Novembre 15, 2021
Par Brest Media Libre
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Sur la composition du mouvement

« Ceux que l’agitation organisée attire, ce ne sont pas les “vrais demandeurs d’emploi” – non mobilisables car employant toutes leurs énergies à une recherche du travail qui suppose un autoconditionnement à la soumission guère compatible avec l’esprit de la lutte – mais deux types de chômeurs en quelque sorte “marginaux” : ceux qu’une trop longue galère a rendus définitivement inemployables et qui, le sachant, ont cessé de chercher du travail ; et, plus nombreux encore, des précaires atypiques, qui ont organisé leur vie en fonction de leur situation de précarité, jouant sur une alternance de petits boulots et de périodes d’indemnisation, voire complétant leur RMI par les petits boulots au noir qui se présentent. »

« Mais pourquoi les confédérations syndicales, si promptes à revendiquer leur monopole de la représentation des salariés, n’ont-elles pour ainsi dire rien fait pour occuper ce terrain (à l’exception relative, nous le verrons plus loin, de la CGT) ? Sans doute parce qu’elles ont été vidées de leurs énergies militantes par le choix, fait depuis longtemps mais très accentué par leur collaboration avec la gauche au pouvoir, de privilégier toutes les formes de pouvoir institutionnel, source de financements indirects sûrs, plutôt que de travailler à maintenir une implantation dans le monde du travail de plus en plus aléatoire – logique que la croissance du chômage ne peut qu’accentuer : les intérêts des chômeurs ne se défendent dans aucun comité d’entreprise ou commission paritaire, mais seulement dans la rue. Sans oublier que la caisse d’assurance chômage, l’Unedic, est cogérée par… les grandes confédérations syndicales. »

De toute évidence, il y a donc une catégorie sociale dont la situation exigerait un travail de défense collective organisée – ce que l’on pourrait appeler un syndicalisme de chômeurs. Nécessité qui, au fil des ans, a fini par s’imposer dans les esprits.

Sur les différentes tendances du mouvement

« Cette situation de séparation entre “représentants” et “masses” n’a donc pas empêché les premiers de mener la barque dans le sens désiré. Simplement, il leur a fallu apprendre à gérer la chose [1], en exploitant l’opportunisme des seconds. Ainsi a-t-on vu, dans les dernières occupations organisées par “la bande des quatre” [2], se mettre au point un scénario bien rodé : on pénètre dans un lieu à caractère plus symbolique que stratégique, on organise une rituelle prise de parole de chaque “représentant” d’association – après s’être assuré bien sûr de la présence de quelques journalistes et caméras – on monte une délégation pour rencontrer la direction, laissant les troupes occuper ce temps à de petites récupérations, et l’on négocie une évacuation rapide contre un avantage immédiat – quelques liasses de tickets restaurant, par exemple, dont la distribution sera confiée, cela va de soi, à quelque responsable associatif… »

« Il convient cependant de dire que la gestion du mouvement par les “responsables” a connu de sérieux accrocs, partout où le mouvement a donné naissance à des regroupements autonomes se démarquant plus ou moins nettement des structures déjà en place. A Paris, les accrochages ont été surtout verbaux. Dans les débats de la Maison des ensembles (annexe d’AC !), c’était essentiellement la légitimité des syndicalistes […] à parler […] au nom des chômeurs qui était contestée, beaucoup moins les méthodes et les buts poursuivis par ces dirigeants autoproclamés qui prenaient bien soin de se réunir dans d’autres lieux, protégés des prises de parole incontrôlées. A Jussieu, on s’est plutôt employé à reconstruire un pôle idéologique avec ses références propres, allant jusqu’à théoriser l’indifférence à la dimension revendicative…

Mais en province, des conflits parfois graves, allant jusqu’à l’affrontement physique, ont opposé des collectifs AC ! à d’autres collectifs nés sur d’autres exigences au cours du mouvement (qui pouvaient eux-mêmes se réclamer d’AC !, comme à Bordeaux…), où ce qui était en cause était essentiellement les méthodes manipulatrices et monopolisatrices des militants politiques tenant les rênes des collectifs déjà constitués.

Signalons aussi la naissance d’une “Coordination nationale des collectifs autonomes”, qui pendant plus d’un an a organisé plusieurs rencontres nationales où se mélangeaient débats, actions de récupération collectives et moments de fête, mais qui, reconnaissons-le, n’a pas poussé le désir d’autonomie jusqu’à chercher sérieusement à concevoir une forme d’auto-organisation capable de donner au mouvement une cohérence et une structuration propres qui lui auraient permis de survivre à ce moment de fièvre. Comme pour le mouvement “autonome” de la fin des années 70, l’autonomie sera pour elle surtout une question d’identité, masquant une réelle dépendance vis-à-vis des structures qu’elle conteste. »

Sur la relation avec les médias

« On ne s’étonnera donc pas qu’ait été abondamment exploitée dans le mouvement des chômeurs la méthode rodée par le DAL [3] : occupation + médiatisation. Mais pour que celle-ci se montre efficace dans la durée, il aurait fallu que le mouvement fasse autant preuve d’imagination que l’exploitation médiatique du spectaculaire a besoin de neuf… Et surtout qu’il parvienne à donner une consistance politique à la légitimité immédiate dont il bénéficiait, pour pouvoir résister à la contre-offensive idéologique du gouvernement. Lorsque Jospin refuse d’augmenter sérieusement les minima sociaux pour, dit-il, ne pas faire d’affront à ceux qui gagnent à peine 2000 F de plus à la sueur de leur front, il joue sur un des fondements de la morale ouvrière : le revenu se mérite par l’effort – autrement dit, le travail reste le seul critère juste de la répartition de la richesse collectivement produite. Le jeu de la légitimité médiatisée est donc fragile, facile à contrer par le pouvoir, surtout dans un pays dont la presse et les médias ne brillent pas par leur indépendance d’esprit. Les chômeurs l’ont appris à leurs dépens. Et il se pourrait bien que la leçon ait aussi servi à d’autres. »

Sur les tentatives de connexions entre salariés et chômeurs

« Mais c’est aussi l’idée d’unité à la base entre chômeurs et salariés qu’il a fallu réinterroger. Tant qu’il s’est agi, en effet, de mobilisations pensées et mises en œuvre par des militants, syndicaux le plus souvent, un peu sur le modèle de l’agitation syndicale, les chômeurs sont restés de fait en position subalterne, se contentant du rôle de troupes. Mais, à l’hiver 97-98, ils arrivent en nombre suffisant pour devenir réellement acteurs de leur mouvement. Du coup, les priorités changent : la satisfaction des besoins immédiats – se loger, se nourrir à l’œil, mais aussi retrouver des lieux de sociabilité – passe au premier plan. Sur le plan revendicatif, l’articulation avec le monde du travail que représentait la RTT passe aux oubliettes. Par réaction, les “vieux” militants salariés s’éloignent, et, là où ils refusent de céder le terrain, entrent ouvertement en conflit avec les nouveaux venus. Le fossé se creuse.

Du coup, quand des formes d’auto-organisation se mettent en place dans des lieux de vie, comme à Montpellier, Bordeaux ou Nantes, les chômeurs se retrouvent abandonnés, condamnés à assurer seuls le soutien aux plus galériens d’entre eux (SDF, drogués…), les militants ayant déserté – quand ils n’ont pas, comme cela s’est vu, mené un discret travail de sape. De même, dans toutes les occasions où des chômeurs ont fait irruption sur des lieux de travail, on a pu observer de sérieuses tensions entre salariés et chômeurs.

Ceux-ci – qui, je le répète, étaient plus des exclus du travail ou des précaires atypiques que de “vrais” demandeurs d’emploi – trouvaient en effet dans les mobilisations l’occasion de laisser s’exprimer leur rage et leur dégoût de l’ordre établi, ce qui se traduisait souvent par des comportements “malséants” — graffitis, petits larcins, insultes – qui ne pouvaient que choquer les salariés, pour qui le lieu de travail est aussi un lieu de vie collective soumis aux règles formelles du respect mutuel. Actuellement tend à se répandre chez les militants de la lutte contre le chômage l’idée que l’articulation entre chômage et salariat est en train de se faire par le biais de la précarité : les précaires, parce qu’ils sont tantôt chômeurs, tantôt salariés, seraient en position d’articuler les revendications des salariés et des chômeurs.

Bien que moins strictement subjectif, ce point de vue n’a pas (encore ?) trouvé confirmation dans la réalité des mobilisations : entre les collectifs de précaires enracinés dans le rapport salarial et les collectifs de chômeurs-précaires agissant sur le terrain social, la jonction s’est faite difficilement. La référence des salariés à statut précaire – qu’il s’agisse des non-titulaires de l’Éducation nationale, des précaires de Beaubourg, de la BNF… – est restée le secteur, et l’objet de leur lutte, la discrimination statutaire dont ils sont victimes. Et les occasions de rencontre entre les précaires du dedans et ceux du dehors, fournies à deux reprises par la coordination des travailleurs précaires, ont surtout fait ressortir des heurts de sensibilité. S’il est donc une leçon que l’on peut tirer de ce mouvement, c’est que l’unité de classe entre chômeurs et salariés ne se proclame pas : les conditions objectives de vie ne se rejoignent pas, pas plus que les expectatives. Des conjonctions fortes, inscrites dans les réalités matérielles des intérêts, restent à trouver. »

Sur la question du refus du travail

« Le mouvement a été aussi une occasion de regroupement pour des individus jusque-là isolés, tentés de donner une valeur positive à leur position en marge du monde du travail. Dans la plupart des villes de province, ils se sont insérés dans les collectifs existants. Mais à Paris, un pôle important s’est formé autour des rencontres organisées à la faculté de Jussieu après la fin de l’occupation de l’École normale supérieure, donnant naissance à un pôle de chômeurs “intellectualisés” attirés par la possibilité d’articuler une pratique subversive à un discours radical. L’apprentissage du débat collectif a sans doute été le plus beau succès de cette entreprise. Le pôle “Jussieu” – le plus gros des regroupements nés dans le mouvement et revendiquant leur autonomie par rapport aux orgas de chômeurs officielles – s’est montré inventif en pratiquant des “balades” mi-organisées mi-improvisées, consistant à faire des visites surprises dans quelques lieux symboliques de l’oppression capitaliste pour y porter la contestation ou à organiser des actions collectives de “récupération” dans les restaurants ou certains magasins. Sur le plan idéologique, il a travaillé à redonner une valeur positive au choix du non-travail, assimilant refus du travail à radicalité.

Il est difficile d’interroger la validité théorique d’une telle position, car, répondant surtout à un besoin d’identité collective positive, elle a toujours été posée en axiome. En fait, le critère du refus du travail leur a essentiellement permis d’établir une ligne de démarcation vis-à-vis des orgas de chômeurs, classées indifféremment dans le camp des “idéologues du travail” – catégorie recouvrant aussi bien ceux qui réclament un travail comme condition de la réintégration sociale et de la dignité (position des comités CGT), un travail et, en attendant, un revenu décent (position de l’APEIS), ou un revenu décent pour tous, indépendamment de toute condition de retour au travail (position dominante au sein d’AC !).

Mais personne parmi eux ne semble s’être sérieusement demandé comment le refus du travail peut se justifier aux yeux de travailleurs surchargés de boulot et mal payés, mais payant les cotisations qui permettent aux partisans du refus du travail de survivre… Au fond, le pôle Jussieu semblait dire : le point de vue des travailleurs ne nous intéresse pas, puisqu’ils ont le tort de vouloir travailler… Cette indifférence vis-à-vis des autres prolétaires – perceptible aussi dans leur refus de principe de tout contact avec les médias quels qu’ils soient et qu’elles qu’en soient les modalités, ainsi qu’à l’évitement du débat revendicatif, le tout compensé par une survalorisation de la sociabilité – a pourtant marqué les limites de l’expérience. »

Du pôle parisien des « chômeurs heureux », seul le TCP [4] résistera, poursuivant son activité, amorcée bien avant le mouvement, d’auto-organisation des chômeurs par l’entraide et la contestation des formes de contrôle social qui pèse sur eux.

Sur le dépassement de la seule question du Chômage

« Cette occupation a été organisée par un groupe de militants, contactés par le groupe AC ! local qui bénéficiait de contacts établis sur le quartier à l’occasion du mouvement de décembre 1995 puis du soutien aux sans-papiers de l’église Saint-Bernard. Il s’agissait essentiellement au départ de militants salariés, mais très vite s’est joint au groupe des chômeurs du quartier ou déjà engagés dans le mouvement. L’occupation, qui a duré huit jours, a été tenue de jour par les chômeurs, la jonction avec les salariés se faisant le soir, dans le cadre de l’AG quotidienne puis des débats informels. Cette forte dynamique unitaire a permis la mise en commun spontanée des savoir-faire militants et une volonté de faire obstacle à toute manifestation d’esprit de chapelle, tout en encourageant des pratiques de démocratie de base (toute discussion avec le directeur se faisait avec l’ensemble des occupants, et toute décision importante se prenait en AG). Mais elle était aussi servie par le fait que l’occupation était motivée par un objectif concret précis, à la mesure des forces réelles : obtenir du directeur d’agence l’arrêt des coupures d’électricité imposées brutalement aux foyers trop pauvres pour payer leurs factures (des factures souvent très élevées, en raison de la politique du tout-électrique encouragée par EDF avec la complicité des promoteurs ou des propriétaires sans scrupules). En ceci, elle rompait avec la logique essentiellement symbolique et agitatoire des occupations antérieures, et échappait aux calculs stratégiques des appareils des organisations de chômeurs, absents de la lutte.

Ce contexte a permis que s’imposent quasiment d’elles-mêmes des pratiques nouvelles, toutes motivées par une volonté d’élargissement : la recherche systématique de contacts avec la population locale confrontée à la pauvreté (nous avions imposé que l’agence reste ouverte, ce qui permettait d’entrer en contact avec les personnes venues tenter de négocier un report de paiement, et de prendre ainsi toute la mesure du problème) et la recherche de liens avec les salariés de l’entreprise concernée (difficile, il est vrai, en raison de la mise à distance des salariés de l’agence et de la prise de distance de fait de la CGTEDF, syndicat majoritaire mais ouvertement co-gestionnaire).

Dans les contacts avec les journalistes venus sur place (étrangers surtout, les médias français s’autocensurant pour ne pas avoir à renoncer à la manne publicitaire d’EDF), toujours dans le souci de ne pas faire le choix du repli sur soi, nous avons tenté de négocier la manière de filmer et de poser les questions. Signalons une autre initiative prise dans le sud de Paris, plus brève mais présentant une certaine similitude avec la précédente : un réseau militant de quartier héritier de contacts établis lors du mouvement de décembre 1995, dans lequel étaient présents des militants syndicaux de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, a organisé un rassemblement dans l’hôpital afin de remettre en cause le traitement discriminatoire réservé aux malades non couverts par l’assurance maladie et le refus de soins parfois opposé aux sans-papiers. Une confrontation directe a alors pu être organisée entre chômeurs et salariés d’un côté, autorités de l’hôpital de l’autre, où toute la rage des victimes du manque de soins s’est exprimée sans médiation, et qui a rapidement débouché sur un engagement écrit du directeur. Ces expériences montrent que, pour la défense des intérêts des couches prolétaires tenues en marge du monde du travail, d’autres méthodes que syndicales sont possibles.

Des luttes peuvent se mener pour la satisfaction des besoins fondamentaux de tous en s’appuyant sur une conjonction de forces organisées sur le quartier et dans les entreprises concernées. A une échelle significative, une telle conjonction pourrait ouvrir des perspectives nouvelles. Aux collectifs de chômeurs elle pourrait permettre de sortir du piège auxquels ils sont régulièrement confrontés lorsqu’ils cherchent à obtenir des résultats concrets pour ceux dont ils prennent la défense : se voir contraints d’accepter, parfois même de proposer, un traitement spécifique pour les pauvres, entérinant ainsi la mise en place d’un système de gestion de l’exclusion. Aux salariés elle pourrait offrir, par la solidarité active envers les plus pauvres, un moyen de sortir des impasses dans lesquelles les luttes sectorielles ou catégorielles se trouvent souvent engagées à une époque où l’offensive capitaliste tend à imposer sa logique marchande à tous les niveaux d’organisation de la société. Deux exemples au moins de ce possible ont été mis en lumière dans le cadre du mouvement des chômeurs, même s’il s’agit en l’occurrence de conjonctions manquées. »

Le texte en entier et plus d’information

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Vous pouvez aussi tcheker la page consacrée à ce mouvement sur le meme site : ici




Source: Brest.mediaslibres.org