Rencontre avec Dylan et sa
copine Emilie, à leur domicile d’une bourgade de la vallée de l’Hérault. Voici
trois semaines, Dylan était touché par un éclat de grenade, à l’angle de la
Préfecture à Montpellier. Ce mardi 14 mai 2019, il sort d’une consultation à
l’hôpital. Bilan : indice de vision indétectable, inférieur à 1/20e.
Autant dire : la perte définitive de son œil droit.

Dès la fin de l’entretien,
tous deux filent vers un barbecue partagé avec d’autres blessés graves des
Gilets jaunes. Voici six mois, âgés de 18 et 21 ans respectivement, Dylan et
Emilie n’avaient pas de conscience politique. Samedi dernier, ils pouvaient à
nouveau vérifier ce qu’il en est de l’Etat policier, quand un CRS, tombé au
niveau de la délinquance verbale des soudards de discothèque, le
provoquait : « Moi, je me ferais bien ton deuxième oeil ».

Tout au long de notre
discussion, Dylan et Emilie s’expriment en parfait accord, indistinctement.
Pour plus de fluidité de lecture, nous avons donc fondu leurs propos dans des
répondes communes à eux deux, sauf lorsqu’il était pertinent de maintenir la
distinction entre eux.

Qu’est-ce qui vous a fait participer au mouvement des
Gilets jaunes ?

On y a été dès le 17 novembre, sur les ronds-points. Il y en
avait pas mal sur le secteur : à Gignac, à Lodève,
Saint-André-de-Sangonis, Clermont-l’Hérault. Il y a eu aussi le blocage de la
Salamane, la plateforme d’Hyper U et Leclerc. Ça, franchement, il faudra le
refaire ! Puis on a tout suivi.

Comme beaucoup, c’est parti du gas-oil. (Emilie précise:) quand
je vais faire le ménage à l’hôtel, ça me fait quand même cinquante kilomètres
aller-retour ! Puis, une fois dans le mouvement, on a beaucoup rencontré
de gens, beaucoup parlé, et on a compris que notre situation matérielle très
difficile n’avait rien d’un cas individuel. Que ça a des explications. On est
jeune, on bosse. (Dylan précise:) Moi je fais de l’interim depuis que
j’ai quinze ans. Tous les boulots. Des déménagements, etc. Je n’ai jamais
refusé une seule mission. Même pour une journée. Même à perpète. C’était ma
conception pour être correct.

Mais là, maintenant que je ne peux plus y aller et qu’ils me
voient pas venir, il n’y a qu’un seul responsable de toutes ces boîtes qui a
pris la peine de prendre de mes nouvelles. Ça aussi, ça fait réfléchir. On est
jeune, on bosse, et on s’en sort pas. Peu à peu, on s’est rendu compte de
l’enfumage dont on est victime. On a dû vivre dans un appartement totalement
indécent. Quand on en a cherché un de correct, on a vu comment ça s’est
passé !

Pourquoi continuer encore, six mois après ?

Parce qu’on est incompris, ignoré, méprisé à un point
incroyable. On n’a strictement rien obtenu. On reste dans la galère. (Emilie
précise:
) Ah oui, j’ai quand même eu la prime exceptionnelle. 140€. Vous
imaginez comme ça a changé ma vie. Et le gas-oil qui repart toujours plus haut.
Alors on y coit plus fort que jamais. On va gagner. Si Macron se plante aux
Européennes, il va peut-être se poser des questions !

Vous irez voter ?

Oui.

Vous savez pour quelle liste ?

Non. tout sauf Macron. D’ailleurs, c’est pour ça que la
reconnaissance du vote blanc est une revendication intéressante des Gilets
jaunes.

Y a-t-il une revendication à laquelle vous êtes particulièrement
attaché.es ?

Les taxes sur les produits de première nécessité. On laisse
350€ au strict minimum, et jusqu’à 500€, chaque mois au supermarché. On n’y
arrive pas.

Je vous trouve très combatifs, et presque de bonne humeur,
malgré ce qui vous est arrivé…

On est très entouré par la grande famille des Gilets jaunes,
particulièrement aussi par les autres blessés, et puis nos familles. On a un
soutien formidable de la Ligue des Droits de l’Homme, qui nous a fourni
beaucoup de contacts très utiles. On a un avocat super. On a quantité de photos
et vidéos de la scène, qui risquent d’être utiles.

Alors, que s’est-il passé ce 27 avril, acte XXIII des
Gilets jaunes, devant la Préfecture.

J’étais aux marches de la Poste, là où se mettent les
jorunalistes et les Street Medics. J’ai vu un gars que je connais, qui faisait
de la provocation bête, des gestes grossiers. J’ai été le trouver pour lui
conseiller d’arrêter, car il risquait de se faire interpeler. A ce moment là,
une canette, une seule, est arrivée de loin sur le cordon de CRS, qui l’ont
esquivée grâce à leurs boucliers.

Et là, sans sommation, l’un s’est avancé, et a tiré, sans
viser, dans le tas. Pas du tout maître de son tir, ce qui est une faute.
Résultat, ça a atterri contre une borne en béton, et ça a éclaté. C’était une
grenade Gli-F4, une arme de guerre, contenant des substances interdites, dite
grenade de désencerclement, alors que la pression sur les forces de l’ordre
était minime. Les images le montrent, c’est assez clairsemé, car d’ailleurs ils
avaient mis en marche l’arrosage des manifestants.

J’ai tout de suite été pris en charge par les street medics
qui m’ont dit de filer à l’hôpital. Avec Emilie, on s’est rejoint sur la
Comédie. (Emilie précise🙂 J’ai appelé les pompiers, mais ils m’ont
raconté qu’il fallait d’abord que j’en passé par un service de sécurité. Est-ce
que ça veut dire qu’il faut en repasser par les forces de l’ordre (qui
d’ailleurs sont censées se préoccuper de la sécurité de toute personne blessée,
passons). Bref j’ai surtout senti que les pompiers n’avaient aucune envie de
venir, ou en avaient reçu l’ordre. On s’est débrouillé par nos propres moyens
pour aller à Gui-de-Chauliac.

(Dylan précise🙂 J’ai eu deux ouvertures à la
paupière. Quatre points de suture pour une, cinq pour l’autre. Et deux
hémorragies complètement à l’intérieur du globe. Ça a produit un oedème
phénoménal. En le sentant, au début, j’ai cru que l’oeil avait quitté son
orbite ! J’ai pas pu l’ouvrir pendant dix jours. J’ai fait cinq jours d’hôpital.

Le 7 mai, après dix jours de vague espoir, le verdict est
tombé : l’hémorragie terminée, le scanner a pu être très clair. Les
récepteurs de lumière, des sortes de bâtonnets situés tout au fond de l’oeil,
ont été détruits. Bref, la lumière rentre plus. C’est la nuit. Demain, on va
jusqu’à Aix-en-Provence, recueillir un autre avis médical, d’un très grand
spécialiste. Mais sans illusion.

Ça met dans quel état moral ?

Une immense colère. (Dylan🙂 Ils m’ont ptis ma vie. Je
ne sais pas si je vais pouvoir passer mon permis de conduire. Pour le boulot,
ce sera un casse-tête, j’en faisais beaucoup avec de la poussière, désormais
totalement interdit. Je suis en arrêt, mais comme intérimaire, je perçois rien
à ce titre, puisque je suis sur une phase de droits au chômage. Ça va s’arrêter
en juillet. On sait pas comment assurer la suite. Peut-être comme adulte
handicapé ?

On vient de lancer une cagnotte internet. On est un peu déçus
parce qu’il y a assez peu de participants : plutôt que dix personnes qui
donnent cinquante euros – il y en a quelques-unes – on préfèrerait cinquante
personnes qui donnent dix euros. C’est par principe, la signification, la
solidarité.

Tout ça est une épreuve énorme. Y a aussi les tracas, les
démarches, les frais de justice, le médical. (Emilie précise🙂 Dylan a
beaucoup pleuré à l’hôpital, même s’il aime pas le dire, parce que c’est un
garçon. (Dylan précise🙂 J’ai quand même été content sur un point. Il
n’y a presque pas de dégât esthétique. Un peu de strabisme. Juste, si on fait
bien attention, l’oeil est noir, parce qu’avec le problème de lumière, la
pupille se dilate au maximum possible.

Vous contre-attaquez ?

Oui, on lâchera rien. Justice sera rendue. On fera la
déclaration IGPN, mais on sait bien comment ils classent sans suite. Alors il y
aura le pénal, l’administratif. Notre avocat est très déterminé. Il a la
question énorme que l’État autorise ces armes de guerre. Ou, mieux dit :
il donne l’ordre de les utiliser.

Est-ce que vous vous intéressez à d’autres causes que les
Gilets jaunes ?

Pour l’instant, on a tout découvert par ce mouvement, c’est
là qu’on est. (Emilie précise🙂 Mais bon, j’aimerais bien me syndiquer.
A la CGT. C’est quand même eux qui ont été les plus présents. Et j’ai un membre
de ma famille qui est très syndicaliste. Je suis assistante de vie. C’est des
boulots importants humainement. J’ai une collègue dont la bénéficiaire âgée est
morte dans ses bras. C’est traumatisant. De surcroît, elle se retrouve sans
boulot. Mais aucune reconnaissance. Des rémunérations de misère. Tout est
injuste.


Article publié le 16 Mai 2019 sur Lepoing.net