Mai 9, 2022
Par Lundi matin
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Les 21-22 mai, le collectif Saccage 2024 (https://saccage2024.noblogs.org/) organisera des rencontres internationales anti-Olympiques ( https://lundi.am/Rencontre-internationale-anti-Olympique) en Seine-Saint-Denis. En attendant ce week-end qui se veut une Ă©tape importante pour les luttes anti-JO ici et ailleurs, voici un entretien avec CP Robertson, qui a participĂ© Ă  la lutte contre les JO de Rio en 2016 et est actuellement membre de NOlympics LA (https://nolympicsla.com/), la plateforme contre les JO de Los Angeles en 2024.


Saccage 2024 (S2) : Bonjour CP Robertson, tu viens Ă  Paris dans quelques semaines pour participer Ă  notre rencontre internationale anti-olympique. Tu as travaillĂ© pour RioOnWatch (https://rioonwatch.org/) autour des JO 2016 Ă  Rio de Janeiro, et tu es maintenant membre de NOlympics LA (https://nolympicsla.com/). Tu peux nous parler de ce que tu as fait Ă  Rio, puis de ce que tu fais maintenant Ă  Los Angeles ?
CP Robertson (CR) : Je suis allĂ©e Ă  Rio en 2014 pour la premiĂšre fois et j’y ai vĂ©cu jusqu’en 2018. Je travaillais pour une plateforme d’information locale appelĂ©e RioOnWatch.org, qui publiait en anglais et en portugais. La plateforme s’est interposĂ©e dans le rĂ©cit incroyablement positif des mĂ©dias mainstream sur les JO dans les premiĂšres annĂ©es qui ont suivi la sĂ©lection de Rio pour accueillir les Jeux. Les principaux rĂ©cits mĂ©diatiques Ă©taient les suivants : ’Les Jeux Olympiques et la Coupe du monde sont formidables pour le BrĂ©sil’, ’Ils sont une fiertĂ© de cette Ă©conomie Ă©mergente qui est sur le point d’entrer sur la scĂšne mondiale’, ’Tout le monde en profitera’.

Mais les gens voyaient les choses de maniĂšre trĂšs diffĂ©rente sur le terrain Ă  Rio, en particulier dans les favelas. Les gens voyaient des expulsions directement liĂ©es aux JO. Toutes les belles promesses d’investissement n’ont pas Ă©tĂ© tenues. Les gens ont assistĂ© Ă  une augmentation considĂ©rable de la militarisation. La police militarisĂ©e et, dans certains cas, l’armĂ©e ont Ă©tĂ© envoyĂ©es dans les favelas pour les occuper sous couvert de ’sĂ©curité’ pour la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. 

RioOnWatch est donc intervenu pour tenter de corriger le rĂ©cit en recentrant sur les expĂ©riences des habitant-es des favelas. J’étais reporter d’abord, puis rĂ©dactrice. Ce n’était pas une plateforme explicitement anti-olympique, mais Ă  travers toutes les histoires recueillies dans les favelas de Rio, elle a fini par prĂ©senter cette perspective trĂšs critique des Jeux Olympiques et montrer comment ils causaient un rĂ©el prĂ©judice Ă  ces communautĂ©s. Cela a Ă©tĂ© pour moi une Ă©norme expĂ©rience d’apprentissage pour comprendre cet Ă©vĂ©nement.

Et j’étais Ă©galement intĂ©ressĂ©e par la suite. Les JO ont donc pris fin en 2016 Ă  Rio. Mais oĂč allaient-ils aller ensuite ? Il y avait beaucoup de discussions Ă  l’époque autour des villes candidates pour 2024. Bien sĂ»r, Paris en faisait partie. Mais aux États-Unis, Ă  l’époque, il Ă©tait plutĂŽt question de Boston, du moins en 2014 ou 2015. 

Il y a eu un mouvement militant trĂšs intĂ©ressant Ă  Boston oĂč iels ont rĂ©ussi Ă  empĂȘcher la ville de se porter candidate. Ensuite, c’est passĂ© Ă  Los Angeles.

MĂȘme depuis Rio, nous attendions activement de voir : ’Qui va rĂ©sister Ă  cette candidature Ă  Los Angeles ?’ Parce que la rĂ©sistance existait partout ailleurs. Ainsi, lorsque j’ai appris l’existence de ’NOlympics LA’, probablement par Facebook, Twitter ou un autre rĂ©seau social, nous avons commencĂ© Ă  discuter avant mĂȘme que je ne m’installe Ă  LA, parce qu’iels voulaient tirer des leçons de ce qu’il s’était passĂ© Ă  Rio.

S2 : Quand as-tu dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Los Angeles ?
CR : En 2018.
S2 : As-tu dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Los Angeles pour LA 28 et NOlympics LA ?
CR : J’ai dĂ©mĂ©nagĂ© parce que je voulais faire une thĂšse. J’ai postulĂ© Ă  des Ă©coles dans diffĂ©rentes rĂ©gions des États-Unis et j’ai fini par aller Ă  l’UniversitĂ© de Californie du Sud Ă  Los Angeles. Parce que j’étais fascinĂ©e par ces questions : ’OĂč est la responsabilitĂ© de ces mĂ©ga-Ă©vĂ©nements ?’, ’Quelles sont les possibilitĂ©s de dĂ©faire cette machine qui ne fait que ravager les villes d’un endroit Ă  l’autre ?’. J’étais donc trĂšs intĂ©ressĂ©e Ă  poursuivre mon Ă©tude des Jeux Olympiques. Ce n’est donc absolument pas une coĂŻncidence si j’ai atterri Ă  Los Angeles, car Ă  ce moment-lĂ , nous savions oĂč se dĂ©rouleraient les Jeux Olympiques de 2028. 
S2 : OK, dis-nous en plus sur ce que tu fais avec NOlympics LA.
CR  : Il ne s’agit pas d’un groupe qui milite pour de ’meilleurs Jeux Olympiques’. Nous n’essayons pas de nĂ©gocier avec LA 28 ou avec le ComitĂ© international olympique (CIO) pour amĂ©liorer les JO. Parce que nous croyons fondamentalement que c’est une chose nĂ©gative pour la ville et que cela va nuire aux Angelenos de la classe ouvriĂšre et aux communautĂ©s de couleur en particulier. Nous nous sommes donc battus-es dĂšs le dĂ©but contre la candidature en 2017, et mĂȘme lorsque Los Angeles a Ă©tĂ© choisie pour accueillir les Jeux, nous avons fait valoir que Los Angeles devrait annuler les Jeux, Los Angeles devrait se retirer de ce contrat ville hĂŽte. Nous pensons toujours que ça peut se faire. Nous pensons en fait que le contrat ville hĂŽte pourrait ne pas avoir Ă©tĂ© techniquement lĂ©gal en premier lieu, sur la base des propres lois de la ville de Los Angeles. Nous menons donc une campagne publique et essayons de sensibiliser le public aux problĂšmes liĂ©s aux Jeux Olympiques. 

Nous travaillons Ă©galement en Ă©troite collaboration avec les communautĂ©s de la classe ouvriĂšre qui subissent le plus de consĂ©quences. Il y a dĂ©jĂ  des cas de dĂ©placements liĂ©s aux stades qui accueilleront les JO, liĂ©s aux hĂŽtels qui sont construits pour les JO. 

Et puis, nous travaillons aussi Ă  l’échelle transnationale, car nous nous sommes rendus-es compte que nous ne pouvons pas nous contenter de lutter contre les Jeux Olympiques ici, Ă  Los Angeles. Pour combattre cette machine transnationale globale, nous devons nous organiser au niveau transnational. C’est pourquoi nous sommes impatient-es de parler aux gens de Paris et d’autres villes. 

S2 : En fait, ma prochaine question porte sur ta passion pour la construction d’une force anti-olympique transnationale. C’est toi qui es derriĂšre le site web ’Olympics Watch’ (https://olympicswatch.org/), qui est dĂ©diĂ© Ă  la crĂ©ation d’une archive anti-olympique transnationale. Pourrais-tu nous parler de ta passion pour ce travail ?
CR : Tout d’abord, je dirais que cette Ă©nergie transnationale a prĂ©cĂ©dĂ© ce qui se passe actuellement. Si l’on pense Ă  Londres 2012 et Ă  Rio 2016, je sais que ces Ă©changes entre les gens existent depuis un certain temps. Julian Cheyne, de Londres, a jouĂ© un rĂŽle particuliĂšrement important dans la crĂ©ation de la plateforme ’Games Monitor’ ( http://www.gamesmonitor.org.uk/archive/). Les graines de cette organisation transnationale remontent donc au moins Ă  cette Ă©poque. Toustes les membres de NOlympics LA pensent que l’organisation transnationale est importante, en partie parce que nous avons vu que lors des derniĂšres Ă©ditions des Jeux Olympiques, lorsque les mĂ©dias Ă©taient critiques, la narration Ă©tait du genre : ’RIO avait des problĂšmes’, ’RIO est dĂ©sorganisé’, ’RIO n’a pas nettoyĂ© la baie’. Et on passe vraiment Ă  cĂŽtĂ© de l’analyse de la façon dont les JO sont conçus. Leur structure mĂȘme est conçue pour ne pas servir les rĂ©sident-es actuel-les de la ville et pour faciliter l’accaparement des terres et l’accumulation pour ceux qui sont dĂ©jĂ  riches et bien placĂ©s pour en profiter. 

NOlympics LA n’a jamais dit : ’Les Jeux Olympiques sont la raison de la gentrification de Los Angeles’. Nous savons que la gentrification est dĂ©jĂ  en cours Ă  Los Angeles. Mais nous devons vraiment prendre au sĂ©rieux le fait que ce projet olympique arrive et accĂ©lĂšre et exacerbe tous ces problĂšmes en cours en raison de la façon dont il est conçu. DĂšs lors, il est vraiment utile et mĂȘme nĂ©cessaire de s’organiser au niveau transnational, car il ne s’agit pas seulement d’un problĂšme local. Ces acteurs, ces entreprises sponsors, le CIO lui-mĂȘme, sont tous des acteurs mondiaux et cela n’a pas de sens d’y penser uniquement Ă  l’échelle locale. 

L’un des grands dĂ©fis de l’organisation anti-olympique dans le passĂ© a Ă©tĂ© de construire un mouvement au niveau local et les Jeux Olympiques vont et viennent. TrĂšs souvent, les personnes qui ont combattu les JO tournent leur attention vers d’autres problĂšmes urgents une fois les Jeux terminĂ©s. C’est comprĂ©hensible. L’intĂ©rĂȘt de l’organisation transnationale est donc en partie dĂ» au fait que les JO se dĂ©placent d’un endroit Ă  l’autre, dans le temps et dans l’espace. Nous ne pouvons pas soutenir un mouvement si nous ne pensons qu’au niveau local. Nous devons rĂ©flĂ©chir Ă  la maniĂšre dont nous pouvons en faire une force transnationale pour pouvoir rester dans le cadre des Jeux Olympiques. 

S2  : Tu as soulignĂ© que les mĂ©dias prennent Rio ou Tokyo comme de mauvais exemples. En fait, Paris 2024 dit clairement : ’Ne parlez pas des Jeux du passĂ© : nous sommes diffĂ©rents de Rio ou Tokyo’. Je suppose qu’à Los Angeles, vous ĂȘtes confrontĂ©-es au mĂȘme genre de discours : ’(Contrairement aux autres) Los Angeles est une ville idĂ©ale pour accueillir les Jeux’. Donc, de ce point de vue, quel genre de discussion voudrais-tu avoir en France ?
CR : Je pense qu’à Los Angeles, il ne s’agit pas seulement de s’attendre Ă  des impacts nĂ©gatifs des JO dans le futur. Nous voyons dĂ©jĂ  certains de ces impacts nĂ©gatifs. La police de Los Angeles (LAPD) utilise les JO comme une excuse pour justifier son besoin de financement supplĂ©mentaire. Ces processus d’expulsion liĂ©s aux stades, liĂ©s aux hĂŽtels sont dĂ©jĂ  en cours. Je suis donc impatiente d’apprendre des gens Ă  Paris les conditions matĂ©rielles spĂ©cifiques sur le terrain – ce que vous vivez maintenant, les façons dont vous voyez dĂ©jĂ  les impacts nĂ©gatifs de Paris 2024. Et renforcer nos connaissances ensemble afin de mieux combattre ce MYTHE selon lequel Paris et LA seront les ’bons JO’. En plus de parler du contexte matĂ©riel, je suis tout simplement excitĂ©e de comprendre les tactiques d’organisation, les stratĂ©gies, les convictions politiques et le mouvement sur le terrain Ă  Paris. J’ai hĂąte de partager une partie de ce qui se passe Ă  Los Angeles pour que nous puissions mieux nous comprendre les un-es les autres.
S2  : Merci, et ce sera ma derniĂšre question. Ce n’est pas la premiĂšre fois que tu participes Ă  une rencontre internationale anti-olympique, tu as dĂ©jĂ  participĂ© Ă  celle de Tokyo en 2019. Comment ça s’est passĂ© lĂ -bas ?
CR : C’était une expĂ©rience fantastique. Ce tout premier sommet anti-olympique Ă  Tokyo a rassemblĂ© des personnes de Los Angeles, Paris, Tokyo, la CorĂ©e du Sud et Londres. Nous avions Ă©galement des personnes de Malaisie et d’IndonĂ©sie, car ces pays envisageaient de poser leur candidature ou Ă©taient touchĂ©s par les projets olympiques en cours. Une forĂȘt tropicale malaisienne a fourni du bois pour les stades de Tokyo. 

Il Ă©tait si important de rencontrer les personnes avec lesquelles nous avions dĂ©jĂ  discutĂ© sur Skype. Je pense que le fait de connaĂźtre ces personnes, de s’intĂ©resser Ă  elles et de sentir que ’cette personne me soutient, et je la soutiens’ est trĂšs important pour soutenir le mouvement dans le temps. Il y avait donc ce cĂŽtĂ© « tisser des liens Â». Et puis, le fait d’ĂȘtre lĂ  physiquement nous a permis de comprendre beaucoup plus clairement ce qui se passe avec Tokyo 2020. Parce que c’est une chose de lire des articles sur le sujet, d’en ĂȘtre informĂ© par quelqu’un qui est sur place, mais c’en est une autre de le voir de ses propres yeux. Par exemple, j’ai vu Ă  Tokyo l’architecture hostile qui avait Ă©tĂ© mise en place prĂšs des stades pour empĂȘcher les personnes sans abri d’entrer. Je suis allĂ©e Ă  Fukushima pour voir, sentir et ressentir les effets permanents des radiations dans cette rĂ©gion. 

Je pense que le rassemblement de Tokyo a Ă©tĂ© particuliĂšrement important parce que touxtes celles et ceux qui y ont participĂ© Ă©taient intĂ©ressĂ©-es par cette question : ’Comment transformer notre organisation plus locale en quelque chose que nous pouvons vraiment appeler un mouvement ?’ C’était donc assez rĂ©volutionnaire en termes de dĂ©claration (https://nolympicsla.com/fr/2019/08/09/nolympics-anywhere-une-declaration-commune-de-solidarite/) que nous avons publiĂ©e ensemble, disant que nous ne sommes pas seulement opposĂ©s Ă  ce projet spĂ©cifique ou Ă  ces Jeux Olympiques dans cette ville, mais que nous combattons la machine olympique partout oĂč elle va. 

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Source: Lundi.am