Septembre 26, 2022
Par Le Mouton Noir (QC)
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Catherine Dorion, l’égérie sulfureuse de la gauche déjantée et féministe (comme madame Bombardier l’a déjà appelée), sera de passage à Rimouski ce lundi 26 septembre aux Bains Publics – Cabaret culturel. L’ancienne députée y présentera une conférence interactive sur le thème de la culture.

Je dois dire que j’ai toujours apprécié Catherine Dorion, comme artiste, comme chroniqueuse et comme politicienne même. On a partagé la scène ensemble à quelques reprises lors de cabarets. Les réactionnaires qui qualifiaient de «frasques» ses pieds de nez au système et qui étaient outrés que la députée n’endosse pas toutes les règles de bonne conduite de l’Assemblée nationale n’ont fait que prouver l’importance de la démarche hors normes de Catherine. Dès qu’on dépasse un peu la ligne de conduite bourgeoise, les soldats du statu quo font front commun pour nous ramener à l’ordre. Ses «frasques», je les voyais plutôt comme une démonstration claire des limites institutionnelles. On voit comme un compromis acceptable qu’un ministre de l’environnement joue le rôle de lobbyiste pour défendre les intérêts des corporations polluantes, mais quand une députée arbore un coton ouaté ou un t-shirt, c’est décrié comme un geste hérétique envers la démocratie. Comme l’a écrit avec sarcasme le poète Patrice Desbiens : « Il faut apprendre à se fermer la gueule et à respirer par le trou du cul. »

Bref, j’ai profité de son passage dans notre ville pour l’appeler et lui poser quelques questions.

Tout d’abord, on peut s’attendre à quoi du format de l’événement?

J’ai en tête comment je vais raconter ce qui, d’après moi, se passe dans notre culture, je reviens vraiment à la base de ce que c’est [la culture] : l’espèce de magma qu’il y a entre les humains pis qui fait qu’on est quelque chose ensemble plutôt qu’un tas d’individus qui ne se connaissent pas. Ça me prend généralement moins d’une heure. Je prends ce temps-là pour changer l’angle avec lequel habituellement on regarde la culture. Pis après ça, je fais parler le monde. Je réponds aux questions, pis on jase jusqu’à ce que je sente que la salle est tannée. Ce format-là [dédié à la culture], c’est la première fois. C’est un genre de rodage.

Un one woman show interactif sur le thème de la culture?

Oui, mais bien laid back, pas de grosses paillettes pis de grosses lumières. Le monde pis moi.

Dans la description de l’évènement, tu dis qu’il n’y a pas de culture sans temps libre. Peux-tu m’expliquer comment tu entends le concept de « temps libre »? Et quel est le lien entre temps et culture?

Le temps libre, c’est comme quand tu vas au centre d’achats toutes les fins de semaine, par exemple, pour consommer plein de beaux produits… Non, c’t’une joke. (Rires)

Le temps libre, en fait, a presque disparu. C’est rare que tu n’aies pas une heure dans ta vie, à part quand tu dors, qui n’est pas engagée à faire faire du cash à quelqu’un d’autre, faque on passe notre temps soit en travaillant, en consommant ou en étant sur notre téléphone. Notre temps d’attention, toute notre attention, c’est le nouvel or noir. Le marché de l’attention nous enlève nos propres vies. Pis en plus, ça nous rend tous plus malheureux, parce que moins connectés à nous-mêmes individuellement. Ça fait aussi que l’attention (qui est une forme de soin) est hijackée comme ça, c’est devenu une ressource rare pis ça fait qu’on a peu de moments de temps libre.

C’est dans ces moments-là que l’art, la culture, la musique, tricoter, rien foutre ensemble, juste être là, être disponible, y’a des liens qui se créent juste dans la disponibilité.

Tu sembles faire une distinction que j’aime bien entre culture et industrie culturelle. On mélange souvent les deux.

La culture, ça n’appartient à personne. C’est vraiment l’affaire la plus démocratique au monde. C’est ce qui existe entre les gens quand ils sont ensemble. C’est ce que tu crées en ayant justement du temps libre ensemble. Ça se transmet. Ça peut être rempli de plein de trucs. Quand tu es une semaine de temps au chalet avec de bons ami.e.s, qu’est-ce qui nait? Y va yavoir plein de formes de culture: autour de la bouffe, autour de comment on passe le temps, autour des histoires qu’on se raconte, des jugements qu’on pose, des analyses, de la langue, des jokes… C’est créé par le monde, partagé par le monde. Chaque fois que le monde se voit, ça se gosse, y’a un sculptage constant de culture.

L’industrie culturelle, c’est complètement autre chose. C’est un but capitaliste. C’est quelqu’un qui prend du monde en charge pis qui dicte aux autres comment faire de l’argent via la culture. L’industrie culturelle, là-dedans, y’a de vrais artistes qui essayent quelque chose, mais en elle-même, l’industrie nuit à la culture. Le but des industries va toujours être de faire de l’argent.

Les écolos, entre autres, parlent beaucoup de «décoloniser notre imaginaire». Qu’est-ce que tu décoloniserais dans notre imaginaire?

J’ai vraiment confiance dans le fait qu’une fois que le temps des humains est décolonisé, il en émerge ce qui fait que le monde peut aller mieux. Les communautés, en renforçant la culture entre elles, deviennent plus fortes, donc moins manipulables, moins malléables, et moins faciles à embarquer dans cette course folle vers le ravin où le capitalisme nous amène. Qu’on décolonise les espaces temporels qui sont détenus par le capitalisme pour qu’à la place émerge quelque chose qui est véritablement à nous.

Françoise David, en quittant la vie politique, a dit, et je paraphrase, que «notre système politique, c’est une machine à broyer les humains». Fais-tu le même constat?

Je me suis fait dire : « Voyons, on ne peut pas critiquer l’Assemblée nationale, c’est un lieu extraordinaire où les plus grands sont passés… ». Je suis d’accord avec Françoise. C’est vraiment problématique cette machine-là. Ce n’est pas vrai que le désir populaire peut s’engouffrer là-dedans.

L’endroit où tu es censé être le porte-parole de ta communauté devient un lieu où tout est fait pour que la parole ne porte pas. Parce que les pressions à te lisser, à devenir invisible, normale, à ressembler à la machine, à être ultra prévisible, sont très très très fortes. Psychologiquement, c’est énorme, c’est vraiment difficile! C’est super dur de rester fidèle à ce qui t’avait amené là. C’est possible, mais combien de temps, je ne le sais pas. C’est une des raisons pour lesquelles je suis partie : ça ne me tentait pas d’arriver dans une zone où je me demanderais si je suis encore là pour les bonnes raisons…

Pour la suite, on vous invite à assister à la conférence artistique ce lundi soir!




Source: Moutonnoir.com