magazine Politis le 18 septembre 2019

Paul Bernard-Nouraud, Les répliques de la haine, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 22 octobre 2019

Vincent Tournier, D’une autre polémique sur Zemmour. À propos du livre Le Venin et la plume, de Gérard Noiriel, publié sur le site Telos le 18 octobre 2019

Le venin dans la plume – Drumont, Zemmour et la part sombre de la république, publié dans Le blog de Jean-marc B sur Mediapart le 18 février 2020

Manuel Boucher, Pourquoi comparer Zemmour et Drumont est absurde, publié sur le site du magazine Marianne le 14 octobre 2019  

Florian Besson, Compte rendu publié sur le site Liens Socio le 24 octobre 2019

Frédéric Stevenot,  Compte rendu publié sur le site La Cliothèque le 24 décembre 2019 

Vincent Chambarlhac, Compte rendu publié sur le site de la revue Dissidences le 17 octobre 2019 




Source: Zones-subversives.com