Janvier 27, 2020
Par Lundi matin
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[Photos : Jean-Pierre Sageot. Instagram : @jpsageot ]

I. Jours gris sur les contreforts des monts Adirondacks

Nous sommes Ă  la mi-avril 2019. Les 31 000 employĂ©s des magasins Stop & Shop sont en grĂšve depuis plus d’une semaine pour obtenir la signature d’une nouvelle convention collective. La grĂšve est massivement suivie et des piquets bloquent les 240 magasins de la chaĂźne dans trois Ă©tats de la cĂŽte est, le Massachussetts, le New Hampshire et le Vermont. Stop & Shop est une des enseignes de la grande distribution aux USA, la quatriĂšme en importance, propriĂ©tĂ© d’un groupe international dont le siĂšge social se trouve aux Pays-Bas. La grĂšve est menĂ©e dans un cadre syndical classique, elle est soutenue par d’autres syndicats et de nombreuses dĂ©lĂ©gations de syndicalistes, des infirmiĂšres aux professeurs, ont rejoint les piquets, lesquels sont respectĂ©s par les consommateurs, qui se dĂ©tournent vers d’autres magasins pour faire leurs achats. La popularitĂ© du mouvement a incitĂ© les divers candidats Ă  la primaire du parti dĂ©mocrate Ă  venir soutenir les grĂ©vistes ; les deux politiciennes de la gauche dĂ©mocrate, Mmes Kamala Harris et Elisabeth Warren ont fait le dĂ©placement ainsi que le « camarade socialiste Â» Bernie Sanders qui est venu du Vermont en « voisin Â». À peine lancĂ© en campagne par la machine du parti dĂ©mocrate afin de faire barrage Ă  la gauche dĂ©mocrate, le falot Joe Biden a aussi dĂ©barquĂ©, accompagnĂ© par quelques Ă©lus et bureaucrates syndicaux locaux, entourĂ© d’une nuĂ©e de journalistes. Le 19 avril, Ă  Dorchester, devant un piquet de grĂšve, l’ancien vice-prĂ©sident d’Obama, n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  clamer haut et fort que : « Il faut rendre ce pays aux travailleurs  Â»  [1]. L’idĂ©e est sĂ©duisante, comment se fait-il qu’il y pense si tard ? Il faut dire qu’elle est dans l’air du temps, l’idĂ©e « de « socialisme Â» ayant repris droit de citĂ© dans le discours politique, pour ou contre, et, ce qui est plus Ă©tonnant encore, dans la parole publique.




La grĂšve chez Stop & Shop est exemplaire Ă  plusieurs Ă©gards de l’état des luttes sociales aux États-Unis. Dans cette grande chaĂźne de distribution, oĂč la prĂ©sence syndicale est encore forte, la direction vient d’annoncer un paquet de mesures drastiques : une hausse des cotisations pour la mutuelle santĂ© de l’entreprise, une baisse des pensions de retraite, la dĂ©rĂ©glementation des heures supplĂ©mentaires et du travail pendant le weekend, enfin une rĂ©duction des avantages sociaux pour tous les travailleurs embauchĂ©s Ă  temps partiel ou sous contrat prĂ©caire, qui reprĂ©sentent un pourcentage croissant de la force de travail. Les rĂšgles de l’économie libĂ©rale imposent des objectifs qui passent pour incontournables et indiscutables, « naturels Â» presque. Il s’agit d’obtenir une baisse des salaires et des avantages sociaux, l’augmentation de l’intensitĂ© et de la charge de travail, l’accroissement du taux d’exploitation. MalgrĂ© une forte mobilisation des salariĂ©s et un soutien massif des consommateurs, quelques jours Ă  peine aprĂšs le passage des professionnels de la politique, le syndicat signe avec la direction un compromis qui prĂ©serve quelques maigres avantages pour les anciens et rejette sur les travailleurs en contrat prĂ©caire l’essentiel des sacrifices et des concessions. On achĂšte la fidĂ©litĂ© des anciens au syndicat au prix d’une plus grande division des salariĂ©s. Une fin de grĂšve traditionnelle qui laisse un goĂ»t de dĂ©faite dĂ©sormais connu. À croire les plumitifs de la presse locale, la reprise fut douloureuse, la pilule difficile Ă  faire avaler, ce qui n’a pas empĂȘchĂ© le syndicat de revendiquer « le meilleur des compromis possibles  Â» — la vieille chanson.

Le syndicalisme amĂ©ricain se dĂ©bat dĂ©sespĂ©ramment depuis des annĂ©es dans une crise d’oĂč il ne parvient pas Ă  sortir. Les taux de syndicalisation s’effondrent inexorablement et le poids politique et Ă©conomique des anciens grands appareils bureaucratiques se rĂ©duit continuellement. Le taux de syndicalisation global qui Ă©tait de l’ordre de 35 % dans les annĂ©es de l’aprĂšs DeuxiĂšme guerre est descendu Ă  environ 10 % Ă  la fin de la premiĂšre dĂ©cennie de ce siĂšcle. De 1980 Ă  la fin du siĂšcle dernier, les syndicats amĂ©ricains ont perdu 3,5 millions d’adhĂ©rents, rien que dans l’industrie automobile et pendant la mĂȘme pĂ©riode le nombre de syndiquĂ©s est passĂ© de 1,5 millions Ă  640 000  [2]. La tendance, on le sait, est la mĂȘme dans tous les pays du vieux capitalisme, Ă  l’exception des sociĂ©tĂ©s scandinaves, et les États-Unis non seulement n’échappent pas Ă  la rĂšgle mais ils la confirment avec force. Des causes connues font l’objet d’innombrables Ă©tudes sociologiques et Ă©conomiques : la dĂ©sindustrialisation des anciennes rĂ©gions du Nord et du Nord-Est, le dĂ©placement des entreprises vers les États du Sud et du Sud-Ouest, oĂč la main d’Ɠuvre est mal payĂ©e et l’esprit individualiste plus fort, le racisme ancestral bien ancrĂ©, la tradition syndicale faible. La dĂ©localisation vers les nouvelles rĂ©gions industrielles de la planĂšte a provoquĂ© aussi la fermeture de grandes unitĂ©s industrielles ; entre 1980 et 1993, plus de 200 000 emplois se sont dĂ©placĂ©s vers le Mexique. Les rĂ©centes lois sur « Le droit de travailler Â», passĂ©es dans la majoritĂ© des États, rendent plus difficile l’implantation des syndicats ; elles interdisent les accords employeurs-syndicats, et empĂȘchent les syndicats d’encaisser directement les cotisations syndicales sur les salaires. Le fameux systĂšme de « close-shop Â» qui avait fait les beaux jours des bureaucraties et soudĂ© leur lune de miel avec le patronat est passĂ© Ă  l’histoire. L’État fĂ©dĂ©ral n’est pas en reste et les administrations successives, dĂ©mocrates et rĂ©publicaines, ont fait voter des lois tendant Ă  diminuer le pouvoir des syndicats et, surtout, Ă  prĂ©cariser les conditions de reproduction de la force de travail. La destructuration du marchĂ© du travail, le dĂ©mantĂšlement et la rĂ©duction des droits des salariĂ©s, l’affaiblissement des conventions collectives et l’accroissement des inĂ©galitĂ©s salariales, la prĂ©carisation, la flexibilisation et l’individualisation du travail, complĂštent un paysage Ă©conomique et social tourmentĂ© oĂč sombre le vieux syndicalisme. Ce qui fut naguĂšre le modĂšle rĂ©ussi d’intĂ©gration et de collaboration de classe, s’effondre dans la sociĂ©tĂ© mĂȘme oĂč il a fait ses preuves. Les syndicats assuraient promotion de la condition ouvriĂšre par la dĂ©fense des salaires tout en gĂ©rant la protection sociale et mĂ©dicale (retraite, congĂ©s, soins) pour ses membres et les intĂ©graient dans la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts des entreprises. Le cadre juridique et institutionnel dans lequel patrons et syndicalistes Ɠuvraient pour bĂątir un compromis nĂ©gociĂ© entre des intĂ©rĂȘts opposĂ©s, dans le but de poursuivre la reproduction des rapports d’exploitation, a fait long feu. La reproduction de la classe salariĂ©e dite « classe moyenne Â» est en panne et laisse la place au nouveau modĂšle « ubĂ©risĂ© Â» des activitĂ©s parcellaires, Ă©clatĂ©es, sous-traitĂ©es, dans les anciennes concentrations urbaines. C’est cette nouvelle structure du marchĂ© du travail, ces nouvelles conditions de vie et de travail, sur fond d’ accroissement visible et violent des inĂ©galitĂ©s sociales, qui expliquent les surprenants chiffres de la baisse du chĂŽmage, dans une sociĂ©tĂ© oĂč la pauvretĂ© et la misĂšre sont de plus en plus visibles et guettent la grande majoritĂ© de la population. Les chiffres annoncĂ©s triomphalement par mĂ©dias et politiciens cachent l’accroissement des chĂŽmeurs non recensĂ©s, une multitude d’ĂȘtres qui ne sont mĂȘme plus des chĂŽmeurs mais des laissĂ©s-pour-compte non comptabilisĂ©s, jetĂ©s hors du fonctionnement de la sociĂ©tĂ© et donc hors des statistiques. La « reprise Ă©conomique Â» amĂ©ricaine est avant tout la reprise des chiffres de Wall Street, de l’économie de la finance spĂ©culative, un accroissement des inĂ©galitĂ©s sociales, l’augmentation de l’« Ă©conomie de la misĂšre Â». C’est ce « paradoxe Â» qui explique aussi le retour inespĂ©rĂ© de l’idĂ©e de « socialisme Â» dans quelques franges de la sociĂ©tĂ©, idĂ©e au contour certes vague mais provocatrice et dĂ©rangeante pour les nantis.




L’affaiblissement du poids des anciens secteurs de la classe ouvriĂšre masque une transformation profonde du monde salariĂ©. Des mondes nouveaux composent dĂ©sormais le marchĂ© du travail. L’apport constant et massif de masses de prolĂ©taires immigrĂ©s, fragilisĂ©s par leurs conditions de vie et statuts juridique vulnĂ©rables, s’entremĂȘle avec l’arrivĂ©e de nouvelles gĂ©nĂ©rations Ă©duquĂ©es et jetĂ©es sur un marchĂ© du travail oĂč la condition de prĂ©caritĂ© se gĂ©nĂ©ralise et devient dominante  [3]. Les conditions matĂ©rielles de cette transformation menĂ©e par le mouvement contradictoire du capitalisme, les modifications du cadre juridique, politique et concret, de l’exploitation, ne doivent pas faire oublier les facteurs subjectifs. On peut mentionner la passivitĂ© et la soumission de la base aux dĂ©cisions des chefs, l’absence de combativitĂ© et d’initiative, attitudes qui ont Ă©tĂ© engendrĂ©es au long des annĂ©es par le fonctionnement mĂȘme des grands appareils syndicaux nord-amĂ©ricains. Dans des conditions historiques nouvelles d’exploitation, les qualitĂ©s d’intĂ©gration qui avaient fait la force du capitalisme amĂ©ricain et permis l’amĂ©lioration constante des conditions de vie des travailleurs se sont transformĂ©es en facteurs de dĂ©route. Les prolĂ©taires Ă  qui on a enseignĂ© pendant des annĂ©es Ă  se tenir tranquilles pouvaient difficilement oser affronter ceux qu’ils avaient appris Ă  respecter. La forteresse syndicale construite par les travailleurs amĂ©ricains s’est transformĂ©e en prison et a amenĂ© les prisonniers Ă  l’abattoir.

Il serait pourtant rapide de tirer comme conclusion que les luttes sociales, les antagonismes de classe ont disparu avec l’effondrement de l’ancien cadre du travail juridiquement rĂ©glementĂ©, nĂ©gociĂ© par le consensus syndicat-patronat. L’augmentation de l’exploitation, qui traduit cette prĂ©carisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, entraĂźne inĂ©vitablement un rĂ©veil des antagonismes de classe. Lesquels s’expriment sous des formes nouvelles qui ne sont plus celles de la vie syndicale d’antan.

L’économie « ubĂ©risĂ©e Â» a produit, plus vite qu’on aurait pu s’y attendre, un besoin de reconstruction collective pour faire face Ă  l’individualisation des travailleurs. Le principe fondamental de la lutte Ă©tant la nĂ©cessitĂ© de s’organiser, apparaissent alors dans ce nouveau cadre du travail Ă©clatĂ©, individualisĂ©, des collectifs et des organisations.

Javaid Tariq, chauffeur chez Uber est membre de la New York Taxi Workers Alliance. Quelques jours Ă  peine aprĂšs la fin de la grĂšve chez Stop & Shop, Javaid manifeste avec d’autres collĂšgues devant le siĂšge newyorkais d’Uber, dans le Queens. L’atmosphĂšre est tendue car on vient d’apprendre le montant faramineux des bonus juteux versĂ©s aux principaux dirigeants de l’entreprise. Le mouvement de protestation est international, allant de Melbourne Ă  Londres en passant par San Francisco. MalgrĂ© son caractĂšre minoritaire, il exprime une rĂ©volte profonde contre les conditions fragiles de ces nouveaux emplois. Une petite foule, composĂ©e de jeunes de toutes origines mais oĂč les afro-amĂ©ricains et les latinos sont majoritaires, scande avec Ă©nergie des slogans clairs et directs : « Des milliards pour les patrons, une paye de misĂšre pour les chauffeurs  Â», « Uber est Ă  poil, sa voracitĂ© crĂšve les yeux  Â» et « Le pouvoir aux chauffeurs, pouvoir syndical  Â». Les chauffeurs refusent leurs conditions de travail prĂ©caire et l’incapacitĂ© d’exercer le moindre contrĂŽle sur leurs revenus ; ils revendiquent un changement de leur statut de « contractuels indĂ©pendants Â» qui Ă©vite au groupe de payer les cotisations de santĂ© et de retraite. Sur une pancarte, on lit : « Nous sommes trois millions sur l’ensemble de la planĂšte. On nous jette les miettes du gĂąteau qu’ils se partagent Â»  [4].

Le « pouvoir syndical Â» dont il est question chez les rĂ©voltĂ©s d’Uber a peu Ă  voir avec les syndicats actuels, avec la machine de rĂ©alisme froid qui, grĂšve aprĂšs grĂšve, mobilisation aprĂšs mobilisation, brise l’initiative autonome et divise la collectivitĂ© des travailleurs, comme cela fut le cas avec les travailleurs de Stop & Shop sur les routes et centres commerciaux du Massachussetts. Chez Uber, ou bien encore dans d’autres luttes qui prennent forme dans les nouveaux secteurs de la prĂ©caritĂ©, l’idĂ©e syndicale reste, pour le moment, centrĂ©e sur le besoin d’organisation Ă  la base. Elle ne divise pas, elle unifie, elle est crĂ©atrice de force collective. La diffĂ©rence est d’autant plus nette que ces nouvelles organisations ne peuvent pas pour le moment se transformer en appareils bureaucratiques identiques Ă  ceux du passĂ©. Ce qui a Ă©tĂ© possible dans des moments historiques particuliers du capitalisme, lorsque la dynamique de production de profit permettait aux capitalistes de cĂ©der des miettes pour garder le contrĂŽle de tout. Ce fut cette concession, dont la gestion fut progressivement attribuĂ©e aux organisations syndicales, qui a transformĂ© leur fonction, d’instruments de lutte en instruments de division, de rĂ©signation, bref, d’intĂ©gration.

Nous en sommes loin aujourd’hui. Certes, il y a dans la forme syndicale, dĂšs qu’elle s’institutionnalise, le danger de bureaucratisation par le jeu de la dĂ©lĂ©gation permanente de pouvoir. Mais, ce processus passe par le rapport nĂ©gociĂ© avec le patronat, l’acceptation de la recherche d’un terrain d’intĂ©rĂȘt commun, qui ne peut ĂȘtre autre que l’acceptation de la poursuite de la production capitaliste. La classe capitaliste est aujourd’hui tentĂ©e de renoncer aux rapports nĂ©gociĂ©s avec les syndicats, elle mise plutĂŽt sur la violence du rapport de force, elle considĂšre Ă  tort l’esprit de passivitĂ© et de rĂ©signation du vieux mouvement ouvrier comme une qualitĂ© « naturelle Â» des exploitĂ©s, elle oublie que cet esprit est le fruit laborieux du fonctionnement du vieux syndicalisme.




L’affaiblissement actuel du syndicalisme, aux États-Unis et partout ailleurs, trouve ainsi des causes premiĂšres dans le mouvement mĂȘme du capitalisme et dans la transformation de la classe ouvriĂšre. Pendant des dĂ©cennies, la grande majoritĂ© des salariĂ©s a acceptĂ© l’amĂ©lioration relative de ses conditions de vie en Ă©change d’une soumission Ă  l’intĂ©rĂȘt des entreprises, au systĂšme capitaliste en gĂ©nĂ©ral. Aujourd’hui, le rĂ©trĂ©cissement des marges de nĂ©gociation, gĂ©nĂ©rĂ© par la maximalisation des marges de profit, laisse les lourds appareils, construits pour et par la gestion du compromis, en dĂ©calage avec le rĂ©el. Le fonctionnement syndical classique ne peut mener qu’à mener Ă  des dĂ©routes comme celle de la grĂšve de Stop and Shop, en avril 2019.

II. Coucher de soleil sur le Lake Champlain Ă  South Hero [5]

Les divisions au sein de la classe ouvriĂšre, ont Ă©tĂ© depuis toujours un Ă©lĂ©ment essentiel de la reproduction des rapports de domination. Le racisme— fait incontournable et original de l’histoire de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine — s’est imbriquĂ© parfaitement avec la passivitĂ© et la soumission cultivĂ©es par l’action syndicale, avec les divisions crĂ©Ă©es par la production capitaliste. Les tĂ©moignages directs sur ces processus contradictoires, sont parfois plus Ă©clairants et instructifs que de grands dĂ©veloppements. Ils permettent de mieux cerner le pourquoi et le comment de la dimension subjective de la faiblesse du syndicalisme aujourd’hui aux États-Unis.

Entre 1976 et 1982, David Raney a travaillĂ© dans diverses usines de la rĂ©gion de South Chicago, alors une des plus grandes concentrations de l’industrie lourde au monde, avec plus d’un million et demi de travailleurs. Aujourd’hui, la moitiĂ© des usines sont fermĂ©es et on compte Ă  peine 10 000 mĂ©tallos dans cette rĂ©gion Ă©tendue qui longe le sud du lac Michigan, traversĂ©e par un dense rĂ©seau de routes et de lignes de chemin de fer, jalonnĂ©e de ports et d’entrepĂŽts. LĂ  oĂč naguĂšre s’élevaient des usines et des entreprises grouillant d’activitĂ©, on dĂ©couvre dĂ©sormais un territoire saturĂ© de ruines industrielles, de dĂ©chets toxiques et de sites abandonnĂ©s, habitĂ© par une population qui survit dans une pauvretĂ© dĂ©sespĂ©rante. Dans cette dense concentration urbaine vivait une sociĂ©tĂ© de prolĂ©taires d’origines diverses, immigrĂ©s de l’Europe de l’Est et d’AmĂ©rique latine, des CaraĂŻbes, mĂ©langĂ©s avec une importante communautĂ© de prolĂ©taires afro-amĂ©ricains, pour la plupart immigrĂ©s du Sud profond aprĂšs la DeuxiĂšme guerre mondiale. Au dĂ©but des annĂ©es 1970, David Raney, jeune blanc gagnĂ© aux idĂ©es communistes, avait posĂ© ses valises dans cette Babylone, pour militer dans de petites organisations radicales sensibles au complexe et fragile rapport entre la question de race et la question de classe  [6]. Situation qui pouvait, dans des circonstances particuliĂšres, devenir un mĂ©lange explosif pour le travail consensuel menĂ©, main dans la main, par les patrons et les bureaucraties syndicales. Quarante ans aprĂšs avoir quittĂ© le travail d’usine et la condition de prolĂ©taire, David Raney est revenu dans un livre sur son expĂ©rience, ses souvenirs difficiles mais aussi foisonnants d’espoir  [7]. Son tĂ©moignage dĂ©nonce le fonctionnement au quotidien du syndicalisme bureaucratique et intrinsĂšquement corrompu des annĂ©es de l’aprĂšs DeuxiĂšme guerre mondiale. La manipulation du racisme alimentait les divisions au sein du monde ouvrier et Ă©tait facteur d’une alĂ©atoire paix sociale  [8]. Dans un langage direct et frais, Raney dĂ©crit le rĂŽle de ces institutions dans la reproduction de la faiblesse de la collectivitĂ© ouvriĂšre. Inversement, il raconte les Ă©cueils rencontrĂ©s dans les tentatives toujours recommencĂ©es de bĂątir une conscience de classe sur des communautĂ©s divisĂ©es, Ă©clatĂ©es, fractionnĂ©es par les questions de race, d’origine nationale. Raney montre, d’expĂ©rience, comment seule la lutte collective, autonome et spontanĂ©e des travailleurs rĂ©ussit Ă  dĂ©passer, mĂȘme si seulement momentanĂ©ment, une telle situation et Ă  unifier le collectif.




Quelques passages de son rĂ©cit nous permettent de revivre le monde du travail d’hier oĂč, dans un scĂ©nario glauque digne d’un polar, on flairait dĂ©jĂ  un dĂ©sastre Ă  venir  [9]. OĂč l’incapacitĂ© Ă  saisir les Ă©troites voies d’un autre futur annonçait un accroissement de la violence de l’exploitation, ce que le capitalisme nĂ©o-libĂ©ral appellera plus tard l’ubĂ©risation du travail et de la vie. Entre soumission et frustration, entre peur et haine, la vieille classe ouvriĂšre pataugeait dĂ©jĂ  dans une atmosphĂšre rĂ©ceptive aux sirĂšnes de la dĂ©magogie. Dans la nature mafieuse du syndicalisme et dans ses impasses Ă©tait inscrite la crise du syndicalisme.

« Au moment oĂč mon Ă©quipe quitte l’usine, je vois dĂ©bouler dans l’allĂ©e une dizaine de travailleurs mexicains en rangs serrĂ©s. Ils font en sorte d’ĂȘtre visibles ainsi que les badges qu’ils portent sur eux et sur lesquels on peut lire : “ComitĂ© organisateur des ouvriers de l’industrie du plastique.” Je prends un des tracts qu’ils distribuent et je commence Ă  lire. Il y est question de la volontĂ© d’implanter un syndicat dans l’usine, le Syndicat International des travailleurs du jouet, des jeux et plastiques­ AFL-CIO. Je n’avais jamais entendu parler de ce syndicat…

Alors que je lis, Dutch [le vieux contremaĂźtre d’origine allemande] s’approche et pose amicalement sa main sur mon Ă©paule.

—Tiens-toi Ă©loignĂ©, autant que possible, de ces connards.

— C’est qui les connards, les ouvriers ou le syndicat ? je rĂ©plique sur le ton de la plaisanterie.

— Un certain nombre d’entre eux le sont, sĂ»rement. Mais j’admets que je ne connais pas la plupart d’entre eux. Et je n’ai jamais entendu parler de ce syndicat. Mais je ne doute pas que la direction va vite leur tomber dessus de façon mĂ©chante ainsi que sur tous ceux qui les soutiendront, alors t’en mĂȘle pas.

Je durcis un peu le ton et je passe en mode lĂ©galiste :

— Dutch, ce qu’ils font est une activitĂ© protĂ©gĂ©e par la loi. Ils ont tout Ă  fait le droit de vouloir instaurer un syndicat dans l’usine comme nous, nous avons, le droit de voter pour ou contre.

 â€” Peut-ĂȘtre bien
 Mais on l’a dĂ©jĂ  tentĂ© Ă  deux reprises depuis que je suis dans la boĂźte. Et, Ă  deux reprises, ceux qui s’y sont impliquĂ©s ont Ă©tĂ© jetĂ©s dehors. Cela m’embĂȘterait que cela t’arrive aussi.

— Merci pour l’avertissement.

Je croise Beth [la compagne de Raney qui travaille dans la mĂȘme boĂźte] qui vient aussi de quitter son poste et qui rentre Ă  la maison. Chez nous, je tĂ©lĂ©phone Ă  quelques copains qui connaissent le monde syndical Ă  Chicago. Un d’entre eux est direct :

— Dave, fais attention, c’est un syndicat de la mafia.

Je me dis :

— Mince alors, encore un syndicat liĂ© aux gangs. Si ce syndicat s’impose, cela fera le troisiĂšme syndicat de ce type auquel j’aurais appartenu, si je compte aussi les Teamsters, Ă  Cleveland, dont j’ai Ă©tĂ© membre lorsque j’ai travaillĂ© au Jardin zoologique quand j’étais Ă©tudiant. Beth dit que toute l’usine est en effervescence Ă  cause de cette affaire. Elle connaĂźt plusieurs militants de ce syndicat qui travaillent dans son Ă©quipe. Je me sens confus. L’initiative part probablement de quelques jeunes ouvriers mexicains qui se sentent vĂ©ritablement baisĂ©s par la direction. La paye et les postes de travail ne sont pas attribuĂ©s sur la base de l’anciennetĂ©, ni mĂȘme sur la qualification. Ceci Ă©tant, le syndicat qu’ils ont choisi, pose problĂšme. Beth et moi tombons d’accord sur le fait que nous devons soutenir la revendication d’installation d’un syndicat mais que nous devons garder un profil bas. Cela va s’avĂ©rer impossible.

(…)

Le matin suivant, la direction distribue son propre tract, Ă©crit en anglais et en espagnol. Il est bien rĂ©digĂ© et clair. Le ton n’est pas mĂ©chant mais paternaliste. On y lit que les gars du comitĂ© d’organisation se sont Ă©garĂ©s et on demande aux autres ouvriers de faire pression sur eux pour qu’ils se calment. Le texte de la direction fait rĂ©fĂ©rence aux liens du syndicat avec les gangs et, inversement, il se rĂ©fĂšre Ă  l’entreprise comme « La famille Solo Cup  Â» [Solo, le patron, Cup, les objets produits : gobelets en plastique]. Le syndicat rĂ©pond avec un nouveau tract qui est aussi trĂšs direct. Il liste un nombre de revendications qui sont portĂ©es par beaucoup d’entre nous dans l’usine, en particulier la façon arbitraire de distribuer les tĂąches et les postes de travail ainsi que l’échelle des salaires. Le tract est surtout adressĂ© Ă  la majoritĂ© latino des ouvriers. J’apprends, par certains de mes amis Ă  l’extĂ©rieur, que les tracts sont Ă©crits par les avocats, aussi bien celui de la compagnie que celui du syndicat. Kingsley, mon copain du Centre ouvrier, m’informe aussi que le bureau d’avocats de la compagnie est connu comme une machine Ă  casser du syndicat, mais il ne connaĂźt pas l’avocat du syndicat. Pendant une semaine, de part et d’autre, les tracts se succĂšdent. Puis, soudain, la direction convoque tous les ouvriers par petits groupes et les ressemblent dans le rĂ©fectoire. L’enjeu est exposĂ© de façon schĂ©matique par John Hulseman lui-mĂȘme [un des deux frĂšres Hulseman, propriĂ©taires de l’entreprise]. Il nous dit en gros :

1) Vous faites tous partie de « La Famille Solo Cup  Â», nous sommes trĂšs reconnaissants de votre travail et de votre dĂ©vouement.

2) Celui qui considĂšre qu’il est traitĂ© de façon injuste doit s’adresser directement Ă  moi et je m’engage Ă  rĂ©soudre le problĂšme.

3) Le syndicat ne cherche qu’à prendre vos sous. Au contraire de ce que nous faisons, ils se foutent de votre sort et de celui de vos familles. Ils veulent nous imposer à tous leur systùme corrompu d’assurance et vous allez ainsi perdre les avantages que nous vous offrons.

4) Ils ne connaissent rien au travail que nous faisons. La plupart de leurs membres fabriquent des poupées et des jouets.

5) Nos salaires et nos avantages doivent nous permettre de rester compĂ©titifs. L’implantation de ce syndicat sera la fin de votre job.

Les jours suivants, le contremaĂźtre aborde les ouvriers, un par un. Le directeur de l’usine vient aussi nous rendre visite et nous demande comment nous avons l’intention de voter. Les cadres s’en mĂȘlent. Le directeur-adjoint mexicain s’adresse aux ouvriers mexicains en espagnol. Je suis moi-mĂȘme abordĂ© par Dutch, je lui rĂ©ponds que je ne me suis pas encore dĂ©cidĂ©. Alors que la date du vote approche, les tracts deviennent plus agressifs. L’entreprise attaque ouvertement le syndicat et vice versa. Mais, en mĂȘme temps, un fait nouveau se produit : des ouvriers commencent Ă  disparaĂźtre ! Dans l’usine, une rumeur circule comme quoi le directeur licencie Ă  tour de bras, en prĂ©textant incompĂ©tence ou insubordination, aprĂšs harcĂšlement ou signalement des contremaitres. Un des rares mĂ©caniciens qualifiĂ©s mexicains est un copain. Pour lui c’est clair, les mexicains sont devenus des cibles. C’est aussi le constat de Beth. En peu de temps, un tiers de la force de travail « disparaĂźt Â» et ceux qui restent sont forcĂ©s de s’occuper de plusieurs machines et de faire des heures supplĂ©mentaires.

Je demande Ă  mon copain et camarade de travail, Amado, s’il connaĂźt les licenciĂ©s. Il dit qu’il connaĂźt la plupart d’entre eux, qui habitent dans les quartiers de South Chicago. Nous dĂ©cidons de les contacter et de les inviter Ă  une rĂ©union.

(…)

Nous frappons et une porte s’ouvre. Je reconnais une jeune femme qui faisait partie de mon Ă©quipe. (
) La femme nous prĂ©sente Ă  ses parents et Ă  ses trois jeunes frĂšres. Nous nous asseyons en cercle dans le salon, je parle et Amado traduit en espagnol.

— D’aprùs la loi vous avez le droit de former le syndicat de votre choix.

Je demande Ă  la femme quelle est la cause de son licenciement. Dans son cas, la direction a prĂ©tendu qu’il s’agissait d’un licenciement pour des raisons Ă©conomiques.

— Est-ce que le syndicat vous a dĂ©jĂ  contactĂ©  ? Elle me rĂ©pond que non.

— J’ai un ami qui est avocat du travail. Il peut vous renseigner sur vos droits mieux que moi. Mais si nous arrivons Ă  nous mettre ensemble, nous pouvons engager une plainte officielle et chercher Ă  forcer l’entreprise Ă  vous reprendre. Nous allons organiser une rĂ©union dans un local qui s’appelle le Centre des droits des ouvriers. L’avocat sera prĂ©sent et nous proposera un plan d’action.

Je lui file un tract et j’en distribue d’autres Ă  ses frĂšres et Ă  ses parents. Nous n’avons pas informĂ© le syndicat de notre initiative. Amado n’aime pas le syndicat et le fait est que celui-ci n’a, jusqu’à prĂ©sent, fait aucun effort pour contacter les travailleurs licenciĂ©s. Et pourtant, le syndicat poursuit ses efforts pour s’implanter dans l’entreprise. Le Centre des droits des ouvriers, a dĂ©mĂ©nagĂ© dans Commercial Avenue. Il se trouve au deuxiĂšme Ă©tage d’un immeuble en brique.

Nous organisons la rĂ©union tĂŽt dans la soirĂ©e. Je me suis fait porter pĂąle, mais Amado qui est dans la premiĂšre Ă©quipe est retenu par son horaire de travail et va arriver en retard. Une cinquantaine d’ouvriers sont prĂ©sents, certains avec leurs familles. Je reconnais un des militants du syndicat qui ne semble pas Ă  l’aise. Nous expliquons que nous proposons deux formes d’action pour obtenir la rĂ©intĂ©gration des licenciĂ©s. La premiĂšre consiste Ă  engager une procĂ©dure auprĂšs des services officiels du travail, puisque nous considĂ©rons que les licenciements se sont faits en violation de la loi. L’autre consiste Ă  distribuer un tract aux portes de l’usine afin d’informer les autres ouvriers de la situation et de les encourager Ă  soutenir nos efforts pour nous organiser nous-mĂȘmes. J’insiste sur le fait qu’il est important que d’autres ouvriers s’engagent dans cette lutte afin de montrer aux patrons que nous n’allons pas nous laisser faire. Des prĂ©sents se proposent de distribuer le tract dans les Ă©quipes. Et tout le monde fournit Ă  Kingsley les informations nĂ©cessaires pour qu’il puisse Ă©tayer la plainte officielle contre les licenciements illĂ©gaux. AprĂšs la fin de la rĂ©union, le gars qui est militant du syndicat vient voir Amado.

— Pourquoi vous ne nous avez pas contactĂ© ? Nous pouvons vous aider.

— Vous Ă©tiez occupĂ©s avec la demande de reconnaissance du syndicat. Si vous voulez, vous pouvez nous aider Ă  diffuser les tracts.

— Pas de problùme, dit-il.




Le matin suivant, lorsque j’arrive au travail, dĂšs que je me prĂ©sente Ă  la porte de l’usine, je sens que c’est fini pour moi. Le directeur et Lucky [le responsable de l’atelier des machines, un serbe qui se considĂšre encore comme yougoslave et manifeste une admiration pour le « socialisme de Tito Â»] sont lĂ  et m’informent qu’ils n’ont plus besoin de mes services. Lucky m’accompagne au vestiaire et ensuite Ă  mon poste de travail afin que je rĂ©cupĂšre mes affaires personnelles. Quand nous nous trouvons seuls dans l’atelier, il me tape sur le dos.

— J’ai jetĂ© un coup d’Ɠil sur ce syndicat, ils semblent vraiment nuls. Je pense que tu le sais.

— Je respecte ton courage et tes principes.

— Si je n’avais pas une famille Ă  nourrir je serais avec vous, ajoute Lucky.

— Je le sais Lucky, cela a Ă©tĂ© cool de travailler avec toi, vraiment !

On se serre la main. Dehors, je tombe sur Amado qui, lui aussi, vient d’ĂȘtre virĂ©.

— Il y avait peut-ĂȘtre un mouchard Ă  la rĂ©union d’hier, je lui dis.

Nous nous marrons. Beth est aussi virĂ©e lorsqu’elle arrive Ă  la prise de service de la deuxiĂšme Ă©quipe. Et pourtant elle n’était mĂȘme pas prĂ©sente Ă  la rĂ©union, elle travaillait : coupable par association.

Kingsley et moi, nous poursuivons notre dĂ©marche auprĂšs des services du droit du travail. Nous sommes dĂ©fendus par une jeune avocate qui est trĂšs enthousiaste de pouvoir attaquer l’entreprise Solo.

Quelques jours plus tard, je suis invitĂ© au baptĂȘme d’une niĂšce d’un des contremaĂźtres portoricains. (
) Amado est aussi prĂ©sent. Un groupe joue de la musique mexicaine. (
) Ricardo a descendu pas mal de biĂšres et nous aborde Ă  part.

— Je suis au courant d’un tas de saloperies. Le directeur de l’usine nous a rĂ©unis pour nous demander de mettre la pression sur les gars afin qu’ils partent. Ils veulent que les Mexicains dĂ©gagent afin que les blancs votent contre le syndicat.

— Es-tu prĂȘt Ă  le redire devant le tribunal du travail ? je lui demande.

— Putain que oui, j’en ai assez de leurs saloperies, j’ai Ă©tĂ© dĂ©gueulasse avec des copains et je veux trouver un autre boulot.

Amado m’appelle le jour suivant. Il est excitĂ©.

— Il semble que le directeur ait Ă©tĂ© virĂ©. Il se serait engueulĂ© avec Hulseman, le patron. Il refusait de continuer Ă  virer des gars. Alors on l’a virĂ©, lui. Je me dis qu’on pourrait lui rendre visite. Je sais oĂč il habite, je le contacte et je t’appelle.

Le directeur habite dans la banlieue Sud — une grande maison avec une pelouse bien entretenue. Nous sonnons et il nous fait entrer. C’est un petit homme ; il porte un pantalon beige, une veste de sport bleu foncĂ©e et des mocassins. Le salon est large, avec une Ă©paisse moquette et des meubles neufs. Au mur est accrochĂ© un tableau d’art mexicain qui reproduit des scĂšnes romantiques de la culture aztĂšque. Au fond de la piĂšce, sur le mur, un grand crucifix est accrochĂ© de façon ostentatoire.

— Je ne pouvais pas continuer, je regrette ce que j’ai fait.

— Que vous a-t-on demandĂ© de faire ? Et qui vous l’a demandĂ© ?

— Des avocats qui travaillent pour la compagnie sont venus dans mon bureau. Ils m’ont dit que la meilleure façon d’empĂȘcher que le syndicat s’installe dans l’usine Ă©tait de virer les gens susceptibles de voter pour lui. Ils ne m’ont pas dit directement de virer les Mexicains mais ça revenait Ă  ça


— Nous aimerions que vous puissiez tĂ©moigner devant le bureau du travail la semaine prochaine. Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on arrivera Ă  vous faire rĂ©embaucher. Si nous gagnons avec votre tĂ©moignage, tout sera oubliĂ©.

Il est d’accord et semble soulagĂ©. Le matin suivant, j’appelle l’avocate du bureau du travail et je lui parle de Ricardo et du directeur. Elle pousse un cri de joie.

— Nous allons enfin les avoir, ces salopards. Cela fait des annĂ©es que je cherche Ă  les coincer.

(
) Quelques jours plus tard, le vote a lieu dans l’usine. Sans surprise, le syndicat est rejetĂ©. Les prĂ©visions de Dutch se confirment. Mais la bagarre dans le bureau du travail se poursuit. L’audition aura lieu dans les jours Ă  venir et j’appelle l’avocate pour connaĂźtre l’heure et l’endroit exact. Elle me met en attente longtemps, puis arrive une rĂ©ponse :

— J’ai de mauvaises nouvelles. Nous ne pouvons pas poursuivre…

— Et pourquoi donc, ils viennent de voter aprĂšs avoir virĂ© un tiers des ouvriers. Nous avons deux tĂ©moins sur la violation de la loi.

Sa voix est faible et tremblante. Elle semble ĂȘtre au bord des larmes.

— Je ne sais pas Dave, mon supĂ©rieur m’a appelĂ© dans son bureau et m’a dit qu’il n’y aura pas de suite ; ils ont considĂ©rĂ© que les tĂ©moins ne sont pas crĂ©dibles et j’ai Ă©tĂ© dessaisie de l’affaire. En fait je ne suis mĂȘme pas censĂ©e vous parler


— Peut-ĂȘtre devez-vous, vous aussi, chercher un autre travail.

Je suis dĂ©cidĂ© Ă  ne pas laisser tomber. Il y a peut-ĂȘtre un autre recours lĂ©gal. Peut-ĂȘtre pouvons-nous amener Ricardo et l’ancien directeur devant les mĂ©dias. J’appelle Amado.

— Ce n’est pas tout, me dit-il, Ricardo est parti Ă  Porto Rico. On dit que la compagnie lui a payĂ© les billets et qu’ils vont aussi lui accorder une aide pour ses enfants qui ont des problĂšmes. Pour l’instant, ils l’ont envoyĂ© Ă  Porto Rico. Pour ce qui est du directeur, je l’ai appelĂ© mais il ne rĂ©pond plus


Le soir mĂȘme nous filons chez le directeur. Il y a de la lumiĂšre dans le salon. Nous sonnons. À ce moment prĂ©cis, la lumiĂšre s’éteint. Amado crie quelque chose en espagnol mais il n’y a pas de rĂ©ponse. Alors que nous revenons sur nos pas, nous apercevons une nouvelle voiture dans le garage.

— Tiens, tiens, dit Amado, une nouvelle voiture avec l’immatriculation de l’entreprise.

— J’espùre, pour le salut de sa conscience, qu’il a reçu plus qu’une nouvelle voiture pour tout ce qu’il a fait.

(…)

Amado cherche du travail, moi aussi. Beth a trouvĂ© un autre emploi. (
) Nous envisageons d’organiser une manifestation devant Solo, histoire d’attirer l’attention. Quelques jours plus tard, je reçois un coup de fil inattendu de l’avocat du syndicat.

— Je vous invite Ă  dĂ©jeuner chez Berghoff.

Berghoff est un restaurant chic qui se trouve sur le Loop de Chicago. Nous nous mettons d’accord sur une date de rendez-vous. Je ne connais pas l’avocat, mais lui, il me repĂšre dĂšs que je rentre. Il est habillĂ© trĂšs classe, il porte un costume trois piĂšces et des belles chaussures. (
)

— Prenez ce que vous plaĂźt, vous ĂȘtes mon invitĂ©.

Je commande une biĂšre et je regarde le menu ; je choisis les plats les plus chers : des pinces de langouste et de crabe et un super gĂąteau au chocolat pour le dessert. Nous parlons peu pendant que je dĂ©guste le meilleur repas que j’ai eu depuis longtemps. Avec le cafĂ©, on en vient aux choses sĂ©rieuses.

— La lutte chez Solo Cup Corporation est terminĂ©e, dit-il.

— Peut-ĂȘtre mais nous avons encore quelques cartes Ă  jouer.

— Je viens de vous dire que c’est fini. Sa voix est basse, presque menaçante.

— Je ne travaille pas pour vous ni pour le syndicat, je ne l’ai jamais fait. Le syndicat aurait pu faire plus pour ceux d’entre nous qui ont Ă©tĂ© virĂ©s illĂ©galement, mais vous avez choisi de rien faire.

— C’est vrai, vous ne travaillez pas pour le syndicat, mais je pense que vous pourriez bien le faire. Les chefs du syndicat ont Ă©tĂ© impressionnĂ©s par ce que vous avez fait chez Solo, vous et le gars mexicain, c’est quoi son nom dĂ©jĂ  ?

— Amado.

— Le prĂ©sident de la section locale aimerait bien s’entretenir avec vous et Amado. Est-ce que vous deux, vous pouvez vous dĂ©placer demain matin Ă  dix heures.

— Je vais demander à Amado.

Il écrit un numéro sur une de ses cartes de visite et il me la tend.

— Une fois que vous avez contactĂ© le Mexicain, vous m’appelez pour confirmer. Je pense que vous n’allez pas perdre votre temps. En plus, vous les gars, vous devez laisser tomber l’affaire Solo.

— Cela ne vous regarde pas, je dis.

— Les ouvriers ont votĂ© contre l’implantation du syndicat, donc c’est fini.

Le ton de sa voix est dur et, cette fois-ci, vraiment menaçant. Au fond, je me rends bien compte que je me confronte Ă  lui ainsi qu’à son syndicat mafieux. Nous avons jouĂ© toutes nos cartes. Les ouvriers licenciĂ©s sont dĂ©sormais Ă©parpillĂ©s dans la nature et cherchent du boulot. Et il semble dĂ©risoire de se lancer dans une nouvelle action, juste pour Ă©nerver la famille Hulseman et la mafia.

Amado et moi, nous voulons connaĂźtre les intentions du syndicat Ă  notre Ă©gard. L’organisme est installĂ© dans Erie Street oĂč il occupe un immeuble Ă  deux Ă©tages. La rĂ©ceptionniste nous envoie directement au deuxiĂšme Ă©tage. Au rez-de-chaussĂ©e, dans la grande salle, les employĂ©s ont l’air trĂšs affairĂ©s derriĂšre leurs bureaux. Le premier Ă©tage bruisse aussi d’activitĂ©. En arrivant au deuxiĂšme Ă©tage, nous sommes reçus par une autre secrĂ©taire qui nous souhaite la bienvenue et nous installe dans une grande salle de confĂ©rences Ă  la moquette Ă©paisse. Elle nous offre du cafĂ©. Du bon cafĂ© fraĂźchement moulu. Par la fenĂȘtre qui donne sur le parking dĂ©limitĂ© par une chaĂźne, nous apercevons une sĂ©rie de limousines couleur foncĂ©e.

Le prĂ©sident du syndicat entre ; nous nous serrons la main. C’est un petit homme terne, vĂȘtu d’un pantalon bleu foncĂ© et d’une chemise blanche ouverte. Il porte une chaĂźne en or au cou et une montre chĂšre et voyante.

— Bienvenue Ă  notre syndicat les gars. Je vais droit au but. Nous pensons que vous avez un bel avenir comme « organisateurs Â» du syndicat. La façon dont vous avez Ă©tĂ© capables de rĂ©unir tous ces ouvriers et d’engager une lutte pour leur rĂ©admission a Ă©tĂ© vraiment impressionnante.

— Oui, mais quelqu’un nous a mouchardĂ© et des pressions ont Ă©tĂ© exercĂ©es sur le bureau du travail pour qu’on classe notre protestation avant mĂȘme les auditions, je rĂ©plique.

— Je sais, je sais. Cette fois-ci, nous l’avons tous eu dans le cul. Mais on doit apprendre Ă  se replier et Ă  repartir sur de nouvelles bagarres. Nous pensons que vous, les gars, vous avez un bel avenir avec nous. Nous avons besoin de bons « organisateurs Â» bilingues. Dave, vous pouvez sans doute amĂ©liorer votre espagnol, et voici notre proposition. Nous vous offrons un sĂ©jour de deux mois au Mexique pour vous perfectionner. Avec les bases que vous avez, je suis sĂ»r que vous allez revenir en parlant couramment.

Il se lĂšve et se place devant la fenĂȘtre. Nous le suivons.

— On peut vous payer plus que ce que vous receviez chez Solo, mettons 1 650 dollars par mois au dĂ©but et ensuite des primes selon vos rĂ©ussites dans le travail d’« organisation Â». Vous aurez des avantages sociaux et le droit Ă  une pension de retraite. Car nous avons notre propre compagnie d’assurances et un fonds de pension. Une autre part du contrat est lĂ , dit-il, visant les limousines dans le parking. (Vous aurez chacun une voiture, pour votre travail, mais aussi pour votre usage personnel, aussi longtemps que vous travaillerez pour le syndicat. Ainsi qu’une carte pour rĂ©gler les frais d’essence.

Je regarde Amado, il ouvre grands les yeux. Je me retourne vers le président du syndicat.

— Il me faut un peu de temps pour rĂ©flĂ©chir.

— Moi aussi, ajoute Amado.

—C’est d’accord les gars. Mais il me faut vos rĂ©ponses dans un bref dĂ©lai. Bien d’autres sauteraient tout de suite sur une si belle proposition.

Nous nous serrons la main. On le remercie pour l’offre et on s’éclipse. Dehors, nous Ă©clatons de rire.

— Dave, si nous acceptons ce boulot, je crains que nous allons terminer avec des chaussures en bĂ©ton au fond de la Chicago River, dit Amado.

— Tu as raison, c’est plus sage de refuser. Â»




III. Cabanes dans les bois de South Newfane

Le 5 avril 2019, 200 policiers du service de l’immigration se sont invitĂ©s dans les ateliers de l’entreprise CVE Technology Group, dans la banlieue de Dallas (Texas) pour y opĂ©rer une rafle de travailleurs immigrĂ©s. Plus de deux cents travailleurs, en majoritĂ© des femmes, d’origines diverses, venant de plusieurs pays d’AmĂ©rique latine au NigĂ©ria furent arrĂȘtĂ©es, triĂ©es, placĂ©es dans des cars et amenĂ©es au commissariat pour contrĂŽle de papiers. À la fin de la journĂ©e, la moitiĂ© d’entre elles avait une convocation pour passer devant un juge fĂ©dĂ©ral de l’immigration et une bonne centaine Ă©tait maintenue en dĂ©tention en attente de clarification de leur situation. La cheftaine locale de la police de l’immigration, Mme Berger (sic), a dĂ©clarĂ© au cours d’une confĂ©rence de presse que la compagnie faisait l’objet d’une investigation pĂ©nale mais que, bien entendu, elle ne pouvait pas « fermer les yeux  Â», sur la situation juridique des travailleuses qui y travaillaient, car l’emploi de personnes sans papiers crĂ©ait une concurrence dĂ©loyale avec d’autres entreprises. Et elle ajouta que de telles pratiques « privent d’emplois les citoyens amĂ©ricains et immigrĂ©s avec papiers et crĂ©ent une atmosphĂšre malsaine qui incite Ă  l’exploitation d’une force de travail illĂ©gale. Â»  [10] Quatre mois plus tard, le 7 aoĂ»t, dans l’Etat du Mississipi, un millier de policiers investissent sept usines de conditionnement de poulets de Koch Foods, une des plus grandes compagnies d’alimentation industrielle des États-Unis, et raflent 680 travailleurs immigrĂ©s soupçonnĂ©s de ne pas avoir de papiers. Ceci restera une des plus grandes rafles d’immigrĂ©s dans l’histoire rĂ©cente du pays sur les lieux de travail mĂȘme. Les travailleurs furent dĂ©tenus dans des installations militaires et plusieurs centaines d’entre eux furent arrĂȘtĂ©s dans l’attente d’expulsion, sĂ©parĂ©s de leurs femmes et enfants ; un grand nombre furent licenciĂ©s dans la foulĂ©e.

De telles opĂ©rations policiĂšres, menĂ©es directement dans les entreprises, ne sont pas un fait nouveau, elles avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© pratiquĂ©es de façon plus ponctuelle sous le rĂšgne de George W. Bush au dĂ©but des annĂ©es 2000. L’administration dĂ©mocrate d’Obama, fidĂšle Ă  son attitude sournoise, avait Ă©vitĂ© de revenir sur le cadre juridique qui fonde ces interventions ; elle s’était limitĂ©e Ă  mettre l’accent sur un contrĂŽle souple des entreprises plutĂŽt que sur la rĂ©pression directe des travailleurs. L’idĂ©e Ă©tait de faire pression sur les entreprises pour qu’elles fassent elles-mĂȘmes la police de la main d’Ɠuvre, en dĂ©tectant et en refusant d’embaucher les immigrĂ©s sans papiers. L’actuelle administration Trump a sautĂ© un cran dans la duretĂ© et l’ignoble, intĂ©grant ces politiques dans sa dĂ©magogie xĂ©nophobe et raciste, anti-immigrants. Sous l’administration Trump, les rafles sur les lieux de travail sont devenues constantes et massives, le nombre d’immigrĂ©s arrĂȘtĂ©s a atteint des niveaux historiquement Ă©levĂ©s. En 2018, le nombre d’interventions en entreprises avoisinait 7 000, contre 1 700 l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, avec environ 800 arrestations pour « crime de dĂ©lit de dĂ©faut de papiers Â», contre 140 en 2017. Le climat de terreur et d’insĂ©curitĂ© ainsi crĂ©e est un fait nouveau. L’objectif est d’étendre la peur au-delĂ  du passage des frontiĂšres, puisque, dĂ©sormais, sur les lieux mĂȘme de l’exploitation, les travailleurs peuvent ĂȘtre ciblĂ©s, contrĂŽlĂ©s et criminalisĂ©s. Pour le travailleur immigrĂ©, la peur doit ĂȘtre ressentie partout et tout le temps, la rĂ©pression de l’État venant s’ajouter Ă  la crainte des massacres perpĂ©trĂ©s par les partisans de la « suprĂ©matie blanche Â». De leur cĂŽtĂ©, les patrons continuent Ă  dormir tranquilles. Ils risquent peu d’ĂȘtre poursuivis, puisqu’il est impossible de prouver qu’ils connaissent le statut exact des immigrĂ©s qu’ils exploitent. La loi est assez vague sur le regard qu’ils sont censĂ©s jeter sur les papiers des travailleurs embauchĂ©s.




Il y a aujourd’hui aux États-Unis, environ 11 millions d’immigrĂ©s sans papiers et 8 millions d’entre eux travaillent, reprĂ©sentant 5 % de la force de travail globale  [11]. Autant dire que, au-delĂ  de l’usage idĂ©ologique que la classe politique fait de cette main d’Ɠuvre fragilisĂ©e, c’est sur le terrain Ă©conomique que la question se pose. Mme Berger ment comme elle respire lorsqu’elle prĂ©tend que la chasse Ă  l’immigrĂ© sans papiers amĂ©liore la condition des travailleurs nord-amĂ©ricains ou mĂȘme celle des immigrĂ©s lĂ©gaux. Les entreprises embauchent des immigrĂ©s sans papiers car elles cherchent Ă  rĂ©duire les coĂ»ts de production et Ă  amĂ©liorer leurs taux de rentabilitĂ©. De fait, plus la rĂ©pression s’accentue et plus les salaires de ces travailleurs sont bas, la peur devenant un facteur Ă©conomique, un Ă©lĂ©ment de la concurrence sur le marchĂ© du travail. D’autre part la majoritĂ© des postes occupĂ©s par ces travailleurs correspond Ă  des conditions de travail violentes que d’autres ne sont pas prĂȘts Ă  accepter pour le mĂȘme niveau de salaires. Ces postes de travail ne peuvent faire appel qu’à un segment trĂšs restreint de la classe ouvriĂšre blanche et mĂȘme afro-amĂ©ricaine, majoritairement gangrĂ©nĂ©e par la pauvretĂ©, la dĂ©cadence physique et spirituelle, marginalisĂ©e, incapable de rĂ©pondre Ă  ces conditions. Ils sĂ©duisent encore moins les nouveaux travailleurs Ă©duquĂ©s et dĂ©qualifiĂ©s par le marchĂ© du travail. C’est ainsi que la force de travail immigrĂ©e, avec ou sans papiers, est de plus en plus indispensable au capitalisme nord-amĂ©ricain et une composante importante du marchĂ© du travail.

Ces nouvelles formes de rĂ©pression des travailleurs les plus fragiles rencontrent des rĂ©sistances. Les familles, des camarades, des amis, vite alertĂ©s, se regroupent devant les entreprises oĂč la police intervient, soutenus par une myriade de groupes locaux d’activistes solidaires. Par endroits, des habitants forment des « groupes mobiles Â» qui tentent de flairer les interventions policiĂšres dans les entreprises et sur les routes, afin de prĂ©venir les immigrĂ©s. Mais la capacitĂ© de mobilisation est sans commune mesure avec les moyens et l’ampleur de la rĂ©pression. On se limite dans la plupart des cas Ă  des protestations lĂ©galistes, on Ă©voque des soutiens institutionnels, politiques ou religieux. La faiblesse de la rĂ©action collective des travailleurs constitue la mesure la plus Ă©vidente du bas niveau de la lutte de classe aujourd’hui aux États-Unis. Alors que la rĂ©pression cible les lieux mĂȘme de production, lĂ  oĂč les travailleurs sont objectivement une force, l’absence de rĂ©action traduit un rapport de force trĂšs dĂ©favorable aux exploitĂ©s. On peut penser, justement, que l’intervention policiĂšre se fait aussi dans le but de casser les tentatives d’organisation parmi ces travailleurs. Cela semble ĂȘtre le cas dans certaines usines du Mississipi qui ont subi rĂ©cemment des rafles, lĂ  oĂč les travailleurs immigrĂ©s avaient commencĂ© Ă  s’insurger contre les conditions de travail et Ă  s’organiser  [12]. Une rĂ©sistance collective des travailleurs sur les lieux de travail contre la politique des rafles est, pour le moment, une Ă©ventualitĂ© lointaine et improbable. La peur individuelle, fruit d’un ensemble d’expĂ©riences concrĂštes qui constituent le parcours de survie des immigrĂ©s, s’avĂšre aujourd’hui leur plus grande faiblesse.

Pour le capitalisme et pour les capitalistes, l’immigration est un facteur Ă©conomique, et ses aspects humains ne sont pris en compte que dans la mesure oĂč ils ont des effets sur l’économie. De mĂȘme, l’usage politique de l’immigration, les politiques racistes et anti-immigration de l’administration Trump sont acceptĂ©es tant qu’elles sont payantes, tant que l’atmosphĂšre de terreur favorise la passivitĂ© et la rĂ©signation des travailleurs et pese sur leurs combats contre l’exploitation. NĂ©anmoins, nombre de capitalistes manifestent de plus en plus une rĂ©ticence envers les politiques ouvertement anti-immigration. Ils savent que l’apport de l’immigration est essentiel au marchĂ© du travail. Or, depuis dix ans, l’immigration globale est lĂ©gĂšrement en baisse et le pourcentage des immigrĂ©s sans papiers diminue aussi. Changements qui, Ă  se confirmer, ne manqueront pas d’avoir un impact nĂ©gatif sur de nombreux secteurs Ă©conomiques. Dans le bĂątiment et les travaux publics par exemple, oĂč les immigrĂ©s reprĂ©sentent un quart de la force de travail, leur pourcentage continue d’augmenter. Dans les postes les moins qualifiĂ©s, le pourcentage atteint mĂȘme aujourd’hui 50 %  [13]. Les immigrĂ©s constituent un tiers des travailleurs de l’industrie hĂŽteliĂšre et 20 % des travailleurs dans l’industrie alimentaire ; dans l’agro-industrie, 70 % des travailleurs sont nĂ©s au Mexique. Dans les États du Sud, ils reprĂ©sentent 30 % de la main d’Ɠuvre de l’industrie de la viande et 50 % dans l’élevage de volaille. Dans les villes oĂč sont installĂ©es ces industries alimentaires, lĂ  mĂȘme oĂč les rĂ©centes rafles se sont produites, les travailleurs immigrĂ©s reprĂ©sentent jusqu’à 10 % de la population et font vivre les commerces  [14]. Un million d’immigrĂ©-e-s font fonctionner les services d’aide Ă  la personne et les services de santĂ© qui s’occupent de la population vieillissante, reprĂ©sentant environ un quart de la force de travail dans ce secteur  [15].




Or, ce sont prĂ©cisĂ©ment les immigrĂ©s les moins qualifiĂ©s et les plus fragiles qui sont ciblĂ©s en premier par la rĂ©pression de l’État. On comprend que les capitalistes et les financiers de ces secteurs, la construction mais aussi la puissante agro-industrie, donnent de la voix pour s’opposer aux politiques actuelles. Dans la bagarre inter-capitaliste, l’humain n’existe que sous le visage du profit et c’est le profit qui fonde le dĂ©saccord sur l’attitude Ă  avoir vis-Ă -vis de l’immigration. Dans certaines rĂ©gions des États-Unis, le manque de main-d’Ɠuvre immigrĂ©e fait dĂ©jĂ  grimper vertigineusement le prix de l’immobilier et les retards dans les programmes de construction  [16], et les politiques rĂ©pressives contre l’immigration sont aussi suivies de prĂšs dans l’agro-industrie. ObligĂ©s de remplacer une partie importante de la force de travail composĂ©e de travailleurs sans papiers par des « travailleurs lĂ©galisĂ©s Â», les capitalistes ont dĂ©jĂ  obtenu une multiplication par trois, en 5 ans, du nombre de visas pour travailleurs immigrĂ©s, un chiffre qui a atteint 200 000 en 2018.

Tout se passe comme si la violente rĂ©pression contre l’immigration de sans-papiers Ă  la frontiĂšre du Sud-Ouest cache une incitation Ă  l’immigration avec visa. Trump lui-mĂȘme a ouvertement admis que « le pays a besoin de plus de travailleurs Â». On cherche Ă  neutraliser la baisse des salaires sous la pression des travailleurs sans-papiers par un marchĂ© du travail mieux rĂ©gulĂ© par les patrons et l’État FĂ©dĂ©ral. Le but restant toujours le maintien de bas salaires.

DerriĂšre ces conflits au sein de la classe capitaliste se profile le mouvement de transformation de la classe des travailleurs. Les discours sur l’automatisation totale du travail et « la fin de la classe ouvriĂšre Â» doivent ĂȘtre confrontĂ©s Ă  la nouvelle rĂ©alitĂ©, la formation de nouvelles concentrations de travail salariĂ© non-qualifiĂ© et hautement exploitĂ©. Le dĂ©clin industriel, manifeste dans des sociĂ©tĂ©s comme celle des États-Unis, ne signifie pas le dĂ©clin du salariat, au contraire, il s’accompagne d’une extension de cette condition Ă  de nouveaux secteurs de plus en plus Ă©tendus. Rien que dans le secteur de l’aide Ă  la personne et les services de santĂ©, on estime que dans les prochains dix ans, environ un million de postes de travail prĂ©caires seront crĂ©Ă©s aux États-Unis, un autre million ou plus le seront dans l’industrie alimentaire.

On peut aborder cette transformation de la classe ouvriĂšre et du marchĂ© du travail — qui n’est plus majoritairement l’ancienne classe ouvriĂšre d’industrie — par l’approche dĂ©mographique. Le dĂ©clin de la population est un fait rĂ©el dans plus de 80 % des comtĂ©s nord-amĂ©ricains oĂč la population en Ăąge de travailler est en chute libre depuis dix ans et oĂč, en consĂ©quence, le marchĂ© du travail est sous pression  [17]. Les jeunes vont vivre dans les grands centres urbains et seule l’immigration apparaĂźt comme une solution. Sauf que les travailleurs immigrĂ©s cherchent, eux aussi, Ă  s’installer dans les rĂ©gions urbaines, oĂč ils trouvent des rĂ©seaux de soutien et des conditions de salaire et de travail plus favorables, une meilleure protection de leurs communautĂ©s face Ă  la folie raciste. Il ne reste alors aux dĂ©fenseurs de l’usage Ă©conomique de l’immigration que des propositions autoritaires, ainsi, par exemple, l’attribution de visas d’immigration conditionnĂ©s Ă  l’installation dans des zones particuliĂšrement touchĂ©es par le dĂ©clin dĂ©mographique. Le projet se complique par le fait que c’est prĂ©cisĂ©ment dans ces zones que le rejet des immigrĂ©s est le plus fort, la xĂ©nophobie et le racisme Ă©tant alimentĂ©s directement par la dĂ©cadence des vieilles communautĂ©s et la misĂšre morale des habitants en attente d’un retour au passĂ© mythique d’une AmĂ©rique « Great Again Â». On tourne en rond. Une des villes sĂ©duites par ce rĂ©cent projet de visa fut la ville de Dayton, oĂč la mairie a Ă©tabli un programme d’installation d’immigrĂ©s appelĂ© « Welcome to Dayton  Â». Quelques mois Ă  peine aprĂšs la « gĂ©nĂ©reuse Â» dĂ©claration d’intention, la ville fut le thĂ©Ăątre d’une de ces tueries de masse qui jalonnent dĂ©sormais le quotidien de l’AmĂ©rique profonde. De quoi Ă©loigner les Ă©ventuels candidats
 Le dĂ©clin dĂ©mographique se poursuivra, incontournable dĂ©cadence de la vieille structure sociale et du capitalisme nord-amĂ©ricain. L’attaque de l’administration Trump contre les travailleurs immigrĂ©s ne peut pas cacher le besoin rĂ©el, incontournable, de l’immigration pour le capitalisme amĂ©ricain.

Aux États-Unis comme en Europe, la question du contrĂŽle de l’immigration — aujourd’hui indissociable de la question des rĂ©fugiĂ©s et des dĂ©placements massifs de populations produits par les destructions environnementales et les guerres — renvoie Ă  la question de la souverainetĂ© nationale et du rĂŽle de l’État dans l’économie. FidĂšle aux principes de l’interventionnisme keynĂ©sien sur l’économie, la gauche nationaliste « souverainiste Â» croit que la prĂ©servation de l’État nation est le seul moyen de combattre la logique du marchĂ© global et des forces Ă©conomiques supra-Ă©tatiques. Sans avoir tirĂ© toutes les leçons de l’impasse du keynĂ©sianisme dans l’espace national, elle prĂ©tend maintenant appliquer l’interventionnisme comme protection face aux effets du marchĂ© global  [18]. Inversement, la perpĂ©tuation, voire le raffermissement des États nationaux auquel nous assistons aujourd’hui — et qui sont facteurs de souffrance pour des millions de prolĂ©taires sur les routes de l’exil — sont un Ă©lĂ©ment troublant pour les apĂŽtres modernistes de l’Empire global, qui ont prĂ©sentĂ© depuis des annĂ©es l’État national comme une forme obsolĂšte de pouvoir politique. À l’opposĂ©, on peut dĂ©fendre que : « (
) les États-nation, dĂ©limitĂ©s par des frontiĂšres, sont une production persistante du capitalisme global. Â» Et que : « seule l’abolition du dernier mettrait fin Ă  l’existence des premiers. Â». Pour la gauche « souverainiste Â» « l’opposition relative entre les deux conduit (
) Ă  considĂ©rer les États souverains comme des leviers potentiels contre la tyrannie du marchĂ© mondial. Le nationalisme Ă©conomique de gauche (
) prend cette prĂ©misse erronĂ©e comme le point de dĂ©part fondamental de sa politique. Â»  [19] Or, sous le libĂ©ralisme, le contrĂŽle Ă©tatique de la mobilitĂ© des travailleurs va de pair avec la libertĂ© de mouvement des capitaux. Que l’État national soit de moins en moins capable d’entraver la libertĂ© des mouvements du capital ne l’empĂȘche pas de prĂ©server, voire de renforcer, la fonction essentielle de contrĂŽle de la mobilitĂ© des travailleurs Ă  l’intĂ©rieur de son espace. Non pas en empĂȘchant leur mobilitĂ©, mais en faisant en sorte de les utiliser et de les dĂ©placer selon les intĂ©rĂȘts du capitalisme. Les politiques actuelles sur les rĂ©fugiĂ©s et les immigrĂ©s rĂ©pondent Ă  cette fonction et c’est cette seule fonction qui incombe aux forces politiques, y compris celles de la vieille social-dĂ©mocratie dĂ©sormais assujetties au libĂ©ralisme. Les discours souverainistes ne sont que la justification de cette fonction.


IV. Bourrasques de neige sur le Connecticut River

En mars 1972, une grĂšve trĂšs dure eut lieu dans l’usine de General Motors Ă  Lordstown (Ohio). Lordstown Ă©tait, Ă  l’époque, l’usine automobile la plus automatisĂ©e au monde. Des sommes Ă©normes avaient Ă©tĂ© investies dans la rationalisation de la production et dans de nouvelles technologies, tout particuliĂšrement des robots. Le but Ă©tait d’obtenir une substantielle hausse de la productivitĂ© du travail. Tout cela impliquait, nĂ©cessairement, un accroissement du contrĂŽle du processus de travail et une violence redoublĂ©e sur les travailleurs. L’usine de Lordstown, mise en service en 1970, avait embauchĂ© une main d’Ɠuvre jeune et plus Ă©duquĂ©e que la moyenne, un segment de la population qui Ă©tait alors aux États-Unis marquĂ© par un esprit de rĂ©volte, dans la vague des mouvements noirs, de la « nouvelle culture Â» et l’opposition Ă  la guerre du Vietnam. TrĂšs vite, la gestion de cette force de travail nouvelle rencontra des difficultĂ©s : de l’absentĂ©isme massif Ă  des pratiques de sabotage individuel et des actes de rĂ©volte contre la hiĂ©rarchie. La grĂšve de 1972, fut, en partie, une tentative de la bureaucratie syndicale de trouver une rĂ©ponse contrĂŽlĂ©e Ă  cet Ă©tat d’insubordination et de reprendre la main. Objectif qui fut atteint puisque, aprĂšs 22 jours de grĂšve, les travailleurs reprirent le travail sur un « accord Â» qui, pourtant, ne donnait pas satisfaction Ă  l’essentiel des revendications qui portaient sur l’intensitĂ© et la violence du travail. Deux tiers seulement des travailleurs qui avaient Ă©tĂ© licenciĂ©s pour des motifs disciplinaires furent rĂ©intĂ©grĂ©s et des avantages fondĂ©s sur l’anciennetĂ© furent actĂ©s. Une fois de plus, la « victoire syndicale Â» se traduisit par un accroissement de la division des travailleurs. Presque cinquante annĂ©es avant la grĂšve de Stop and Shop, les mĂȘmes tactiques se rĂ©vĂ©lĂšrent intrinsĂšques Ă  la nature mĂȘme du syndicalisme nĂ©gociateur.

A l’époque, la grĂšve de Lordstown eut un retentissement en Europe dans des petits cercles de l’extrĂȘme gauche autonome. On a voulu voir dans cette insubordination le signal d’une rĂ©volte contre le travail en usine, un changement dans les attitudes envers le travail salariĂ© et un questionnement des relations autoritaires sur les lieux de travail, bref une nouvelle tendance des luttes ouvriĂšres. Ce qui Ă©tait indiscutablement vrai pour l’époque, pour le moment historique du capitalisme, fut, Ă  la hĂąte, thĂ©orisĂ© par des petits groupes radicaux post-soixante-huitards, comme la charpente d’une nouvelle orientation rĂ©volutionnaire correspondant Ă  une nouvelle Ă©poque de la lutte de classes  [20]. Les attitudes d’insubordination, l’opposition Ă  une nouvelle organisation du travail furent analysĂ©es comme des jalons dans la construction de rapports humain nouveaux, voire, pour les plus triomphalistes, comme l’annonce d’une activitĂ© communiste nouvelle au sein du capitalisme. Le sabotage de la production, la destruction de marchandises furent dĂ©crits comme une critique de l’outil de travail sacralisĂ© par le rĂ©formisme, une rĂ©appropriation par le travailleur du temps aliĂ©nĂ©, allant dans le sens du renversement du rapport de domination du capital sur le travailleur. Comme en tout action de rĂ©volte contre l’ordre capitaliste, on trouvait certes, dans les luttes chez Lordstown, des germes de rupture, de subversion. Mais ces actes restĂšrent isolĂ©s et ne crĂ©Ăšrent nulle force positive, dynamique. Or le rapport de domination ne peut ĂȘtre brisĂ© individuellement ou par des actes d’insubordination, si violents soient-ils, car il est un rapport social. Les suites du mouvement ont montrĂ© que la rĂ©volte contre les conditions de travail n’avait pas empĂȘchĂ© la remise en ordre du processus de production et la soumission Ă  l’institution syndicale. Un demi-siĂšcle plus tard, l’intĂ©gration des travailleurs Ă  l’intĂ©rĂȘt capitaliste, s’est accompli dans la suppression pure et simple de ces derniers dĂšs qu’ils se sont avĂ©rĂ©s non-nĂ©cessaires Ă  la production de profit.

Le capitalisme est un systĂšme dont les capacitĂ©s de rebond sont immenses, lui permettant de surmonter un Ă©pisode de rupture limitĂ© oĂč peut se manifester l’autonomie de l’action ouvriĂšre. À Lordstown comme ailleurs, le rapport de domination du capital sur le travailleur s’est rĂ©affirmĂ© dans toute sa force aprĂšs la fin de la grĂšve. Le recul historique est toujours sans appel dĂšs qu’il s’agit d’évaluer les spĂ©culations du passĂ©. La seule expĂ©rience qui peut Ă©chapper au continuel processus d’intĂ©gration capitaliste est l’expĂ©rience de la lutte autonome, laquelle peut rester enfouie dans les souterrains de la mĂ©moire collective pour rĂ©apparaitre lĂ  et oĂč on ne l’attend pas. Toutes les autres attitudes de rejet et de sabotage sont digĂ©rĂ©es et nivelĂ©es par la machine de production de profit, d’autant plus facilement qu’elles ne parviennent pas Ă  engendrer des collectivitĂ©s conscientes de leurs actes.

En novembre 2018, ironie de la sĂ©quence du Make America Great Again, General Motors annonce la fermeture de cinq grandes usines automobiles aux États-Unis et le licenciement de 14 000 ouvriers, dont 1 600 Ă  Lordstown. Photos Ă  l’appui, les mĂ©dias ne tarissent pas d’éloges sur ces « ouvriers patriotes Â» qui accompagnĂšrent Ă  la sortie de l’usine naguĂšre la plus moderne la derniĂšre voiture produite, enveloppĂ©e dans la banniĂšre Ă©toilĂ©e. MalgrĂ© le travail rĂ©ussi des syndicats pour domestiquer la force de travail, leurs efforts constants depuis des annĂ©es pour rĂ©duire les coĂ»ts du travail, ce furent les Ă©normes investissements dans l’automatisation qui ont fini, le moment venu, par se rĂ©vĂ©ler les fossoyeurs de la rentabilitĂ©. À Lordstown, le capital investi en moyens de production s’était accru plus rapidement que celui investi en salaires. Certes, la productivitĂ© du travail s’était accrue d’autant mais, Ă  la longue, la rĂ©duction relative de la part du travail avait abouti Ă  un tassement des profits. La suite on la connaĂźt, la baisse de rentabilitĂ© a tranchĂ© : pas d’avenir pour l’usine. Une suite d’évĂ©nements qui peut Ă  juste titre conforter les adeptes de la thĂ©orie de la crise et de la baisse tendancielle du taux de profit. Bien Ă©videmment, on ne peut demander aux bureaucrates syndicaux d’ĂȘtre conscients de ce mĂ©canisme contradictoire, eux qui croient dur comme fer Ă  la loi Ă©ternelle du profit et Ă  la lutte pour la distribution des miettes. Alors que les quelques actes individuels de sabotage des annĂ©es 1970 furent digĂ©rĂ©s sans mal par la poursuite de l’exploitation, la tendance Ă  l’automatisation de la production engendra elle-mĂȘme le vrai grand sabotage, celui qui est inscrit dans le mouvement contradictoire du capitalisme.


V. Brume sur le fleuve Hudson Ă  Wappingers Falls

San Francisco est aujourd’hui la ville au monde qui abrite, si l’on ose le dire ainsi, le plus grand nombre de millionnaires par habitant, loin devant New York, DubaĂŻ ou Hong Kong. C’est aussi la ville oĂč une multitude de pauvres se trouve sans abri, avec une des plus grandes populations de SDF aux États-Unis. AprĂšs le slogan du mouvement Occupy, rares sont les bonnes Ăąmes censĂ©es ignorer le fait que l’inĂ©galitĂ© des revenus est, aux États-Unis, la plus forte au monde. Et cet Ă©cart continue de se creuser. Depuis 1960, l’inĂ©galitĂ© des revenus s’est, en effet, accrue de 30 %, avec des consĂ©quences fĂącheuses pour la survie de la fameuse « classe moyenne Â», pilier du consensus dĂ©mocratique  [21]. Dans ce modĂšle dĂ©sĂ©quilibrĂ©, les choix Ă©conomiques de l’administration Trump, censĂ©s entraĂźner en fanfare la grande reprise du « Great Again Â», tĂ©moignent d’un manque d’imagination ; ils sont d’une simplicitĂ© archi-nĂ©o-libĂ©rale : une baisse drastique de la fiscalitĂ© au profit des entreprises, un accroissement du dĂ©ficit budgĂ©taire — qui a doublĂ© en 4 ans — au bĂ©nĂ©fice d’une hausse des dĂ©penses militaires et de coupures drastiques dans les moyens consacrĂ©s aux services publics et sociaux, aux infrastructures. Pourtant, malgrĂ© l’énorme bonus fiscal attribuĂ© Ă  la classe capitaliste, l’investissement reste atone et faible et l’endettement des entreprises est gigantesque. Car les entreprises se procurent de l’argent pour spĂ©culer sur le marchĂ© des actions pendant que la croissance ralentit. Depuis 2008, la dette des entreprises nord-amĂ©ricaines a doublĂ©, et la moitiĂ© de cette dette concerne les grandes entreprises. Vous avez dit « bulle Â» ? Rien de plus clair pour souligner le fait que les liquiditĂ©s Ă©vitent de s’investir dans les entreprises en raison de leur faible rentabilitĂ© et sont prioritairement orientĂ©es vers les actionnaires et les dĂ©penses spĂ©culatives.

À l’autre extrĂȘme, dans l’autre AmĂ©rique, au bas de la large pyramide dont la base ne cesse de s’élargir, les signaux d’alarme s’accumulent. Un sentiment d’insĂ©curitĂ© prĂ©domine, avec les revirements des annonces Ă©conomiques, au grĂ© des guerres commerciales que se livrent les entreprises. Certes le chĂŽmage recensĂ© reste bas et stable, le niveau moyen des salaires est aussi lĂ©gĂšrement en hausse mais la moyenne cache mal la tendance saillante du marchĂ© du travail qui est la faiblesse de l’embauche et la prĂ©caritĂ© parmi les couches les plus pauvres et dĂ©qualifiĂ©es des prolĂ©taires, les Blancs pauvres, les Noirs et les Latinos  [22]. C’est, nous l’avons dĂ©jĂ  mentionnĂ©, le pivot de la question sociale aux États-Unis, le vaste territoire des « travailleurs pauvres Â». Car, bien sĂ»r, l’accroissement constant des emplois prĂ©caires et mal payĂ©s va de pair avec le dĂ©veloppement de la pauvretĂ©.

D’aprĂšs des Ă©tudes rĂ©centes  [23], nulle part aux Etats-Unis, un salariĂ© Ă  temps plein et payĂ© au salaire minimum, ne peut prĂ©tendre payer la location d’un logement de deux piĂšces, et on estime que 50 % de ces familles ne parviennent pas Ă  subvenir Ă  leurs besoins Ă©lĂ©mentaires. En trente ans, de 1980 Ă  2010, le nombre de « travailleurs pauvres Â» n’a cessĂ© d’augmenter, passant de 12 % Ă  14 % de la force de travail. En 10 ans, le revenu moyen de ces familles a chutĂ© de 20 %. Chez les Latinos, l’augmentation de ces pourcentages est encore plus marquĂ©e, ils risquent trois fois plus de vivre en situation de pauvretĂ© que les travailleurs blancs. La « rĂ©forme Â» Clinton du Welfare, en 1996, reste un moment marquant dans le processus d’appauvrissement des classes populaires et explique en grande partie l’éloignement des ouvriers blancs du parti dĂ©mocrate et l’attrait pour la dĂ©magogie du clan rĂ©publicain. Aujourd’hui, 13 % de la population vit sous le seuil officiel de pauvretĂ© mais tout le monde sait que le chiffre rĂ©el est bien plus Ă©levĂ© que le chiffre officiel — quand on sait que le dit seuil est lui-mĂȘme un bidouillage nĂ©buleux parfaitement contestable. Il faut noter aussi l’endettement massif des travailleurs, partie invisible de l’iceberg de la pauvretĂ©. La dette privĂ©e totale est en effet la plus Ă©levĂ©e jamais atteinte dans l’histoire amĂ©ricaine. Clairement, dans la novlangue de l’économie libĂ©rale, baisse du chĂŽmage doit se lire comme synonyme d’augmentation de la pauvretĂ©. Le mirage de l’« America Great Again Â» se dissipe sous l’effet des orages menaçants du rĂ©el.

VI. Couleurs de printemps sur Green Mountain Forest

Les tueries de masse successives aux motivations racistes et suprĂ©matistes dessinent les contours aliĂ©nĂ©s de la sociĂ©tĂ© nord-amĂ©ricaine qui stagne dans un prĂ©sent hĂ©sitant, implosĂ©e par des inĂ©galitĂ©s sociales monstrueuses, une pauvretĂ© galopante, l’agressivitĂ© des richesses et la dĂ©composition du tissu social et des infrastructures du territoire. Ces tueries exhument au grand jour les fondements sombres de l’histoire amĂ©ricaine jamais affrontĂ©s : le gĂ©nocide originel et l’esclavage. Non sans rapport avec l’impasse de l’époque, on oppose dĂ©sormais le replĂątrage du « Make America Great Again  Â» au naufrage du « rĂȘve amĂ©ricain Â»â€” formule qui, paradoxalement, admet, souligne mĂȘme, l’état de crise prĂ©sent dans lequel se dĂ©bat la sociĂ©tĂ©. DĂ©possĂ©dĂ© de sa propre vie, l’individu aliĂ©nĂ© est dominĂ© par la peur et l’insĂ©curitĂ©, engendrant la cruautĂ© et la haine de l’autre, le nihilisme rĂ©actionnaire d’une purification raciale prĂ©tendument indispensable Ă  la survie. La revendication de la dĂ©fense du « deuxiĂšme amendement Â» de la constitution concernant la possession d’armes Ă  feu de plus en plus mortifĂšres, rĂ©pond sans doute aux intĂ©rĂȘts de l’important secteur de l’armement. Mais elle est aussi l’affirmation actuelle de l’ancien droit du plus fort dans le gĂ©nocide sur lequel s’est bĂąti le pays, la garantie lĂ©galiste des valeurs du « suprĂ©matisme blanc Â». Ce qui a constituĂ© depuis toujours les deux piliers de la construction idĂ©ologique du nationalisme et de l’impĂ©rialisme nord-amĂ©ricain, le gĂ©nocide des « Indiens Â» et le systĂšme esclavagiste, Ă©mergent comme valeurs du droit suprĂȘme de l’individu. Et la « libertĂ© Â» est identifiĂ© au droit Ă  la violence brute. Faut-il ainsi s’étonner que bon nombre de ces tueries se produisent sur les lieux mĂȘme qui symbolisent l’aliĂ©nation moderne, les centres commerciaux, derniers ersatz de sociabilitĂ© de l’individu rĂ©duit Ă  l’état de consommateur  [24] ?

La crise du vieux syndicalisme intĂ©grateur, dont les syndicats nord-amĂ©ricains ont Ă©tĂ© le modĂšle depuis l’écrasement sanglant du syndicalisme rĂ©volutionnaire du dĂ©but du XXe siĂšcle, est un fait incontournable et irrĂ©versible. Elle est aussi un Ă©lĂ©ment de cette crise du collectif et de l’atomisation du citoyen-travailleur. Les grandes machines syndicales sont incapables de freiner les conditions de leur dĂ©cadence et leur affaiblissement. Elles ne peuvent pas, par nature, s’adapter aux conditions de vie et de lutte de la nouvelle classe ouvriĂšre, chez qui les prolĂ©taires immigrĂ©s, les femmes et les jeunes Ă©duquĂ©s salariĂ©s sont dĂ©sormais majoritaires, chez qui la condition de prĂ©caritĂ© domine. Un signe traduit le dĂ©calage de l’ancien mouvement syndical avec la nouvelle situation, l’idĂ©e parfois explicitement exprimĂ©e chez des bureaucrates syndicaux, selon laquelle la baisse de la combativitĂ© ouvriĂšre serait Ă  imputer Ă  la prĂ©sence croissante de travailleurs immigrĂ©s. Il s’agit lĂ  d’une vision teintĂ©e de xĂ©nophobie, qui s’avĂšre fausse car, tout au contraire, seul l’engagement militant des travailleurs immigrĂ©s — Ă  cĂŽtĂ© de nouvelles couches de jeunes salariĂ©s Ă©duquĂ©s et prĂ©carisĂ©s — est le signe d’un rĂ©veil de la lutte de classes dans la sociĂ©tĂ© nord-amĂ©ricaine. Les efforts de syndicalisation de ces secteurs, menĂ©s depuis la fin du siĂšcle dernier, d’abord dans les services et ensuite dans l’industrie, Ă  l’aide de grands moyens financiers soutenus par le parti dĂ©mocrate, les Ă©glises et autres institutions de compromis, ne parviennent pas Ă  revitaliser les grands appareils bureaucratisĂ©s, gangrĂ©nĂ©s par les mafias et la corruption, pieds et poings liĂ©s avec les forces capitalistes. Pourtant, l’esprit de lutte est toujours lĂ , il est engendrĂ© de façon renouvelĂ©e par la violence de l’exploitation. Cet esprit, en partie syndical, cherche Ă  obtenir satisfaction dans le cadre actuel de la sociĂ©tĂ©, mais dĂ©passe nettement le cadre du syndicalisme intĂ©grateur de naguĂšre. Depuis les annĂ©es 1990, cette incapacitĂ© des grandes machines syndicales Ă  rebondir, Ă  apporter des amĂ©liorations aux nouvelles populations salariĂ©es, a laissĂ© un espace libre Ă  d’autres formes d’organisation d’esprit syndical qui jouent dĂ©sormais un rĂŽle dĂ©terminant dans le soutien aux conflits ouvriers et Ă  la dĂ©fense des droits. Ce sont les ONG et les Centres ouvriers, liĂ©s Ă  des institutions religieuses, parfois Ă  des groupes politiques imprĂ©gnĂ©s par l’idĂ©e d’« organiser les travailleurs Â», le plus souvent d’orientation lĂ©niniste classique. Les grands syndicats eux-mĂȘmes tentent de reprendre la main, crĂ©ant eux-mĂȘmes des ONG qui se prĂ©sentent aux yeux des travailleurs sous des apparences plus « indĂ©pendantes Â»  [25].

Au cours de l’annĂ©e 2016, d’importants mouvements de grĂšve chez les enseignant-e-s de plusieurs États amĂ©ricains sont venus montrer dans un cadre Ă©largi les limites des vieilles machines syndicales. Cette vague de grĂšves fut essentiellement un mouvement spontanĂ© et sauvage, dĂ©marrĂ© hors de l’initiative des syndicats d’enseignants, un mouvement propulsĂ© par des femmes, jeunes en majoritĂ©. Il est significatif que le mouvement soit parti de Virginie-Occidentale pour s’étendre ensuite Ă  plusieurs États pauvres du centre et de l’ouest du pays, États majoritairement rĂ©publicains (Red States). Dans ces États, les enseignantes, mĂȘme s’elles perçoivent des salaires assez bas, sont mieux lotis que la grande majoritĂ© des travailleurs. Le mouvement, qui a mobilisĂ© un demi-million de personnes, s’est rĂ©vĂ©lĂ© comme la plus grande vague de grĂšves depuis la fin des annĂ©es 1980. OrganisĂ©es par Ă©cole hors des structures syndicales, les grĂ©vistes ont Ă©tabli des liens surtout par voie de rĂ©seaux sociaux. DĂšs le dĂ©but, il Ă©tait clair que la grĂšve ne pouvait rĂ©ussir que par son cĂŽtĂ© massif, les grĂ©vistes isolĂ©s risquant le licenciement immĂ©diat. En Virginie-Occidentale par exemple, les fonctionnaires n’ont pas le droit de faire grĂšve, tout mouvement est donc illĂ©gal, les syndicats y sont faibles, mĂȘme si les communautĂ©s populaires ont une longue tradition de lutte sociale. Les grĂšves de mineurs y furent particuliĂšrement combatives et violentes par le passĂ©. La solidaritĂ© a ainsi Ă©tĂ© le ciment d’un mouvement trĂšs crĂ©atif et dynamique qui s’est rapidement Ă©tendu Ă  d’autres travailleurs et employĂ©s des Ă©coles. Il a intĂ©grĂ© aussi les Ă©lĂšves et leurs parents et a mobilisĂ© l’ensemble des communautĂ©s surtout dans des zones rurales isolĂ©es et pauvres oĂč de nombreux enfants ne mangent Ă  leur faim que dans les cantines scolaires. Les Ă©coles se sont organisĂ©es pour continuer Ă  distribuer aux enfants des repas gratuits, action qui a permis aussi de souder la population avec les grĂ©vistes. Ainsi, la grĂšve n’a pas Ă©tĂ© perçue comme une grĂšve contre les Ă©lĂšves mais comme un mouvement visant Ă  obtenir des moyens permettant une meilleure Ă©ducation.

Au dĂ©part, les syndicats ont tentĂ© de dissuader les professeur-e-s de se battre en Ă©voquant le faible rapport de force mais devant la puissance du mouvement, ils ont suivi mollement pour nĂ©gocier ensuite avec les autoritĂ©s de l’État, annonçant des promesses de rĂšglement du conflit. Les grĂ©vistes ont rĂ©pondu en renforçant le mouvement avec le slogan : « Pas de promesses, du concret !  Â»  [26]. Le mouvement a aussi rĂ©ussi Ă  populariser la revendication d’une augmentation des impĂŽts sur les riches afin de financer les services publics et les aides publiques aux plus dĂ©munis. Dans une sociĂ©tĂ© marquĂ©e par l’égoĂŻsme et la destruction de tout ce qui fait lien collectif, la revendication est Ă©norme.




L’engagement de couches importantes de la jeunesse et de femmes dans des recoins de l’AmĂ©rique profonde oĂč l’aliĂ©nation individualiste et les formes barbares gagnent du terrain a Ă©tĂ© un dĂ©veloppement remarquable mis en relief par ce mouvement. L’importance des idĂ©es des mobilisations rĂ©centes, d’Occupy Ă  Black Lives Matter, ainsi que de la popularitĂ© des campagnes de Bernie Sanders ne sont pas Ă©trangĂšres Ă  ce processus  [27].

Ce sont lĂ  des signes de rupture dans une sociĂ©tĂ© plombĂ©e par l’aliĂ©nation capitaliste et par des signes de despotisme et d’autocratie politique que certains n’hĂ©sitent pas Ă  analyser comme des signes avant-coureurs d’une agonie de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative et de l’État de droit bourgeois classique. Des luttes de cette ampleur, d’autres plus partielles et limitĂ©es, menĂ©es de façon autonome et indĂ©pendante sont la seule voie capable de recrĂ©er du collectif, elles sont le seul terrain oĂč la dĂ©possession de soi et l’atomisation sous toutes leurs formes irrationnelles peuvent ĂȘtre fragilisĂ©es et dĂ©passĂ©es. Elles sont les lumiĂšres de l’époque sombre de l’Empire.

Charles Reeve





Source: Lundi.am