Mai 26, 2021
Par À Contretemps
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■ Victor DOJLIDA
LE DZIKUS
L’Insomniaque, 2020, 288 p.

« Je dĂ©cris ces hommes parce que je leur suis reconnaissant
d’avoir existĂ© et parce qu’ils incarnent une Ă©poque.
Victor Serge, MĂ©moires d’un rĂ©volutionnaire.

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Victor Dojlida (1926-1997) sort de prison le 26 septembre 1989. Il vient de passer plus de quatre dĂ©cennies dans les murs de la pĂ©nitentiaire française. Il a alors 63 ans. Le rĂ©cit qu’il nous livre sur ses jeunes annĂ©es permet de faire le lien entre son engagement dans la RĂ©sistance face Ă  l’occupant nazi et ces dĂ©lits Ă©tiquetĂ©s de « droit commun Â» qu’il commettra par la suite et qui lui vaudront une interminable incarcĂ©ration. Qu’elle soit sociale ou bien mondiale, Victor est un enfant de la guerre. Son intransigeance ne peut se mesurer – et se comprendre – qu’à cette aune.

Victor a dix ans. Assis sur un banc, il fait semblant d’écouter le curĂ© dĂ©biter la catĂ©chĂšse du jour. PlanquĂ© sur ses genoux, un magazine de charme dont il fait dĂ©filer les pages et les images impies. Le curĂ© anone, l’esprit de Victor vagabonde
 Il revient Ă  Trieux (Meurthe-et-Moselle), la citĂ© de transit oĂč s’est entassĂ©e sa famille parmi d’autres fraĂźchement dĂ©barquĂ©es en France. Polonais et Italiens essentiellement. Victor est de la premiĂšre engeance, son fantasme fĂ©minin de la seconde : « Quand la “Cioccia” avait ses exubĂ©rances, les gamins de la “Basse Pologne” se rinçaient l’Ɠil. Toujours vĂȘtue de noir, elle se trĂ©moussait jusqu’au milieu du dos et se tortillait, criant aux hommes son dĂ©sir de sexe avec des mots obscĂšnes. Â» Tandis que l’ensoutanĂ© brode sur les dĂ©lices d’un ciel hypothĂ©tique, Victor maraude en pensĂ©e les fruits dĂ©fendus du pĂ©chĂ© de chair. La baffe du curĂ© le ramĂšne sur terre. Victor le traite de corbeau dans son idiome natal : « Wrona ! Â». Le curĂ© Ă©tant de la mĂȘme patrie comprend l’injure et accepte mal d’ĂȘtre comparĂ© Ă  un corvidĂ© de malheur. Il promet d’en toucher deux mots Ă  son pĂšre. Qu’il y aille se plaindre au daron Dojlida ! Ce dernier ne peut pas piffrer les curĂ©s. Si Victor s’enquille ses prĂȘches hebdomadaires c’est uniquement pour rassurer sa dĂ©vote de mĂšre Ă  qui il a promis en outre de dĂ©crocher le certificat d’études. Mis au banc des gamins du quartier pour son insolence catholique, Victor rumine et grandit : « J’avais 10 ans. C’est un Ăąge oĂč l’on n’oublie pas les injustices et les humiliations. Â» Sans le savoir, l’enfant vient d’engranger le crĂ©do de sa vie Ă  venir. Une vie de vertueux. Vertueux au sens profane de « force morale Â», soit la qualitĂ© d’un individu impossible Ă  rĂ©duire ou corrompre par un quelconque arrangement avec le camp des salauds. La charpente de Victor a Ă©tĂ© coulĂ©e dans une espĂšce d’acier inoxydable. Une intransigeance qui lui vaudra de passer plus de quarante ans de sa vie derriĂšre les barreaux – d’un camp nazi ou d’une geĂŽle française. Pour Victor, les hommes ne sont rien d’autre que les porte-faix de leurs choix et de leurs engagements – qu’ils soient hĂ©roĂŻques Ă  en mourir ou pleutres en nichĂ©es de collabos. Aux lĂąches et hargneux kapos qui croiseront sa route, il ne pardonnera rien. N’oubliera rien. Les lois d’amnistie sont les amnĂ©sies sĂ©lectives que s’accordent entre eux les hauts placĂ©s de la nation. Ceux-lĂ  mĂȘme dont l’exercice du pouvoir consistera Ă  ne jamais dĂ©roger Ă  cet invariant propre Ă  tout instinct bourgeois : toujours se montrer fort avec les faibles et faible avec les forts. Victor est un dzikus (sauvage) de l’autre camp. Celui des masses pouilleuses et laborieuses. Une certitude s’impose cependant Ă  lui : jamais il n’acceptera un devenir prolo semblable Ă  celui de son mineur de pĂšre. Les boyaux de la terre ne l’enseveliront pas davantage qu’ils ne l’aviliront
 Mais revenons Ă  la baffe du corbac. Nous sommes en 1936. L’annĂ©e du dĂ©clenchement du feu espagnol, l’annĂ©e du Front populaire, l’annĂ©e oĂč le parti national-socialiste rafle 99% des siĂšges lors de la lĂ©gislative allemande. L’Histoire, toujours en ombre d’embuscade, salive sa gueule de murĂšne vorace.

Avec les « Indiens Â»

Le pĂšre de Victor, Jan, Ă©migre en France en 1928. La famille Dojlida est originaire de « cette contrĂ©e d’Europe centrale qu’on appelle communĂ©ment “Pologne russe” ou “BiĂ©lorussie” Â». Ayant trouvĂ© Ă  s’employer dans les mines de fer, Jan Dojdila fait venir sa famille l’annĂ©e d’aprĂšs. En 1934, la famille s’installe Ă  HomĂ©court. Avec sa bande de potes, Victor voit son premier western au cinĂ©ma du coin : les Sioux contre le gĂ©nĂ©ral Custer. MalgrĂ© leur cul d’endive les enfants polonais s’identifient aux Peaux-Rouges. DĂ©sormais ils s’appelleront les « Indiens Â». Quand il ne file pas se baquer dans l’Orne, Victor se livre Ă  des petites combines pour agrĂ©menter son quotidien et ne tarit pas d’imagination pour monter des mauvais coups. Que les bastons Ă©clatent entre bandes rivales, il n’est pas le dernier Ă  distribuer des horions. Ou Ă  en recevoir : « J’ai le souvenir d’avoir pris de sacrĂ©s pavĂ©s sur la tĂȘte. MĂȘme si je n’avais pas le sentiment d’ĂȘtre français, je ne supportais pas les manques de respect, qu’on me traite de “Polack” ou de “saindoux” entre autres Â». Victor voit ses « premiers cadavres Â» le 10 mai 1940 aprĂšs une attaque aĂ©rienne de Stukas et Messerschmitt 110. Kyrielle de corps dĂ©membrĂ©s et calcinĂ©s, mais l’usine des abords est intacte : « DĂ©cidĂ©ment, ces installations industrielles, qui sont destinĂ©es Ă  manger les hommes et Ă  alimenter les guerres, n’y laisseront jamais le moindre rivet Â». Une dĂ©bĂącle aprĂšs, il rĂ©cupĂšre avec une poignĂ©e d’« Indiens Â» un stock d’armes et de grenades offensives Ă  la caserne de Briey. Il ne le sait pas encore mais dans trois hivers, ayant intĂ©grĂ© les FTP sous le blase de « Jules Â», il sera du convoi qui ira livrer ses « quadrillĂ©es Â», comme il les appelle affectueusement, Ă  un certain « Alex Â», alias Missak Manouchian. En attendant, le Dzikus, Ă©paulĂ© de son complice Stanis, joue Ă  saute-frontiĂšre entre France occupĂ©e et Moselle annexĂ©e par l’Allemagne. Sucre, cafĂ©, viande, c’est Ă  de vĂ©ritables opĂ©rations de ravitaillement que se livrent les adolescents. À force de crapahuter dans les parages de la frontiĂšre, Ă  la barbe des verts-de-gris et des douaniers, le jeune contrebandier acquiert une vĂ©ritable connaissance topographique des lieux, savoir qui lui vaudra son entrĂ©e dans la RĂ©sistance locale. Lors de son recrutement, il se vieillira de deux ans et s’octroiera 18 piges. Il relate son entretien, celui qui se prĂ©sente sous le pseudo de « Marcel Â» lui demande :
« â€“Tu sais ce qui t’attends si tu es pris ?
Je hausse les Ă©paules. Je risque autant en sautant la frontiĂšre.
–Tu es bien jeune pour mourir. Â»
Mais Victor ne mourra pas davantage qu’il ne passera son certificat d’études.

Plusieurs dĂ©cennies aprĂšs, l’homme raconte avec un verbe vif et prĂ©cis ses jeunes annĂ©es en temps de guerre. DĂ©nuĂ© de tout pathos et tout Ă©talage psychologisant, le rĂ©cit est factuel et terriblement vivant. Sur son engagement, pas de thĂ©orie. Une colĂšre profonde et viscĂ©rale contre l’injustice qui ne le quittera jamais et qu’il ne parviendra d’ailleurs jamais complĂštement Ă  dompter : impossible pour lui de masquer et Ă©touffer tout sentiment de rĂ©volte sous le fard des hypocrisies de convenance. Une poignĂ©e de phrases jetĂ©es au dĂ©but du livre permettront au lecteur de lier l’ancrage de Victor Ă  cette catĂ©gorie des « gens ordinaires Â» si chĂšre Ă  Orwell : « Pour mes parents, la France, malgrĂ© les bourgeois qui y Ă©taient visiblement aussi avides et mesquins qu’ailleurs, c’était quand mĂȘme prĂ©fĂ©rable Ă  la Pologne. Nous avons spontanĂ©ment mis en application un des trois termes de sa devise nationale : “FraternitĂ©â€. Cette valeur humaine inscrite au frontispice des bĂątiments se propageait le plus souvent parmi les humbles, les dĂ©sintĂ©ressĂ©s, les vrais gens de cƓur Â». Comme si Ă  ceux qui n’ont rien, ou bien si peu, restait l’essentiel : une capacitĂ© Ă  faire corps solide avec ces autres de mĂȘme condition. Avec comme soudure, les nerfs en tension permanente et le sacrĂ© de la parole donnĂ©e. La clandestinitĂ© est une fraternitĂ© d’intensitĂ© remarquable. Victor sait que, s’il tombe aux mains de la police française ou de la Wehrmacht, il doit provoquer les coups afin d’espĂ©rer ĂȘtre rapidement assommĂ©. Les vapes de l’inconscient pour gagner du temps, permettre aux camarades de se mettre Ă  l’abri. PlutĂŽt se faire rosser jusqu’au sang que de donner des noms.

La mort en ombres multiples

Hiver 1944, la justice française remet Victor et quelques autres aux mains gantĂ©es de cuir des sbires de la Sicherheitsdienst, le service de renseignement et de maintien de l’ordre de la SS. Le vendredi 5 mai, un tribunal militaire allemand statue sur son cas ainsi que sur celui de onze autres rĂ©sistants. La mĂ©moire de Victor fonctionne comme un dĂ©filĂ© de diapositives. À moins qu’elle ne reconstruise les Ă©pisodes Ă  partir de fragments Ă©pars. On ne sait jamais. Mais peu importe puisque la scĂšne judiciaire nous apparaĂźt avec son parquet de chĂȘne, son plafond moulurĂ© et ses drapeaux nazis tapissant le mur du fond. Les douze prisonniers sont enchaĂźnĂ©s et chacun est interrogĂ© selon l’ordre alphabĂ©tique. Victor est le sixiĂšme, il se souvient : « La procĂ©dure s’avĂšre mĂ©ticuleuse, alourdie par la traduction des questions et des rĂ©ponses. Je perds vite le fil de cette mise en scĂšne laborieuse, agencĂ©e par des pantins lugubres Â». Militaire ou bien civile, la mal nommĂ©e justice des hommes n’est rien d’autre qu’un simulacre compassĂ© oĂč, sous un apparat de froide objectivitĂ©, un magistĂšre surmontĂ© expurge du monde des vivants toute individualitĂ© jugĂ©e inassimilable par l’ordre public de la guerre sociale – ou de la guerre tout court. Les douze hommes sont condamnĂ©s Ă  mort. Cependant, le destin, qui sait se montrer facĂ©tieux, Ă©pargnera Ă  Victor de finir les yeux bandĂ©s face Ă  un peloton de bidasses en feldgrau. Pas le cas de ses onze camarades d’infortune rapidement passĂ©s par les armes.

Le camp de concentration de Natzweiler-Struthof situĂ© en Alsace annexĂ©e Ă©tait classĂ© niveau III, ce qui en faisait une des piĂšces les plus fĂ©roces du rĂ©gime concentrationnaire nazi. On estime Ă  52 000 le nombre de prisonniers, dont une grande majoritĂ© de rĂ©sistants, passĂ©s par ses grilles. Un peu plus de 20 000 y ont laissĂ© leur maigre peau. Victor y arrive fin mai 1944. Cette fois il a ses 18 ans pour de bon et de vrai. Il porte l’écusson rouge des « Ă©lĂ©ments subversifs Â» et le matricule 20185. Deux lettres sont en sus badigeonnĂ©es sur son pantalon et le dos de sa veste : « NN Â». « Je suis donc un Nacht und Nebel : une crĂ©ature Ă  exterminer en douce, sans laisser de traces Â», rĂ©alise-t-il. Il restera trois mois dans le camp avant d’entamer une infernale itinĂ©rance sous la fĂ©rule d’une schlague nazie obligĂ©e de se replier et de se rĂ©organiser devant l’avancĂ©e des troupes alliĂ©es. Marches interminables, entassements dans des wagons, Ă©pidĂ©mies de typhus, monceaux de cadavres dĂ©bordant des fosses communes : la mort industrielle est un paroxysme d’effroyables rĂ©gressions, un retour vers les boues originelles d’un darwinisme dĂ©chaĂźnĂ© oĂč tout se perd et se dissout. Nacht und Nebel, nuit et brouillard. Au milieu de cet effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ©, Victor rĂ©ussit Ă  garder la boussole : celle de ses tripes et d’une morale qui jamais ne plia. RescapĂ© de l’enfer, le jeune adulte redeviendra – un court instant – l’enfant que l’Histoire ne lui aura jamais permis d’ĂȘtre totalement. Accueilli par les bras de sa mĂšre, il tentera de la rassurer sur ces longs mois de captivitĂ©. Ce n’était rien, dit-il. Mais sa mĂšre sait qu’il ment, elle a vu le sang.

SĂ©bastien NAVARRO




Source: Acontretemps.org