Ils sont les fourmis qui survivront. Nous, les cigales qui crèveront sur le grill. Les survivalistes sont des besogneux qui passent leur vie à se préparer au monde d’après la fin du monde. Auteur de Survivalisme [1], le sociologue Bertrand Vidal nous aide à comprendre ces étonnants contemporains.

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Pourriez-vous donner une définition du survivalisme ?

« Les survivalistes sont des individus qui se préparent à de possibles catastrophes ou accidents majeurs, voire à l’apocalypse et à la fin du monde. Le mouvement naît dans les années 1960 aux États-Unis. On est alors sous la menace d’une guerre nucléaire entre les deux blocs de la guerre froide. Les survivalistes stockent des boîtes de haricots, des munitions, du matériel médical. Certains aménagent un bunker où se terrer.

Pour le théoricien Kurt Saxon, il s’agit de renouer avec les valeurs fondamentales des pionniers du Far West américain : autodéfense, chasse, pêche, bricolage, etc. Saxon était un libertarien. Il donnait des conseils de survie et écrivait des nouvelles d’anticipation. Le problème des survivalistes ? On ne sait jamais à quoi on se prépare. Il faut donc l’apport de la science-fiction pour imaginer les situations qu’on va affronter. Ses ouvrages étaient édités par l’imprimerie du parti nazi américain. Une de ses obsessions était d’encenser l’identité Wasp [2] mais aussi de se débarrasser des ennemis des survivalistes, soient les communistes, les Noirs, les étudiants progressistes », etc.

Aujourd’hui, d’autres peurs nourrissent la mobilisation survivaliste : notamment la peur écologique et le spectre de la récession réactivé depuis la crise économique de 2007-2008. À côté de l’idéologie proche de l’extrême droite, de nouveaux courants sont apparus. »

Vous écrivez qu’on est passé de « sympathisants d’extrême droite fascinés par les armes et la défense de leur espace vital » à la figure du « néorural adepte de la frugalité et farouche militant pour l’indépendance face au système »…

« Deux principes structurent la pensée survivaliste. La nature vaut mieux que la culture et la campagne vaut mieux que la ville. Dans ses séminaires, Saxon défendait l’idée que si jamais les Rouges devaient attaquer les États-Unis, ils débarqueraient dans les villes qui deviendraient beaucoup plus dangereuses que la campagne. Il était assisté d’un éco-architecte du nom de Don Stephens, père du survival retreat : un lieu loin de la ville, doté d’une architecture défendable et fortifiée permettant non seulement de se protéger de l’ennemi mais également de vivre en autonomie. Il fallait avoir son jardin, pratiquer ce qu’on appellera bientôt la permaculture.

Cette idée d’autosuffisance se développe aujourd’hui notamment chez des néosurvivalistes qui refusent la culture des armes et du bunker promus par Saxon. Si j’ai un fusil avec 100 000 munitions dans ma base autonome durable et que je ne sais pas tirer, ça ne sert à rien. Il vaut mieux apprendre des compétences, des techniques qualifiées de révolues que l’idéologie du confort et la société de consommation nous ont fait oublier. Les citadins sont considérés comme incapables de voir à long terme – au contraire de nos ancêtres, alors qu’ils vivaient dans des conditions beaucoup plus dures. Pour le survivaliste, le dénuement est gage de survie dans le futur. Il s’agit de se réapproprier des comportements anciens d’où l’engouement pour le bushcraft [3], la survie en forêt. Il faut restaurer le passé pour survivre au futur. »

Est-il possible de quantifier le phénomène dans un pays comme la France ? On imagine qu’Internet joue un grand rôle dans la diffusion de ces idées ?

« Je ne connais pas le nombre de blogs qui s’ouvrent chaque jour mais il est très important. Le succès d’émissions de survie comme Koh Lanta, Man Versus Wild, The Island nourrit cette dynamique, de même que la diffusion de séries apocalyptiques et d’informations anxiogènes. S’il est difficile de quantifier le nombre de survivalistes en France, il est certain qu’ils s’organisent de plus en plus. Le Réseau survivaliste francophone, créé en 2012, affiche 5 000 membres. Il faut compter aussi avec Twitter et YouTube qui permettent d’échanger peurs, angoisses, anticipations et moyens de survivre à ce futur imaginaire.

J’ai découvert le survivalisme en 2012, sur mon lieu de travail, par l’intermédiaire de personnes “ bien intégrées ”, ni paranos ni fachos. C’était trois ans après l’épisode de la grippe A. Ces gens avaient accumulé quantité de gels antibactériens sur leur bureau. C’est en discutant avec eux de leur angoisse de la maladie que j’ai compris que certains se préparaient à des scénarios beaucoup plus catastrophiques que la pandémie précédente. Cette grippe était pour eux annonciatrice d’une possible fin du monde. »

Le fait qu’on se soit débarrassé de Dieu et une vision pessimiste de l’Homme servent de substrat à l’idéologie survivaliste…

« Aujourd’hui, on n’explique plus les choses en ayant recours à la magie ou à Dieu, mais rationnellement et positivement. Ça nous donne une certaine prise sur le présent et la possibilité de maîtriser notre avenir. Mais il y a un revers à cette médaille : quand il y a un problème, la faute ne relève plus de la malédiction. Le facteur de l’effondrement écologique ou d’une crise économique est avant tout humain. C’est positif en un sens, puisqu’on a des leviers pour changer les choses. Mais quand rien n’évolue, voire quand tout s’aggrave, on tombe dans un certain fatalisme. Il était paradoxalement peut-être plus facile d’agir avec Dieu qu’avec les hommes. On pouvait soudoyer Dieu ou l’influencer par des prières. Avec lui, on pouvait avoir foi en l’avenir. Alors qu’il y a dans l’humain une certaine perversité. Comme disait Kant : “ Le bois dont l’homme est fait est si noueux qu’on ne peut y tailler des poutres bien droites. ” »

Vous faites une distinction entre peurs et angoisses collectives.

« La peur s’éprouve physiquement. Quelque chose surgit devant soi et nous fiche la chair de poule. L’angoisse est un sentiment plus diffus. On ne la voit pas, on la ressent dans nos rêves. Le sociologue allemand Ulrich Beck a relevé qu’elle était le propre de la société du risque. Dans nos sociétés occidentales, notre vie quotidienne est assez sécurisée. On ne vit plus comme nos ancêtres avec cette peur du quotidien. C’était récemment l’anniversaire de la Grande Guerre, période pendant laquelle on vivait la peur au jour le jour et où l’on se battait pour un futur meilleur. Ce qui domine dans notre présent relativement apaisé, c’est l’angoisse du lendemain. Une perspective qu’on n’arrive pas à anticiper mais que les survivalistes arrivent à fixer de manière paradoxale : en faisant de nouvelles anticipations, en éditant de nouveaux scénarios. Kurt Saxon a imaginé des killers caravans s’élevant des cendres de l’apocalypse, bandes de tueurs de villes se propageant dans les campagnes. Il a également travaillé à une description de l’hiver nucléaire. »

Faisons un peu de science-fiction : une fois la fin du monde advenue, comment les survivalistes conjugueraient-ils individualisme et organisation sociale ?

« En s’organisant sur Internet, en échangeant des techniques de survie et les meilleurs sites où se cacher, les survivalistes entendent d’ores et déjà créer leur communauté de survivants. Imaginons la fin du monde. Moi j’ai mes provisions et de l’électricité alors que tout mon quartier est tombé dans la nuit. Que vont faire mes voisins ? Ils vont devenir ce que le survivaliste appelle des zombies. Des pilleurs. Ils vont donc être un danger pour moi. Raison pour laquelle il vaut mieux faire du prosélytisme et échanger sur les réseaux sociaux afin de convertir un maximum de gens.

Le philosophe Franco Berardi a théorisé le concept de sémio-capitalisme [4]. Il fait le constat que nous avons perdu toute identité de classe : on n’a plus d’un côté les exploiteurs et de l’autre le prolétariat. Aujourd’hui, la lutte se déroule entre winners et losers, un schéma très compatible avec le système actuel, qui valide la philosophie néolibérale de la sélection naturelle. Bien que se disant anti système, les survivalistes font partie des winners. Ils sont les élus de la fin du monde. Puisqu’ils ont compris les bons comportements, leur communauté sera celle des derniers survivants. Ils sont les fourmis qui méritent de survivre, contrairement aux cigales qui n’auront pas vu venir l’hiver. »

Propos recueillis par Sébastien Navarro

[1] Éditions Arkhé, 2018.

[2] White Anglo-Saxon Protestant, population étasunienne ayant de lointaines racines européennes.

[3] « L’art de vivre dans les bois. »

[4] Notamment dans Tueries : Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Lux éditeur, 2016.