Juillet 10, 2020
Par Contretemps
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De trĂšs nombreuses contributions rĂ©centes ont soulignĂ© les effets nĂ©gatifs de l’explosion du tĂ©lĂ©travail sur les femmes en particulier et l’accroissement des inĂ©galitĂ©s auxquelles il a conduit.

Sociologue, Julie Landour s’est penchĂ©e sur le cas de ce qu’elle a nommĂ© « Mompreneurs Â», ces femmes qui « se dĂ©finissent comme des femmes qui crĂ©ent leur entreprise aprĂšs l’arrivĂ©e d’un enfant » pour reposer la question de la dite « conciliation Â» entre travail professionnel et domestique. DĂ©cloisonnant les sociologies du travail et de la famille, son enquĂȘte, qui mĂȘle ethnographie d’un collectif de Mompreneurs, rĂ©cits de vie et enquĂȘte statistique, s’interroge sur les ressorts et les limites de la reconversion professionnelle en questionnant du mĂȘme coup la maternitĂ© contemporaine.

Cet extrait, rĂ©sonnant avec l’actualitĂ©, montre comment le tĂ©lĂ©travail renforce l’assignation domestique des femmes.

Si les Mompreneurs insistent avant tout dans leur rĂ©cit sur la part expressive de leur activitĂ© Ă©conomique, les contraintes matĂ©rielles de leur installation puis exercice ne disparaissent pas pour autant. Ainsi, elles installent leur activitĂ© principalement Ă  domicile : c’est le cas de 79 % d’entre elles, 31 % travaillant dans un espace commun Ă  l’ensemble de la famille, 48 % dans une espace considĂ©rĂ©e comme dĂ©diĂ© Ă  l’activitĂ© au sein du domicile. Ces (auto-)entreprises bĂ©nĂ©ficient par ailleurs d’investissements financiers trĂšs limitĂ©s : 71 % des Mompreneurs ont eu besoin de moins de 8 000 euros et parmi elles, 41 % ont utilisĂ© moins de 2 000 euros. 21 % des Mompreneurs disent par ailleurs ne pas avoir eu besoin d’argent pour crĂ©er leur activitĂ©.

Les Mompreneurs semblent donc crĂ©er des activitĂ©s Ă  dimension expressive, mais dont l’envergure paraĂźt d’emblĂ©e rĂ©duite. On peut dĂšs lors s’interroger sur la dimension concrĂštement conciliatrice de leurs arrangements entre travail et famille : si l’on a bien vu comment elles se projetaient dans l’activitĂ© indĂ©pendante d’une part, et comment elles s’investissent d’autre part dans le travail parental, les formes de leur engagement dans le travail indĂ©pendant restent encore mystĂ©rieuses. Les diffĂ©rents travaux sur l’indĂ©pendance ont particuliĂšrement bien montrĂ© les incidences sur la division sexuĂ©e du travail de ces structures, avant tout dirigĂ©es par des hommes, oĂč se mĂȘlent l’économique et le familial, le productif et le reproductif (Barthez, 1982; Bertaux-Wiame, 2004; BessiĂšre, 2010; Samak, 2014; Zarca, 1987). D’autres travaux, portant sur les salariĂ©s travaillant Ă  domicile[1], ont dĂ©montrĂ© une gestion particuliĂšre des espaces et du temps dans ces configurations salariales atypiques. Les travaux vidĂ©o de Monique Haicault (1986), dans une optique fĂ©ministe, ont en particulier pointĂ© la confusion des ordres chez les femmes travaillant Ă  domicile, le domestique pouvant prendre le pas sur le professionnel. Qu’en est-il des femmes indĂ©pendantes exemplifiĂ©es par les Mompreneurs ?

Le premier temps de ce chapitre prĂ©sente les diffĂ©rents arrangements entre travail et famille chez les Mompreneurs, et tout particuliĂšrement chez celles qui en constituent la majoritĂ©, les femmes au foyer revisitĂ©es par la sociĂ©tĂ© de marchĂ©. Les incidences socio-Ă©conomiques de ces arrangements seront examinĂ©es dans un second temps, mettant en tension la notion mĂȘme d’indĂ©pendance chez celles qui en dĂ©tiennent pourtant le statut formel.

La « conciliation Â» Ă  l’épreuve de l’indĂ©pendance

Le travail professionnel Ă©tabli Ă  domicile est devenu marginal en France, mĂȘme si le dĂ©veloppement des nouvelles technologies a contribuĂ© Ă  dĂ©velopper un tĂ©lĂ©travail qui reste toutefois encore difficile Ă  Ă©valuer. Avec leur second ouvrage, Parlapiano et Cobe installent les Mompreneurs dans cette mouvance d’une flexibilitĂ© amplifiĂ©e et facilitĂ©e par le travail Ă  domicile (Cobe & Parlapiano, 2001). Dans son travail sur l’accession Ă  la propriĂ©tĂ©, Anne Lambert rend elle aussi compte de la façon dont le logement constitue une ressource Ă  part entiĂšre qui peut ĂȘtre mise Ă  profit, en particulier pour offrir un cadre de travail Ă  ceux – et surtout celles – qui s’en sont plus ou moins retirĂ©es (Lambert, 2012). C’est le cas des femmes rencontrĂ©es au cours de l’enquĂȘte : Nathalie dispose d’une piĂšce Ă  l’étage du pavillon dans lequel elle et son conjoint se sont installĂ©s Ă  l’arrivĂ©e de leur fille ; Florence et Hugues ont installĂ© leur bureau en face-Ă -face entre la cuisine et le salon de l’appartement qu’ils occupent Ă  l’étage de la maison familiale ; AnaĂŻs travaille sur le bureau de sa chambre ; Catherine dispose d’une piĂšce au rez-de-chaussĂ©e du pavillon familial. Lorsque je la rencontre chez elle, Lili s’empresse d’ailleurs de me montrer son espace de travail, situĂ© dans le prolongement du salon de l’appartement qu’elle partage avec son mari et sa fille.

Alors en fait je sais pas si ça t’intĂ©resse mais j’ai un coin bureau !

Enq. : Oui j’ai vu, vous ĂȘtes vachement bien installĂ©s lĂ  !

Mais au dĂ©but tu vois, je m’étais dit pourquoi ne pas faire mon bureau dans la petite piĂšce qui pour l’instant n’est pas occupĂ©e, on verra plus tard si on a un deuxiĂšme tu vois, donc c’est lĂ , mais moi je dĂ©teste travailler dans un espace clos, donc lĂ  c’est vrai que je me suis un peu excentrĂ©e mais j’ai quand mĂȘme la chance d’avoir une vraie piĂšce Ă  moi, oĂč je suis quand mĂȘme, tu vois, je travaille et Ă  la fois je fais partie de la vie de la maison, le mercredi Christophe il garde Emma, donc ils sont lĂ , donc c’est un peu dur de se concentrer mais en mĂȘme temps, ça me permet de voir Emma, bon de temps en temps, elle vient, elle se met sur mes genoux, ils sortent beaucoup en fait, donc ils vont faire les courses, il l’emmĂšne au parc et puis elle fait la sieste, elle dort beaucoup, c’est une grosse dormeuse donc ça va. (Lili P, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entrepreneure depuis 2010, service aux entreprises, ex-cadre/technicienne).

« Travailler et faire partie de la maison Â», c’est l’un des avantages de la situation d’abord mis en avant dans tous les entretiens rĂ©alisĂ©s auprĂšs des Mompreneurs : la conciliation qui n’a jamais Ă©tĂ© utilisĂ©e pour justifier la sortie du salariat est alors importĂ©e dans les rĂ©cits pour vanter les attraits de leur nouvelle situation. L’articulation entre travail et famille s’inscrit toutefois dans diffĂ©rentes dynamiques, Ă©troitement liĂ©es aux ressources initiales de ces femmes et Ă  la maniĂšre dont elles parviennent – ou non – Ă  dĂ©fendre leur activitĂ© professionnelle dans le flot ininterrompu de l’ensemble du travail domestique.

Le maintien d’une assignation domestique « dĂ©jĂ  lĂ  Â»

En devenant indĂ©pendantes et en installant leurs activitĂ©s Ă  domicile, les Mompreneurs prĂ©sentent d’abord une version idĂ©alisĂ©e de la flexibilitĂ© offerte par la situation : elles deviendraient ainsi maĂźtresses de leurs horaires, une souplesse dont d’autres travaux ont dĂ©montrĂ© qu’elle suscite une attente importante chez les parents salariĂ©s (PailhĂ© & Solaz, 2009) et qu’elle est largement attribuĂ©e Ă  ceux qui sont non-salariĂ©s. Pourtant, y compris chez celles identifiĂ©es comme les plus accomplies, les entrepreneures dĂ©multipliĂ©es, on constate une forte emprise du domestique sur le quotidien : Caroline limite ainsi les heures d’ouverture de sa boutique pour ĂȘtre prĂ©sente le soir tout en ayant pris soin de prĂ©parer le dĂźner que son conjoint n’a plus qu’à faire rĂ©chauffer. Christelle reste la cheffe d’orchestre d’une organisation domestique qu’elle dĂ©lĂšgue partiellement Ă  une femme de mĂ©nage, et qui repose sur une participation en appoint de son conjoint. L’arrangement conjugal des femmes indĂ©pendantes, tel qu’il peut ĂȘtre saisi Ă  travers le cas des Mompreneurs, est ainsi loin de reproduire celui observĂ© chez les indĂ©pendants ; ou plutĂŽt, il tend Ă  reproduire la trĂšs forte implication des femmes dans le travail domestique, implication rĂ©guliĂšrement dĂ©jĂ  installĂ©e lors des expĂ©riences salariales antĂ©rieures des femmes interrogĂ©es.

GĂ©raldine, qui compte parmi les dames patronnesses du nĂ©o-libĂ©ralisme, n’hĂ©site ainsi pas Ă  se qualifier de « mĂšre cĂ©libataire Â» pour dĂ©crire sa situation. Elle m’explique ainsi ĂȘtre intĂ©gralement responsable de l’ensemble de la sphĂšre domestique, assumant par exemple la prise en charge de la fille aĂźnĂ©e de son mari lorsque cette derniĂšre Ă©tait en rĂ©sidence alternĂ©e et que GĂ©raldine Ă©tait encore salariĂ©e Ă  temps plein. C’est Ă©galement elle qui assure toute la prise en charge de son petit garçon dont la premiĂšre rentrĂ©e scolaire Ă  leur installation dans le Sud est difficile et alors que son conjoint est de son cĂŽtĂ© parti en mission. GĂ©raldine dit avoir alors « revu ses prioritĂ©s Â», concomitamment Ă  la difficultĂ© Ă  trouver un travail payĂ© Ă  la hauteur de ses attentes. Travailler Ă  domicile en tant qu’indĂ©pendante et pouvoir ĂȘtre prĂ©sente auprĂšs de son enfant qu’elle prend intĂ©gralement en charge devient ainsi un avantage de sa situation, mĂȘme si, elle le reconnaĂźt sans dĂ©tour, cela ne lui permet pas d’investir son activitĂ© Ă©conomique :

Quand j’ai Ă©tĂ© licenciĂ©e, je l’ai vraiment pas pris du cĂŽtĂ© nĂ©gatif, vraiment je me suis dit, « C’est la vie qui me permet de faire ce changement-lĂ , c’est une opportunitĂ© Â», donc ça s’est fait tout naturellement, en plus je voyais mon fils qui grandissait, qui grandissait euh, donc j’avais vraiment envie d’en profiter quoi, donc le choix s’est fait grĂące au chĂŽmage de m’occuper de mon fils, je sais pas si on aura un deuxiĂšme derriĂšre donc je trouve qu’il est important de m’occuper de lui, de passer du temps avec et puis il est tellement agrĂ©able, quand j’entends mes copines qui disent vivement qu’il retourne Ă  l’école, nous on a tellement d’échanges internes, alors je sais pas si c’est le fait que mon mari soit tellement absent et puis aussi son caractĂšre mais lĂ  oui je gagne. (GĂ©raldine J, 36 ans, mariĂ©e, 1 enf. et 1 b-enf., auto-entrepreneure depuis 2010, service aux particuliers, ex-employĂ©e).

GĂ©raldine est d’autant plus assignĂ©e Ă  la sphĂšre privĂ©e qu’elle affiche par ailleurs des exigences domestiques et parentales fortes en la matiĂšre, comme je l’ai Ă©voquĂ© au chapitre prĂ©cĂ©dent. Se maintiennent ainsi dans de nombreux cas des arrangements prĂ©existants Ă  la transition professionnelle, oĂč le caractĂšre sexuĂ© des charges domestiques et parentales se maintient par-delĂ  l’entrĂ©e dans l’indĂ©pendance. Loin de subvertir le genre, et de transformer les pratiques sexuĂ©es en matiĂšre de conciliation, l’entrĂ©e des femmes dans l’indĂ©pendance tendrait plutĂŽt Ă  prolonger l’ordre des sexes, voire Ă  le renforcer.

L’aggravation de l’assignation domestique

Il est ainsi d’autres cas oĂč l’assignation domestique est amplifiĂ©e par la bifurcation professionnelle des femmes rencontrĂ©es. Le cas de Lili permet de restituer les nuances qui s’imposent Ă  l’analyse des arrangements conjugaux autour de la gestion du domestique et du professionnel une fois l’activitĂ© indĂ©pendante installĂ©e au domicile. Lili devient auto-entrepreneure Ă  la suite d’une rupture conventionnelle imposĂ©e et alors qu’elle pense que sa grossesse obĂšre ses chances de retrouver un emploi salariĂ©. Cette installation se fait par ailleurs dans le cadre d’un dĂ©mĂ©nagement : son conjoint est sollicitĂ© pour prendre la gĂ©rance d’un magasin dans la grande banlieue parisienne et c’est, pour se rapprocher de son emploi Ă  lui, qu’ils dĂ©mĂ©nagent Ă  80 kilomĂštres de Paris et achĂštent un appartement, mis uniquement au nom de son compagnon qui bĂ©nĂ©ficie de revenus fixes. RĂ©sidant Ă  proximitĂ© immĂ©diate de la gare, Lili souligne « l’autonomie Â» dont elle bĂ©nĂ©ficie et qui lui permet d’ĂȘtre en quarante minutes Ă  Paris ; toutefois ces allers-retours la fatiguent et elle limite ses trajets, travaillant donc avant tout Ă  son domicile, dans une ville Ă©loignĂ©e de son lieu de vie originel, oĂč est restĂ© son entourage familial, amical, et professionnel. Elle fournit des efforts discursifs manifestes pour rendre apprĂ©ciable cette situation fruit du « hasard Â». Pour cela notamment, elle met en avant le confort de vie qu’elle lui procure : « en fait je suis bien Ă  mon compte Â». La rĂ©alitĂ© est toutefois plus contrastĂ©e.

Outre l’insĂ©curitĂ© financiĂšre et sociale qu’elle manifeste (elle n’a ainsi qu’un seul client rĂ©gulier et Ă©prouve des difficultĂ©s Ă  Ă©largir son cercle), elle peine Ă  rĂ©ellement concilier travail Ă  la maison et maison au travail. Ainsi, Ă  la naissance de sa fille, elle essaie de travailler tout en gardant le bĂ©bĂ© en parallĂšle, ce qu’elle a des difficultĂ©s Ă  faire tant ne pas s’occuper pleinement de la petite contrevient Ă  son projet parental :

L’annĂ©e derniĂšre, c’était vraiment horrible, donc j’avais fait de la compta, et elle est restĂ©e une fois une heure et demie dans son parc toute seule, alors elle jouait mais moi je veux pas avoir un enfant lĂ©gume, je veux pas le laisser tout seul s’asseoir dans son parc, l’intĂ©rĂȘt c’est de faire de la peinture avec elle, bon parce que j’aime ça, mais plein d’autres choses, on joue, on lit, on chante des chansons, et j’ai envie qu’elle s’éveille et je vais pas la mettre devant la tĂ©lĂ© quoi, ça m’intĂ©resse pas du tout. (Lili P, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entrepreneure depuis 2010, service aux entreprises, ex-cadre/technicienne).

Lili finit par faire garder sa fille par une nounou, d’abord Ă  mi-temps puis reprend une activitĂ© Ă  temps plein lorsque la petite a cinq mois. Mais le temps plein n’en est pas vraiment un : son conjoint garde en effet la petite le mercredi et Lili me dit avoir les plus grandes difficultĂ©s Ă  travailler ce jour-lĂ , quand la famille est rĂ©unie.

EncadrĂ© 15. Une juxtaposition en trompe-l’Ɠil

Comme le suggĂšre Lili, travail et famille reprĂ©sentent deux espaces qui sont loin de s’imbriquer, voire de se superposer, de maniĂšre fluide. J’ai ainsi pu relever Ă  plusieurs reprises dans diffĂ©rents entretiens le fait que, si ces femmes peuvent installer leur activitĂ© au domicile, celle-ci ne doit pas pour autant empiĂ©ter, au sens le plus physique du terme, sur la famille. C’est ce qu’indique Dominique : repreneuse d’un e-commerce dans le secteur des cosmĂ©tiques, elle travaille la journĂ©e sur la table basse du salon pour gĂ©rer son site Internet, ses fournisseurs et ses commandes. Elle doit toutefois « plier boutique Â» au retour de ses deux garçons de l’école, pour qu’ils puissent goĂ»ter puis faire leurs devoirs sur ce qui constitue l’espace de travail de Dominique.

MĂȘme constat chez Caroline. Avant d’avoir sa boutique et son laboratoire, elle s’est lancĂ©e dans les mĂ©tiers de bouche en transformant « sa maison en fabrique Â». Elle investit donc dans un Ă©quipement spĂ©cifique, comme « un four Ă  Ă©chelle de refroidissement, un meuble qu’[elle a] fait fabriquer sur mesure pour la maison et puis [Ă©change] les tables du salon [avec] les tables de marchĂ© qui se dĂ©pliaient dĂšs [qu’elle] avait beaucoup de volume Ă  faire Â» ou transforme le bureau en « salle de stockage Â» et la salle d’eau en « chambre froide Â». Non seulement, le « chez nous, c’était plus chez nous ! Â», mais cette organisation spatiale de l’activitĂ© a Ă©galement des incidences sur le rythme de travail :

À partir de 5 h et demie on range tout, on nettoie toute la table, on nettoie toute la cuisine, on empile les gĂąteaux pour pouvoir manger le soir etc, on va chercher son fils etc. et si les gĂąteaux sont pas finis, on redĂ©balle tout Ă  21 h et on finit Ă  23 h.

Quand bien mĂȘme les Mompreneurs disent pouvoir travailler dans la flexibilitĂ©, elles sont en rĂ©alitĂ© soumises Ă  des horaires hachĂ©s par les rythmes familiaux, dont elles sont rĂ©guliĂšrement les garantes. Si elles peuvent faire de ces contraintes leurs propres contraintes, ces derniĂšres nuancent toutefois considĂ©rablement l’idĂ©e d’un rythme de travail dont elles seraient les seules et uniques maĂźtresses, tant il est en rĂ©alitĂ© battu par le mĂ©tronome domestique et parental.

Outre le temps parental, Lili est par ailleurs largement responsable de l’ensemble du travail domestique : si son compagnon est plutĂŽt en charge des courses, c’est elle qui assure l’ensemble des lessives, du rangement et du travail domestique. Lorsqu’elle a davantage sollicitĂ© son compagnon, il lui a proposĂ© de prendre une femme de mĂ©nage deux heures par semaine. Si cette dĂ©lĂ©gation du travail mĂ©nager Ă  une autre femme allĂšge les charges de son conjoint, il n’en va pas de mĂȘme pour Lili : culpabilisant, notamment car elle ne pense pas avoir les moyens d’assumer une telle dĂ©pense, elle s’ingĂ©nie Ă  ce que l’appartement soit particuliĂšrement rangĂ© Ă  la visite de son aide domestique et consacre le temps dĂ©gagĂ© non pas Ă  son travail mais Ă  sa fille :

Ça a l’air de rien comme ça parce qu’elle fait le mĂ©nage que deux heures, mais pour qu’elle fasse le mĂ©nage il faut que ça soit rangĂ©, parce qu’elle vient pas pour ranger, donc t’es obligĂ©e de faire en sorte que ça soit plus ou moins rangĂ© donc de garder une constance au fur et Ă  mesure et finalement quand elle vient c’est vraiment que pour faire le mĂ©nage, alors que moi quand je fais le mĂ©nage je range en mĂȘme temps et c’est, ça c’est vraiment, ça m’a fait gagner du temps sur Emma en fait, parce que c’est rare que je fasse du mĂ©nage sur mon temps de travail donc si ça arrive, si on reçoit du monde le vendredi soir, je peux prendre un peu de temps sur mon temps de travail. (Lili P, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entrepreneure depuis 2010, service aux entreprises, ex-cadre/technicienne).

Si elle vante dans un premier temps les avantages du travail Ă  la maison, Lili peine Ă  rĂ©ellement trouver du temps pour elle (Ă  la diffĂ©rence de son conjoint qui dĂ©gage deux Ă  trois soirs par semaine pour des entraĂźnements sportifs) et affiche un manque de sĂ©rĂ©nitĂ© important quant Ă  sa situation. Car la rĂ©assignation au domicile a Ă©galement des coĂ»ts non nĂ©gligeables pour la conduite mĂȘme des activitĂ©s.

Une assignation domestique qui grĂšve le temps professionnel

À travers les rĂ©cits des Mompreneurs prend forme la maniĂšre dont le travail domestique empiĂšte, plus ou moins progressivement, sur le temps professionnel. C’est d’ailleurs ce que François Devetter et Amandine Barrois signalent Ă  travers leur exploitation de l’enquĂȘte Conditions de Travail sur l’univers des indĂ©pendant.e.s[2] (Devetter & Barrois, 2015). S’ils indiquent, comme les enquĂȘtes Emploi du Temps et d’autres travaux sur le temps de travail des indĂ©pendants (Algava & Vinck, 2009; Chenu, 2002; MissĂšgue, 2000), un temps de travail allongĂ© des indĂ©pendants (estimĂ© dans les deux enquĂȘtes autour de 47 h par semaine), les deux chercheur.e.s ajoutent que ce temps est Ă©galement plus irrĂ©gulier (marquĂ© par une forte imprĂ©visibilitĂ©) et nettement plus genrĂ© que le temps de travail salariĂ©. Les Ă©carts constatĂ©s entre les hommes et les femmes font Ă©tat d’un temps de travail nettement plus rĂ©duit chez les femmes (les hommes travaillent en moyenne 50 h 49 par semaine contre 41 h 16 pour les femmes), qui est mis en regard d’un investissement plus fort de leur part dans le travail domestique et plus particuliĂšrement parental. Il semble ainsi selon les deux auteur.e.s que les difficultĂ©s de conciliation soient encore plus fortes chez les indĂ©pendants et que la libertĂ© associĂ©e Ă  l’indĂ©pendance soit paradoxalement contreproductive pour les femmes :

Cette autonomie semble avoir des rĂ©sultats ambivalents au niveau individuel et social : si le bien-ĂȘtre dĂ©clarĂ© par les individus semble bien croĂźtre, les difficultĂ©s de conciliation et de synchronisation apparaissent Ă©galement plus intenses. Plus encore, les inĂ©galitĂ©s entre hommes et femmes, notamment lorsque ces derniers ont des enfants Ă  charge, sont sensiblement plus importantes chez les non-salariĂ©s. (Devetter & Barrois, 2015, p. 18).

Ces analyses se confirment et s’aiguisent s’agissant des Mompreneurs. Le temps de travail auto-dĂ©clarĂ© (et certainement surestimĂ©) est bien infĂ©rieur Ă  celui observĂ© auprĂšs de l’ensemble des indĂ©pendants : 79 % des Mompreneurs qui travaillent hors de leur domicile travaillent au moins 30 h par semaine contre 61 % de celles qui sont installĂ©es chez elles. EnvisagĂ© sur l’ensemble des rĂ©pondantes Ă  l’enquĂȘte quantitative, les Mompreneurs travaillent significativement moins qu’un indĂ©pendant : 27 % des Mompreneurs dĂ©clarent travailler plus de 40 h par semaine. Elles sont 19 % Ă  dĂ©clarer un temps de travail hebdomadaire de 35 Ă  40 h, soit l’équivalent d’un temps plein. 46 % dĂ©clarent travailler Ă  temps partiel, soit moins de 35 h par semaine : parmi elles, 30 % travaillent un mi-temps et moins, 43 % plus d’un mi-temps et moins d’un quatre-cinquiĂšme, 27 % entre un quatre-cinquiĂšme et 35 h Prises dans cette assignation au privĂ©, les Mompreneurs semblent donc moins se consacrer Ă  leur temps professionnel que l’ensemble des indĂ©pendant.e.s. Coraline rend particuliĂšrement bien compte de cette dynamique, Ă  travers la combinaison du rĂ©cit dĂ©livrĂ© au cours de son entretien en 2012, des rencontres informelles qui ont suivi et des nombreuses informations qu’elle met en ligne sur le rĂ©seau social Facebook.

Fille d’un gendarme avec lequel elle a rompu tout lien et d’une mĂšre directrice-adjointe d’une mutuelle, Coraline s’apparente plutĂŽt aux Nouvelles Bovary, cherchant notamment Ă  afficher un engagement professionnel intense, qui frise parfois un stakhanovisme irrĂ©aliste (elle me dit par exemple « ne plus en pouvoir Â» de travailler les nuits entiĂšres, les jours et les week-ends, sans jamais prendre un seul jour de repos pendant un an). Dans le mĂȘme temps, elle affiche une sĂ©rie de pratiques parentales intensives Ă  l’égard desquelles elle se montre ambivalente.

Je l’ai quand mĂȘme gardĂ©e 18 mois au total, quand je suis arrivĂ©e Ă  Corbeil, elle avait quand mĂȘme huit mois, et on l’a fait rentrer Ă  la crĂšche en janvier 2011, ouais, du coup, ils la prenaient que deux jours par semaine, donc cinq jours par semaine, c’est moi qui la gardais, j’avais deux jours oĂč je pouvais courir voir mes clients et le reste du temps, je l’avais quand mĂȘme, donc dĂšs qu’elle faisait dodo je bossais, la nuit je bossais et c’est vrai que j’ai dit aux filles, le rythme je peux plus quoi ! Par contre, elle ça l’a super calmĂ©e, le fait d’avoir un rĂ©fĂ©rent pendant un an, un an et demi et bah ça fait une mĂŽme qui


Enq. : T’as l’impression qu’elle est hyper cool du coup ?

Bah ouais et mĂȘme mon pĂ©diatre je lui en avais parlĂ©, et il m’a dit normalement les enfants qui ont un rĂ©fĂ©rent pendant au moins un an sont super zen, surtout si c’est un de leurs parents parce qu’ils se sentent rassurĂ©s quoi, ils se sentent pas abandonnĂ©s, ils se sentent enveloppĂ©s par l’amour de leur maman (
) et puis en plus vous l’avez allaitĂ©e donc elle a pas eu mal ventre et de problĂšmes de digestion donc nickel ! (Coraline H, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entreprise depuis 2008, mode, ex-employĂ©e).

L’engagement parental de Coraline entre en concurrence avec son engagement professionnel, mais s’inscrit en revanche dans les normes contemporaines de la parentalitĂ© qui insistent sur la disponibilitĂ© au long cours de la mĂšre pour favoriser les besoins physiologiques, mais aussi affectifs de l’enfant. Le pĂšre est exonĂ©rĂ© de toute responsabilitĂ©, ce que Coraline justifie ainsi :

Bah un mec va avoir beaucoup de mal Ă  gĂ©rer un bĂ©bĂ©, jusqu’au moment oĂč vraiment ils se mettent Ă  parler et Ă  marcher, c’est pas qu’ils veulent pas, c’est qu’ils savent pas et ils sont angoissĂ©s du coup du moindre pleur parce qu’ils ne savent pas Ă  quoi ça correspond, mais ils sont perdus et j’ai vĂ©rifiĂ© ça sur pratiquement tous mes potes, une maman c’est instinctif, elle va faire, elle va prendre, elle va torcher, et puis hop, quand tu te rends compte que les papas, ils se rĂ©vĂšlent vraiment quand les enfants ils sont plus grands quoi, quand il sait parler, marcher, qu’il est propre. (Coraline H, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entreprise depuis 2008, mode, ex-employĂ©e).

À l’époque, le couple n’a qu’un seul enfant et l’arrivĂ©e du second accĂ©lĂšre la fermeture du piĂšge essentialiste dans lequel Coraline est enfermĂ©e tout autant qu’elle s’y enferme. Elle donne naissance en avril 2014 Ă  un petit garçon ; je constate parallĂšlement sur Facebook une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie culinaire : Coraline poste en effet chaque jour des photos de plats, gĂąteaux ou confitures et conserves de façon importante. À partir de fĂ©vrier 2014, elle commence Ă  fabriquer des accessoires pour enfants qu’elle coud Ă  la main : apparaissent ainsi de nombreuses photos des crĂ©ations de robes de princesses qu’elle fait pour sa fille ainsi que des vĂȘtements de bĂ©bĂ©s cousus pour l’enfant Ă  venir. Elle poste Ă  partir de mars 2014 des photos de bracelets en cuir qu’elle agrĂ©mente avec de la passementerie et commercialise via le rĂ©seau social, bientĂŽt renvoyĂ© Ă  un site d’e-commerce oĂč elle vend ses bracelets sous la marque « Rockthebrune Â». Peu aprĂšs, elle fabrique toujours Ă  la main des Ă©toiles, pompons, coussins, protĂšge-carnets de santĂ©, coussins Ă©toilĂ©s et autres Ă©charpes et trousses de toilettes de chez elle : mĂȘme processus, les produits sont d’abord vendus via le rĂ©seau social, puis sur un site Internet adossĂ© Ă  une nouvelle marque, « P’titboutĂ moi Â».

Avec deux enfants en bas Ăąge dont elle assure quasi intĂ©gralement la charge, son indĂ©pendance s’est ainsi peu Ă  peu mutĂ©e en occupation marchandisĂ©e parallĂšle Ă  la prise en charge du travail parental et domestique de son foyer, ce qui n’est pas sans rappeler le travail Ă  la piĂšce rĂ©alisĂ© par des femmes d’un autre siĂšcle (Downs, 2002; Schweitzer, 2002; Scott & Tilly, 1987). Coraline maintient dans le mĂȘme temps sur le rĂ©seau social un trĂšs fort investissement dans le travail, qu’elle affiche Ă  grand renfort de photos de ses crĂ©ations postĂ©es plusieurs fois par jour, mettant notamment en scĂšne les paquets envoyĂ©s (post du 24/05/15 : « les paquets s’enchaĂźnent Â») les ventes rĂ©alisĂ©es lors des ventes privĂ©es auxquelles elle participe ou qu’elle organise chez elle. Elle Ă©crit rĂ©guliĂšrement qu’elle croule sous le travail, comme l’indiquent par exemple les posts suivants :

Post du 15/01/15 : J’aime perdre mon temps Ă  attendre le mĂ©decin dans la salle d’attente surtout quand je croule sous le taf
 ils doivent le savoir quand on est presser [sic] et du coup ils prennent tout leur temps
 pffff

Post du 13/05/15 : Hello Ă  tous. Pour information je ne pourrais pas prendre de boulot du samedi 16 au lundi 8 juin je croule dessous et lĂ  je ne peux rien rajouter de plus et dans le lot quelques jours de vacances bien mĂ©ritĂ©es
 alors je vous dis Ă  lundi 8 ! Pour les autres il me reste deux heures de disponible vendredi 15 entre 11 h 30 et 13 h 30. Pas plus ! merci de votre comprĂ©hension ! (Coraline H, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entreprise depuis 2008, mode, ex-employĂ©e).

Il semble toutefois que ce soit avant tout le travail domestique qui la mobilise, qu’elle exĂ©cute toujours de façon intensive (elle signale par exemple le 11/01/15 avoir fait « cinq heures de mĂ©nage dans la semaine Â») d’autant qu’elle est, semble-t-il, toujours seule Ă  la manƓuvre en la matiĂšre :

Post du 22/01/15 : C’est la course depuis ce matin et mon chĂ©ri est enfin rentrĂ© bon lĂ  il dort lol ! Allez on continue de bosser tant que le mini chĂ©ri dort aussi ! (Coraline H, 32 ans, mariĂ©e, 1 enf., auto-entreprise depuis 2008, mode, ex-employĂ©e).

Attrait pour la libertĂ© du non-salariat et investissements limitĂ©s expliquent en grande partie l’installation au domicile des activitĂ©s. Celle-ci est Ă©galement expliquĂ©e – et justifiĂ©e – par une implication domestique forte de ces femmes, qui est certes le propre des indĂ©pendant.e.s, mais semble particuliĂšrement intense dans le cas des Mompreneurs. À travers les arrangements spatio-temporels dĂ©crits se dessine ainsi une dynamique d’assignation au privĂ© qui contredit la meilleure conciliation apportĂ©e par l’indĂ©pendance. Tout juste semble-t-elle apporter plus de flexibilitĂ© que le salariat aux Mompreneurs les plus dotĂ©es. Ces derniĂšres n’en restent pas moins les principales responsables de la sphĂšre domestique et parentale et jamais la transition vers le non-salariat n’est-elle venue renverser une responsabilisation diffĂ©renciĂ©e du travail domestique ; elle tend plus frĂ©quemment au contraire Ă  la renforcer, au prix d’un moindre investissement professionnel dont les incidences socio-Ă©conomiques vont ĂȘtre Ă  prĂ©sent dĂ©roulĂ©es.

Notes

[1] Sur ce point, je renvoie Ă  l’analyse de ces travaux produite par Michel Lallement dans l’introduction de l’ouvrage tirĂ© de sa thĂšse et qui porte justement sur le travail Ă  domicile (Lallement, 1990). Pour une actualisation de cette question, je renvoie Ă  la thĂšse de FrĂ©dĂ©rique Letourneux : « Ă€ distance. EnquĂȘte sur les figures contemporaines du travail Ă  domicile. Â» (2017).

[2] Je les remercie de m’avoir transmis, « en exclusivitĂ© Â», le texte de leur communication prĂ©sentĂ© le 18/05/15 lors de la journĂ©e Genre et IndĂ©pendance organisĂ©e Ă  Dauphine par l’Irisso. Celui-ci a fait l’objet d’une publication remaniĂ©e dans le n° 150 de la revue Travail et Emploi (Barrois & Devetter, 2017).

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Source: Contretemps.eu