Octobre 17, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Georges Riviere est allĂ© Ă  la rencontre d’une militante de l’association Tharwa N’Fadhma N’Soumer, Iss.

Tu es militante fĂ©ministe en AlgĂ©rie, et actuellement le pays est traversĂ© par un immense mouvement populaire, le Hirak, qui dure depuis plus de 2 ans, s’est interrompu un moment pendant la pandĂ©mie et reprend maintenant
 Comment t’y insĂšres-tu en tant que fĂ©ministe ? On parle beaucoup du « carrĂ© fĂ©ministe »
Le pays a connu une rĂ©volution sociale qui s’est enclenchĂ©e un certain 22 fĂ©vrier 2019, et c’est de loin son caractĂšre spontanĂ©, indĂ©pendant, mais toutefois coordonnĂ© qui a propulsĂ© les diffĂ©rentes revendications sociales. On y voit une AlgĂ©rie qui peut ĂȘtre plurielle, et comment cette pluralitĂ© peut constituer une force dĂ©terminĂ©e, pacifique, face Ă  un pouvoir dĂ©vastateur. La maturitĂ© et la solidaritĂ© sociale ont crĂ©Ă© une cassure au sein du systĂšme en place. Et cette faille c’est le mouvement populaire, c’est le Hirak.
En tant que militante et activiste fĂ©ministe je porte mes propres revendications de citoyenne au sein de ce mouvement populaire. Mes revendications sont pour l’heure purement fĂ©ministes car l’urgence Ă  mon sens reste la femme, et aucune fraction de la Terre ne peut ĂȘtre vĂ©ritablement libre, sans que les femmes ne le soient Ă  leur tour. De ce fait, je milite contre toutes les formes de dominations sexistes, dont la domination patriarcale qui reste omniprĂ©sente dans notre sociĂ©tĂ© et qui prend racine au sein de toutes les sphĂšres de la vie. Concernant le carrĂ© fĂ©ministe, bien que je milite au sein d’une association fĂ©ministe, je reste indĂ©pendante, et je rejoins la marche au milieu des hirakistes sans distinction ni inscription aucune : aujourd’hui je peux marcher Ă  cĂŽtĂ© des socialistes, demain Ă  cĂŽtĂ© des communistes, cela ne fait de moi ni une socialiste, ni une communiste, mais une citoyenne indĂ©pendante, Ă  part entiĂšre, qui se bat aux cotĂ©s des diverses minoritĂ©s.

Dans la rue, pendant les marches, comment a Ă©tĂ© comprise l’affirmation spĂ©cifique des fĂ©ministes dans la rue ? Certains « progressistes Â» disaient qu’il fallait ĂȘtre avant tout unis contre le systĂšme et que ce n’était pas le moment. Qu’en penses-tu ?
Oui certes, et c’est de loin ma plus grande dĂ©ception aussi bien en tant que personne humaine qu’en tant que citoyenne. On ne cesse de nous rĂ©pĂ©ter que « ce n’est pas le moment Â» et ce, depuis l’indĂ©pendance. Cela dit, ayant appris de l’histoire, nous ne laisserons pas les erreurs passĂ©es se rĂ©pĂ©ter. Nos revendications s’inscrivent aussi bien dans l’urgence que dans la survie. Il n’y a pas de dĂ©mocratie sans Ă©galitĂ© sinon c’est une grosse farce. Alors Ă  un moment il faut arrĂȘter : et que ceux qui viennent contrecarrer nos revendications s’informent sur le sens que vĂ©hicule la dĂ©mocratie.
Le combat reste rude, car affirmant des opinions qui ne s’inscrivent dans aucun courant de pensĂ©e en AlgĂ©rie, on se sent dĂ©jĂ  trĂšs seule. Mais de lĂ  Ă  voir des pseudos progressistes taire les revendications les plus Ă©lĂ©mentaires, c’est extrĂȘmement enrageant.

Quelle est la situation actuelle des femmes en Algérie ?
Elle est difficile et violente. La rĂ©cente et terrible agression de neuf enseignantes Ă  Bordj Badji Mokhtar en porte le tĂ©moignage. La violence Ă  l’encontre des femmes est un problĂšme universel qui touche des millions d’entre elles Ă  travers le monde, quelle que soit leur culture, leur appartenance sociale ou leur niveau d’instruction.
Nous avons mĂȘme des difficultĂ©s Ă  faire reconnaĂźtre le mot « fĂ©minicide Â». Il doit ĂȘtre reconnu dans les mĂ©dias. C’est aussi mon combat, en tant que journaliste et que fĂ©ministe 
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La multiplication des enquĂȘtes sur cette rĂ©alitĂ©, la pression des mouvements de femmes et des associations des droits humains pourraient conduire Ă  des progrĂšs importants de la lĂ©gislation si la mobilisation Ă©tait plus forte, si nous Ă©tions mieux soutenues.

En AlgĂ©rie, les donnĂ©es existantes sont rares et tout Ă  fait parcellaires. Quelques statistiques existent nĂ©anmoins, et proviennent du monde associatif. Celles-ci ont fourni des informations montrant qu’ici, comme ailleurs, c’est au sein de l’espace familial que les femmes sont le plus exposĂ©es Ă  diverses formes de violence. Le Code de la famille condamne les femmes dans et hors la cellule familiale Ă  ĂȘtre mineure Ă  vie. Par exemple, l’inĂ©galitĂ© dans l’hĂ©ritage ; la femme n’ayant droit qu’à une petite part, fait que sa situation Ă©conomique n’est « presque Â» jamais Ă©gale Ă  celle d’un homme. Il ne lui reste que l’autonomisation, la conquĂȘte de l’indĂ©pendance Ă©conomique, et il faut beaucoup de courage pour sortir de son foyer, faire de longues Ă©tudes et travailler par la suite. La plupart finissent par se marier sous diffĂ©rentes pressions d’ordre Ă©conomique et social et deviennent des outils de reproduction. C’est le principe mĂȘme du patriarcat. Une autre Ă©tude montre que l’AlgĂ©rie a le plus grand taux de femmes ingĂ©nieures dans le monde alors qu’il n’y a que 18% de femmes sur le marchĂ© du travail.

On pourrait parler de 3 grands moments historiques de la lutte des femmes algĂ©riennes, celui des Moudjahidat, de la gĂ©nĂ©ration Â« vingt ans baraket Â», et la tienne, celle des rĂ©seaux sociaux, de l’hyper- connectivitĂ©. Quel est votre lien avec ce passĂ©, somme toute, rĂ©cent ?
Pour ma part, je suis descendante directe de la gĂ©nĂ©ration qui a scandĂ© dans le temps « abrogation du Code de la famille Â» plutĂŽt que de celle qui a scandĂ© « amendement Â». Il n’y a pas d’amendement possible dans ce qui est un code du mĂ©pris. Je regrette que ceci ait crĂ©Ă© des fissures dans le mouvement fĂ©ministe algĂ©rien. AprĂšs toutes ces annĂ©es passĂ©es, et aprĂšs les expĂ©riences vĂ©cues, certaines s’escriment encore et en vain Ă  obtenir des modifications Ă  la marge. La situation des femmes ne s’est pas vraiment amĂ©liorĂ©e. Il y a donc continuitĂ© avec l’action de « vingt ans barakat Â» (vingt ans de code la famille ça suffit) entreprise par les associations SOS femmes en dĂ©tresse et Tharwa N’Fadhma N’Soumer, dont je fais partie.

Y a-t-il de nouvelles problĂ©matiques fĂ©ministes ? De nouvelles revendications ? 
Oui, bien sĂ»r. Il y a par exemple l’émergence d’une autre lutte fĂ©ministe, celle de l’ÉcofĂ©minisme. Plus que jamais nous sommes confrontĂ©(e)s Ă  des crises systĂ©miques dont l’origine et les racines sont profondes, et il y a la nĂ©cessitĂ© dans laquelle nous nous trouvons d’y apporter une rĂ©ponse. Cette crise structurelle compromet gravement les systĂšmes Ă©cologiques qui rendent la vie possible. Cela reprĂ©sente une grave menace pour les moyens de subsistance et les droits des peuples. Nous savons que lorsque les systĂšmes hydriques sont menacĂ©s, le droit fondamental Ă  l’eau l’est Ă©galement. Lorsque les monocultures augmentent, la biodiversitĂ© est perdue ou lorsque les changements climatiques sont exacerbĂ©s, la production alimentaire est menacĂ©e. Nous devons dĂ©manteler le systĂšme d’oppression et d’exploitation qui se reproduit aussi dans la nature. Ce qui est nouveau c’est que nous faisons le lien entre la domination patriarcale, sa violence, son mĂ©pris, et la domination incontrĂŽlĂ©e, productiviste, en un mot capitaliste, sur la nature.

Tu fais partie d’une association, laquelle ? 
Oui, comme je vous l’ai dit, je fais partie de l’association fĂ©ministe Tharwa N’Fadhma N’Soumer (vous avez dit qui Ă©tait cette femme).
Elle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e par deux infatigables militantes fĂ©ministes, Ourida et Yasmina Chouaki en 1997 pour l’abrogation du Code de la famille et l’instauration de lois civiles et Ă©galitaires.
Depuis prĂšs de deux annĂ©es nous avons amenĂ© une nouvelle forme d’organisation qui est innovante en AlgĂ©rie. Beaucoup d’associations sont organisĂ©es sous un mode trĂšs hiĂ©rarchique et pyramidal. Nous, nous nous sommes organisĂ©es en bureau collĂ©gial, avec une prĂ©sidence tournante, ce qui permet aussi aux nouvelles militantes de s’affirmer dans la lutte et d’acquĂ©rir certains mĂ©canismes aussi bien sur le terrain qu’en ayant accĂšs aux formations Ă  l’instar des « anciennes Â».

Y a-t-il de nombreuses associations féministes ? Existent-elles sur tout le territoire ? Quelles sont leurs différences ? Travaillent-elles ensemble ?
Oui, certainement, il existe de nombreuses associations fĂ©ministes sur le territoire algĂ©rien, la diffĂ©rence la plus flagrante qui existe entre ces associations, comme je l’ai dit, est liĂ©e aux revendications concernant le Code la famille ; certaines sont radicales et rĂ©clament son abrogation pure et simple, tandis que d’autres optent pour la rĂ©forme en revendiquant par exemple simplement l’abrogation d’articles de loi. Or c’est l’existence mĂȘme de ce code qui lĂ©gitime l’écrasante domination du patriarcat.
Notre association travaille Ă©normĂ©ment en collaboration avec l’association fĂ©ministe FARD Femmes algĂ©riennes revendiquant leurs droits, prĂ©sente Ă  Oran, ou encore l’association fĂ©ministe Assirem yellis n’Djerdjer de Tizi-Ouzou qui partagent les mĂȘmes valeurs et les mĂȘmes revendications.

Tu te définis comme anarchiste. Je connais peu de personnes qui se définissent comme telles en Algérie.
Ça veut dire quoi pour toi ? Ça ne doit pas ĂȘtre Ă©vident. 

Le chemin est trĂšs long pour l’ĂȘtre vĂ©ritablement, mais j’y travaille et je tends vers cette philosophie de vie car elle constitue pour moi la solution Ă  tous nos maux. Depuis le temps nous voyons les dommages engendrĂ©s par l’organisation verticale de la sociĂ©tĂ©, et l’humain ne cesse de courir vers sa propre fin en restant sur des positions ravageuses.
Être anarchiste et fĂ©ministe en AlgĂ©rie « Anarcha-fĂ©ministe Â» est une lutte quotidienne puisque cette fraction de la terre est le berceau de tout ce que l’anarchie rĂ©prouve, cela signifie, se prĂ©parer Ă  une certaine solitude : je parle de la solitude de l’esprit.

Comment t’es-tu informĂ©e de cette philosophie politique ? Il n’y a pas de courant politique anarchiste en AlgĂ©rie.

La premiĂšre fois que j’ai entendu parler d’anarchisme j’étais encore adolescente. Amoureuse invĂ©tĂ©rĂ©e de l’érudition, le savoir sous toutes ses formes, durant mes activitĂ©s de recherche, j’ai rencontrĂ© cette philosophie qui m’a, sur le champ, entiĂšrement conquise. À mesure que je lisais entre histoire et dĂ©finitions en passant par des figures telles que Louise Michel, ÉlisĂ©e Reclus, Bakounine et bien d’autres encore, en me documentant sur ce qu’était cette notion jusqu’alors ignorĂ©e, j’ai cessĂ© de me sentir seule.
En AlgĂ©rie bien que j’aie dĂ©jĂ  croisĂ© sur mon chemin certaines personnes qui se dĂ©finissent comme anarchistes, je n’ai Ă  ce jour rencontrĂ© aucun courant politique qui s’inscrit dans cette vision.

Quel lien fais-tu entre féminisme et lutte des classes ?

Le fĂ©minisme aspire Ă  s’affranchir de l’assujettissement au systĂšme patriarcal qui constitue de loin la toute premiĂšre hiĂ©rarchie et manifestation dans la sociĂ©tĂ© algĂ©rienne de la domination des hommes sur les femmes. Ainsi, le combat contre le patriarcat pour l’émancipation des femmes est indissociable de toutes les luttes contre l’exploitation de l’humain par l’humain, contre l’oppression Ă©conomique, l’État et contre le systĂšme en place qui gangrĂšne le pays depuis l’indĂ©pendance. La libertĂ©, la justice sont un tout qui ne peut-ĂȘtre fragmentĂ©.

Quel lien fais-tu entre anarchisme et féminisme ?
À mon sens, anarchisme et fĂ©minisme sont intrinsĂšquement liĂ©s puisque les deux contestent toute forme d’assujettissement de hiĂ©rarchie et de domination entre une personne humaine sur une autre personne humaine. L’Anarchie prĂŽne un processus de prise de dĂ©cision qui se veut Ă©galitaire, participatif, et consensuel. Le fĂ©minisme lutte contre l’oppression et la domination des femmes par les hommes et pour l’affranchissement de celles-ci en instaurant l’égalitĂ© entre les sexes. Aussi, le fĂ©minisme insiste pour que le processus de prise de dĂ©cision soit dĂ©libĂ©ratif et consensuel. Pour ces raisons, l’anarchisme ne peut faire entorse au fĂ©minisme et vice-versa.

Georges Riviere, Iss avec la participation d’Amina.




Source: Monde-libertaire.fr