Sur le marché des intermédiaires culturels où la fausse monnaie chasse souvent la bonne, il est heureusement quelques figures rassurantes qui condensent toutes les vertus du métier : goût de l’entre-soi et du cumul, mépris de classe, misogynie et tartuferie. Éric Neuhoff est de ceux-là.

Note : cet article est tiré du dernier numéro de notre revue Médiacritiques, à commander sur notre boutique en ligne, ou à retrouver en librairie.

De l’aveu même de son collègue Bertrand de Saint-Vincent [1], le chroniqueur culturel du Figaro incarne à merveille le microcosme littéraire parisien : « Il a deux amours : la littérature et le cinéma. […] À cette liste, on peut ajouter la ville de Paris – ou, pour être plus précis, le périmètre compris entre les Invalides et le Quartier latin. […] Il est rare de rencontrer quelqu’un qui vive, comme lui, dans un univers si concentré, homogène et cohérent à la fois. Après une projection de film le matin dans un cinéma du quartier de l’Odéon, il déjeune dans l’une de ses cantines autour de Saint-Germain-des-Prés, se plonge l’après-midi dans un roman américain, éventuellement anglais, et ressort dîner dans un restaurant chinois ou italien. » Un train de vie épuisant pour celui qui déplore qu’à l’écran, les professeurs aient « toujours l’air fatigué » (grave incohérence : vous avez vu l’emploi du temps d’un universitaire ?).

Les (hauts) lieux apparentés aux prix glanés au fil des ans par notre auteur confirment une certaine appétence pour le chic parisien : prix Cazes à la brasserie Lipp et prix des Deux-Magots dans le café du même nom, tous deux situés dans le très roturier VIe arrondissement. Le très populaire VIIIe arrondissement accueille quant à lui le prix Roger-Nimier (qui a les honneurs du Fouquet’s) et le prix Interallié, remis au célèbre restaurant Lasserre dans le quartier des Champs-Élysées.





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Ajoutons qu’Éric Neuhoff est aussi récipiendaire du prix littéraire Prince-Pierre-deMonaco qui ne dépare pas la liste précitée. Quant au prix Renaudot récemment reçu, il faut se souvenir qu’il compte Frédéric Beigbeder et Patrick Besson parmi ses membres, « néo-hussards » de ses amis avec qui il partagea jadis de folles soirées dans le cœur clinquant de la capitale. En toute subversion, bien entendu.

La présence dans ce même jury de Jérôme Garcin, animateur de l’émission dominicale « Le Masque et la Plume » – dans laquelle intervient notre journaliste/écrivain –, donne un bon aperçu des complicités objectives à l’œuvre dans ce petit monde. En toute indépendance, évidemment.

Naguère membre de l’équipe du « Fou du roi », notre « sale gosse » de la littérature française a donc son rond de serviette dans l’émission culturelle phare de France Inter, « Le Masque et la Plume », qu’elle soit consacrée au cinéma ou à la littérature. Il nous gratifie aussi de ses chroniques dans Service littéraire, « mensuel consacré à la défense et l’illustration de la langue française » où siègent également… Bertrand de Saint-Vincent et… Jérôme Garcin. Non content de sa présence dans les journaux et à la radio, il aime aussi s’exhiber à la télévision dans l’émission de critique cinématographique « Le Cercle » animée un temps par… Frédéric Beigbeder. « Je n’ai pas l’âme d’un propriétaire », assure-t-il à qui veut l’entendre. Dans le landernau culturel parisien, en tout cas, abondance de fonctions ne nuit point. Et quand on aime la culture autant que lui, on ne compte manifestement pas.

Reste que la fréquentation intensive de cet univers germanopratin n’a, semble-t-il, pas rendu notre critique très sensible aux rugosités du monde social. À cet égard, le jugement livré sur France Inter le dimanche 1er juin 2014 au sujet du film Deux jours, une nuit réalisé par les frères Dardenne, qui dépeint la lutte pour le maintien dans son entreprise de Marion Cotillard, alias Sandra, relevait davantage du mépris de classe que de l’avis informé du critique : « Je n’ai pas aimé ce film non plus. J’en ai un peu marre des Dardenne. Qu’est-ce qu’ils vont nous faire la prochaine fois, la p’tite Ginette a perdu ses tickets-restaurant ? »

Nostalgie des restaurants gastronomiques, quand tu nous tiens… Ce mépris pour les précaires et les sans-grade s’étend à l’occasion aux fonctionnaires et plus généralement à tous ces ennuyeux qui n’ont pas le privilège d’évoluer dans le grand monde dans lequel notre plume acérée patauge depuis toujours. Jamais avare d’un bon mot, il n’est pas plus indulgent à l’égard des femmes qu’à l’égard des pauvres ou de celles et ceux qui les incarnent à l’écran. Un rapide coup d’œil à sa (très – trop ?) longue bibliographie laisse entrevoir un traitement singulier des femmes et une constante hauteur de vue : Les Hanches de Lætitia, La Petite Française, L’Amour sur un plateau (de cinéma) ou encore le très réflexif Mufle, à quoi il faut ajouter Champagne !, Dictionnaire chic du cinéma suivi du Dictionnaire chic de la littérature étrangère et du non moins lucide Deux ou trois leçons de snobisme. À l’heure où une certaine frange du cinéma français – et mondial – se préoccupe du sort réservé aux femmes et aux plus démunis, il reste fort heureusement une bonne bourgeoisie culturelle qui campe solidement sur ses bases.

« Cinéphile averti […] (multipliant) les coups de gueule nostalgiques d’un vieil acariâtre » (France Info, 7 nov. 2019), il ne manque pas d’égards, néanmoins, pour la gent féminine. En témoigne dans son dernier opus le sort réservé à Isabelle Huppert – et à Isabelle Adjani, entre beaucoup d’autres – systématiquement ramenées à leurs qualités physiques. Ainsi qu’une vision toute personnelle du milieu du cinéma, certes un peu obsessionnelle, mais tellement en phase avec l’époque : « C’est un acte d’amour, un film : c’est le metteur en scène qui est amoureux de l’actrice ; c’est le producteur qui a envie de coucher avec la starlette… Ce sont toutes ces raisons un peu… nobles, finalement, qui permettent de produire de la beauté [2]. » Et comme noblesse oblige (un peu)…

Son mérite, car il en a un, c’est sans doute de porter si haut l’art de l’aveuglement – ou de la tartuferie, c’est selon – muni d’une telle insouciance. Ainsi, dans sa charge contre le cinéma français contemporain, il ne cesse de vitupérer contre un 7ème art sous perfusion gavé d’aides publiques : « Comme les subventions, l’État, les régions et les télévisions le financent, on a l’impression que le cinéma est en pleine forme. Mais tout le monde sait très bien que c’est un leurre », oubliant de préciser, au passage, que le journal qui l’emploie touche des aides qui avoisinent les 6 millions d’euros annuels.

Il ne craint pas non plus de s’insurger contre un milieu dont il regrette l’arrogance inouïe, plus porté sur son nombril doré que sur le monde extérieur, inconnu voire hostile : « Le cinéma français tient à ses charentaises. C’est un cinéma qui claque des dents, qui n’ose pas mettre le nez dehors. Gonflés d’un féroce appétit de renommée, les metteurs en scène sont d’un frileux. Comment sauraient-ils parler des autres ? Nulle modestie ne les habite. Ils n’ont jamais travaillé. Ils n’ont même pas fait de prison. Ils sont allés à l’école, n’en sont pas sortis. Ils viennent de la Femis, se donnent des airs d’Orson Welles, adoptant des discours à la Godard. Ce sont déjà des petits vieux. »

Peut-on rêver meilleure auto-analyse ? Symbole des hauteurs béantes de tant de « plumes acerbes et drolatiques » qui sévissent dans la culture, nul doute qu’Éric Neuhoff plaidera une fois encore la haine de l’esprit de sérieux et de la bien-pensance. Celle-là même qui lui a déjà valu moultes consécrations. Gageons qu’après le Grand Prix de l’Académie française et son récent Renaudot, le Goncourt est en vue. Oh les beaux jours pour le journalisme culturel…

Thibault Roques


Article publié le 12 Fév 2020 sur Acrimed.org